Lise Bourgeois, un Grandmaître pour l’éducation

Au centre, Lise Bourgeois, lors de la remise du Prix Bernard Grandmaître. Crédit image: Richard Dufault

[LA RENCONTRE D’ONFR] 

OTTAWA – Cette semaine, la présidente-directrice générale du collège La Cité, Lise Bourgeois, a ajouté son nom à la prestigieuse liste des récipiendaires du Prix Bernard Grandmaître, décerné par l’Association des communautés francophones d’Ottawa. Un honneur pour cette Franco-Ontarienne d’Embrun qui a dédié sa vie à l’éducation.

« Au lendemain de votre victoire aux Prix Bernard Grandmaître 2019, comment vous sentez-vous?

Sur le coup, c’était beaucoup d’émotion! Aujourd’hui, ma perception n’a pas changé, mais ça m’a laissé le temps de m’imprégner de ce que cela veut dire. Ça fait 16 ans que je vais au Gala des prix Bernard Grandmaître et pour moi, c’est la plus haute reconnaissance qu’on peut recevoir. J’apprécie d’être ainsi reconnue et de recevoir un prix aussi significatif dans la francophonie.

Bernard Grandmaître est une personne que j’admire beaucoup et cela veut donc dire que comme lui, même si pas de manière aussi importante, j’ai contribué à faire avancer la francophonie.

Plusieurs récipiendaires ont marqué très fortement la communauté franco-ontarienne. Y a-t-il une personne qui vous a inspiré parmi celles-ci?

Tous les récipiendaires ont été des modèles à leur façon. Quand j’ai regardé la liste ce matin [l’entrevue a été réalisée le vendredi 22 février], je me suis dit : « Waouh! ». Je n’aurais jamais pensé en faire partie.

Il y a beaucoup d’entre eux que j’ai côtoyé, comme Ronald Caza, Gisèle Lalonde, Andrée Lortie, ma prédécesseure à La Cité, Mauril Bélanger, Lucien Bradet… Je les admire tous pour des raisons différentes. Gisèle Lalonde notamment, car c’est une femme de convictions comme moi, qui a travaillé dans le milieu de l’éducation. Elle a changé le monde dans la francophonie. Elle n’a jamais lâché! Il y a aussi Mauril [Bélanger] qui a tant fait pour les communautés francophones…

Ce prix vient récompenser votre parcours de plus de 30 ans en éducation. Qu’est-ce qui vous a conduit dans ce domaine?

À mon époque, les femmes allaient soit en santé, soit en éducation. À la fin de ma 12e année, il n’y avait pas beaucoup d’options et le milieu de l’éducation m’interpellait. D’autant que quand j’étais plus jeune, avec mon frère et mes sœurs, on jouait beaucoup à l’école et c’était souvent moi la maîtresse! (Elle rigole) Je pense que ça vient aussi de mon enseignante, Anita Bourdeau, qui m’a beaucoup inspiré.

Vous avez commencé à enseigner très jeune, à 18 ans. Quels souvenirs en gardez-vous?

Je me souviens que ça m’a rapidement montré que j’étais à ma place. Je voyais que je pouvais faire une différence auprès des élèves, même si ça peut paraître un peu cliché de le dire. Mais quel est le meilleur endroit qu’en éducation pour développer des talents?

J’ai essayé d’autres choses, notamment en devenant propriétaire d’une boutique de produits et aliments naturels à Embrun, avec ma sœur comme gestionnaire. Je faisais ça en même temps que j’enseignais et suivais ma formation en direction d’école et en surintendance. Quand il a fallu choisir entre l’éducation ou le commerce, j’ai choisi l’éducation et ma sœur a gardé la boutique qui existe toujours à Embrun.

Lise Bourgeois (2ème rangée à gauche), lorsqu’elle était enseignante. Source : capture écran Carte de visite

Vous avez également grandi sur une ferme. En quoi cela vous a-t-il aidé dans votre carrière?

Ça m’a appris à travailler fort et que si on veut mieux, il faut se retrousser les manches. Sur la ferme, tout le monde participait quand c’était le temps des foins. On apprenait donc à travailler en équipe, ce qui est une bonne formation! Et puis, ça nous apportait les valeurs de travail et de respect.

