Passer au contenu Passer au pied de page

La COVID-19, un obstacle supplémentaire pour les aveugles

Temps de lecture : 4 minutes

Depuis le début de l’épidémie de COVID-19, Maryse Glaude-Beaulieu n’aime plus se déplacer. Pour cette Franco-Ontarienne aveugle et employée à l’Université d’Ottawa, le moindre transport est devenu un casse-tête.

« Les déplacements peuvent être un stress, surtout au niveau de la distanciation sociale que l’on doit respecter, même si j’utilise ParaTranspo, le service de transports pour les gens en situation de handicap. On ne sait pas qui prend ces transports, si ce n’est qu’une population vulnérable voyage. »

Joël Marier, lui, n’a pas ce souci. L’entrepreneur a la possibilité de travailler de son domicile. Une aubaine, même si certains clients favorisent les rencontres en personne. « Je faisais l’effort, partant du principe que les clients décident. »

Reste qu’en temps de pandémie, le moindre déplacement hors de la maison peut devenir un stress.

« Il est très difficile pour moi d’éviter les surfaces. Mes mains sont aussi importantes que mes yeux, et je dois toucher des choses. Quand je sors, ma conjointe me dit de ne pas toucher les cadres de porte. Toutes les surfaces me stressaient particulièrement au début. Je ne peux pas savoir si la personne avait un masque ou non. Ça m’agace que les personnes pensent que les masques ne sont pas si importants. C’est égoïste ! »

Autant d’exemples qui se matérialisent dans une enquête concernant l’impact de la COVID-19 sur les adultes ayant une déficience visuelle au Canada 2020, et menée par l’Institut national canadien pour les aveugles (INCA).

Les inquiétudes sont diverses : la plupart ne se sentent pas en sécurité lorsqu’ils empruntent les transports en commun (79 %), un chiffre qui avoisine les 90 % pour les personnes ayant totalement perdu la vision. À cela s’ajoute l’incapacité à se rendre au centre de test de dépistage de la COVID-19 (61 %), ou encore l’inconfort ressenti en utilisant les services de covoiturages (59 %).

Jacob Way-White est originaire de Kirkland Lake. Source : Facebook

Pandémie ou pas, se déplacer reste un parcours du combattant, insiste Jacob Way-White, de Kirkland Lake. À tel point que ce Franco-Ontarien non-voyant a convaincu la municipalité d’installer quatre lumières faisant du bruit.

« L’année prochaine, on va installer les lumières sur de nouvelles rues qui ne sont pas adaptées pour les aveugles. Mais avec la COVID-19, certaines personnes acceptent de me guider, d’autres non. »

Demander son chemin, être guidé pour traverser la rue, tel est le quotidien quand on est plongé dans le noir.

Un isolement plus prononcé 

Reste que la pandémie provoque davantage l’isolement des personnes aveugles et mal-voyantes, estime le directeur général de la Fondation INCA-Québec, David Demers.

« Parmi les personnes aveugles, plus de la moitié ont de la difficulté avec la distanciation physique, même avec une canne et un chien. Beaucoup de personnes ont de l’anxiété à demander de l’aide à quelqu’un, par exemple pour ouvrir une porte ou traverser la route. Comme vous pouvez l’imaginer, on était déjà une communauté isolée, et beaucoup ne sortaient pas de la maison. Mais pendant la pandémie, cet isolement s’est multiplié de beaucoup. Il n’y a plus personne pour venir les aider à porter leurs courses ou les aider pour un rendez-vous médical. »

QUELQUES CHIFFRES :

Selon l’Enquête canadienne sur l’incapacité (ECI) de 2012, 3 775 900 (13,7 %) de Canadiens âgés de 15 ans et plus ont déclaré un des types d’incapacité, et 756 300 (2,8 % des adultes canadiens) ont été identifiés comme ayant une incapacité visuelle qui les limitait dans leurs activités quotidiennes.

Le taux d’emploi des Canadiens vivant avec une perte de vision est de 38 %, contre 73 % dans le cas des personnes non handicapées, selon les chiffres de l’INCA.

En 2016, une étude Ipsos révélait qu’à compétences égales, 70 % des Canadiens embaucheraient un candidat voyant plutôt qu’un candidat aveugle.

À cette angoisse peut s’ajouter une autre. Près de la moitié des personnes aveugles ont un problème de santé sous-jacent les rendant très vulnérables. Selon le sondage de l’INCA, les affections les plus courantes sont le diabète (32 % des cas), suivi de la malentendance (27 %), les maladies cardiaques (18 %) et une importante déficience physique ou de mobilité (18 %).

Dans le contexte pandémique, la dimension de l’employabilité est aussi importante. D’autant que seulement 38 % des adultes aveugles ou malvoyants occupent un emploi à temps plein, selon l’INCA.

« C’est déjà moins que la moyenne, mais on réalise que les employeurs vont être tentés d’être plus flexibles peut-être. »

Des personnes auraient déjà perdu leur emploi avec la pandémie.

L’enjeu de la technologie 

Jacob Way-White ne « travaille pas » en raison de la pandémie. Musicien, il ronge son frein en attendant des jours meilleurs et le retour des spectacles. « Je ne peux rien faire, mais c’est ma carrière ».

Maryse Glaude-Beaulieu, dont l’emploi consiste à accommoder les personnes handicapées à l’Université d’Ottawa, mesure sa chance, même si elle redoute les réunions par vidéo.

« Ce n’est pas évident. Il y a des rencontres obligatoires où la vidéo est vivement suggérée. Je ne sais jamais si ma caméra est bien placée ou non. »

Joël Marier, en revanche, apprécie cette aide procurée par le télétravail. « On perd le côté humain, les discussions informelles, mais il y a un gain au niveau de l’efficacité, si les contacts et les réunions, ainsi que les processus, sont bien planifiés. Et moi personnellement, cela facilite mon travail, car les déplacements sont toujours un petit défi. »

Les adaptations technologiques sont-elles suffisantes ? « Ça dépend », estime M. Demers.

« Pour beaucoup, l’obstacle du transport est éliminé, et on peut même dire que la pandémie est un mal pour un bien, mais il reste que toutes les personnes ne sont pas à l’aise avec la technologie. Un peu moins de la moitié évoque des difficultés pendant la pandémie avec la technologie actuelle, et la moitié dit ne pas avoir reçu de formations adéquates dans ce sens. »

La suite de notre grand dossier sur les personnes en situation de handicap pendant la pandémie, demain, sur ONFR.orgMercredi, lisez En dehors du Québec, des services restreints pour les aveugles francophones

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
+3