Vous l’avez souligné, les options pour une femme n’étaient pas nombreuses quand vous avez débuté votre carrière. Est-ce que ça a été un défi quant à votre avancement professionnel d’être une femme?

Je n’ai jamais senti de réticence, mais on savait que quand un poste de direction était ouvert et qu’un homme postulait, il avait plus de chance de l’avoir. Paradoxalement, il y avait beaucoup de femmes dans les salles de classe, mais peu aux postes de gestion.

Mais je dois souligner que dans ma carrière, ce sont les hommes qui m’ont encouragé à gravir les échelons. Ils me disaient que j’étais capable et que j’avais la capacité pour des postes de direction. Ça m’a donné confiance.

Avez-vous la sensation que cela a évolué depuis?

Oui, je pense. Lorsque j’ai eu mon premier poste en gestion, nous étions deux femmes pour 50 hommes. Depuis, il y a eu une prise de conscience et un mouvement pour un meilleur équilibre. Des efforts ont été faits et c’est assez équilibré aujourd’hui, même s’il y a encore des défis et que certaines choses qui sont acceptables pour un homme ne le sont toujours pas pour une femme.

Je dis souvent que quand on est francophone, on se doit d’être toujours meilleur. Alors, disons que quand on est francophone et femme, on doit être encore meilleur! (Elle sourit)

Lise Bourgeois avec Véronic Dicaire dont elle a été l’enseignante.Source : capture écran Carte de visite

Le 15 novembre dernier, les décisions du gouvernement progressiste-conservateur de Doug Ford ont ébranlé la communauté. Vous n’hésitez pas à afficher votre fierté francophone, mais êtes aussi présidente-directrice générale de La Cité, une institution qui dépend de l’argent provincial. Vous êtes-vous sentie tiraillée?

C’est sûr qu’il y a toujours un tiraillement. Mais je n’oublie jamais que je ne peux pas être juste une citoyenne. J’ai une responsabilité vis-à-vis de La Cité et dois penser au bien de mon organisation d’abord.

Tout ce que j’ai obtenu, au conseil scolaire ou à La Cité, ça n’a jamais été en défonçant des portes ou en étant agressive. Je me suis toujours assurée de garder une bonne relation, quel que soit le gouvernement. Aujourd’hui, je veux transformer le défi auquel on fait face en opportunité. Je veux montrer que nous pouvons faire partie de la solution, car la francophonie, c’est le moteur du bilinguisme.

Plus globalement, je pense que ce qui s’est passé depuis le 15 novembre a eu des effets positifs en rassemblant et en réanimant la francophonie ontarienne et de tout le pays. On montre qu’on ne lâchera pas et qu’on a des choses à offrir!

La direction prise par le gouvernement vous inquiète-t-elle pour La Cité?

Vous savez, en politique, il y a toujours un effet de balancier. Souvent, les gouvernements débutent leur mandat en se serrant la ceinture, et puis, si tout va bien, il la desserre un peu ensuite. On espère que ça se passera comme ça.

Il y a eu des annonces faites ces dernières semaines qui vont toucher les institutions postsecondaires, donc La Cité. [Le gouvernement a annoncé une baisse de 10 % des frais de scolarité à partir de 2019-2020]. Je suis confiante qu’il n’y aura pas d’autres coupures dans le prochain budget, même si je sais aussi qu’on n’aura sans doute pas non plus de nouvel argent. C’est une bonne chose de le savoir, car ça nous permet de planifier.

Lise Bourgeois lors d’un discours comme présidente-directrice générale de La Cité. Source : capture écran Carte de visite

Vous avez été nommée à la tête du collège La Cité en 2010. Vos débuts ont été marqués par deux controverses [Il avait été reproché à Mme Bourgeois d’avoir acheté une Porsche à partir des sommes prévues dans son contrat, en 2010, année où elle avait également été poursuivie pour conduite affaiblie, avant d’être jugée non coupable, en 2013]. Neuf ans plus tard, quel regard portez-vous sur votre parcours?

J’ai vécu tellement de belles choses qu’aujourd’hui, je ne pense plus à ces histoires-là. J’ai connu beaucoup de réussites et amené La Cité encore plus haut, comme je le souhaitais. Nous avons plus d’étudiants, sommes des champions dans le recrutement à l’international, avons ouvert le formidable pavillon Excentricité et allons bientôt avoir un pied à terre au Maroc en immigration [La Cité gère le programme préarrivé pour les immigrants francophones hors Québec. Un bureau devrait prochainement ouvrir au Maroc pour renseigner les candidats francophones déjà choisis par le Canada]…

La page est donc tournée. Ça m’a fait plus de peine que de mal. Ça a été une distraction inutile. Mais je préfère que ça se soit passé au tout début.

Avez-vous pensé à quitter vos fonctions quand c’est arrivé?

Non, je n’y ai jamais pensé. Ça m’a plutôt permis de montrer que même quand il y a des embûches, je ne baisse pas les bras. Je savais ce que je voulais et pouvais faire, j’avais accepté cette responsabilité, il n’était donc pas question de ne pas aller jusqu’au bout!

De ces neuf années, quelles sont vos plus grandes fiertés?

Il y en a trois. D’abord, d’avoir ancré la culture à La Cité que chaque étudiant est un talent à développer et une richesse de plus pour la francophonie.

Il y a également le pavillon Excentricité, un projet pour lequel nous sommes allés chercher 30 millions de dollars et qui m’a demandé beaucoup d’habileté. C’est un lieu extraordinaire et qui je l’espère, nous amènera à devenir « La Cité de la créativité ».

Enfin, je suis très fière de l’équipe que j’ai bâtie. J’ai trouvé les bonnes personnes, qui savent travailler ensemble, sont complémentaires et prêtes à faire des changements.

Vous travaillez depuis trente ans dans le milieu de l’éducation. Pensez-vous déjà à la fin de votre carrière ou avez-vous encore des projets?

Il est vrai qu’autour de moi, j’ai plusieurs amis qui sont à la retraite. Mais j’ai encore des tas de projets pour La Cité, notamment de continuer à développer notre offre de programmes à Toronto. C’est un public différent de celui de l’Est et on a mis du temps à le développer. Aujourd’hui, on propose des programmes plus flexibles et mieux adaptés. Je veux poursuivre ce travail.

Et puis, tant que j’aime ce que je fais, que ça continue de me faire vibrer et que je suis heureuse d’aller au travail, pourquoi arrêter? Comme quelqu’un me l’a dit un jour : le travail, ça ne fait pas mourir! (Elle rigole)

Votre fille, Julie, a été candidate fédérale dans Glengarry-Prescott-Russell, en 2011. Beaucoup de récipiendaires du Prix Bernard Grandmaître ont également fait une carrière en politique. Est-ce quelque chose qui pourrait vous tenter?

Pas du tout, surtout après avoir vécu une campagne avec ma fille! Comme mère, je pense que j’ai été encore plus déçue qu’elle, quand elle a perdu.

Même s’il ne faut jamais dire jamais, je n’ai pas le goût de faire de la politique et je ne pense pas avoir l’étoffe d’une politicienne. Je préfère être autour, influencer, conseiller…

J’admire beaucoup les gens qui font de la politique, peu importe le parti. C’est tellement de travail, tellement peu de reconnaissance… Comme présidente-directrice générale, j’ai l’impression d’avoir plus de contrôle et j’ai aussi la chance d’avoir un conseil d’administration pour m’appuyer. »


LES DATES-CLÉS DE LISE BOURGEOIS :

1970 : Débute sa carrière d’enseignante à l’école St-Jean d’Embrun

2003 : Devient directrice de l’éducation au Conseil des écoles catholiques du Centre-Est

2010 : Devient présidente-directrice générale de La Cité collégiale

2013 : Nommée ambassadrice du mois du patrimoine en Ontario français

2015 : Coprésidente de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne

2019 : Lauréate du Prix Bernard Grandmaître de l’ACFO Ottawa

Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.