Le manque d’orthophonistes francophones et le coût des services privés compliquent l’accès des familles à un soutien en lecture et en écriture. Photo : Canva
Société

Orthophonie : des familles francophones en quête de services

Le manque d’orthophonistes francophones et le coût des services privés compliquent l’accès des familles à un soutien en lecture et en écriture. Photo : Canva

OTTAWA – À la fin de sa sixième année, Sophie avait un niveau de lecture correspondant à celui d’une élève de première année. Aujourd’hui âgée de 13 ans, l’adolescente atteinte de dyslexie sévère reçoit un soutien intensif au Centre Jules-Léger. Son parcours illustre les difficultés d’accès à l’orthophonie en français, un constat que partage Theresa Patenaude, orthophoniste bilingue à Ottawa.

« Il n’y a pas beaucoup d’orthophonistes francophones et, lorsqu’on en trouve, les services sont très dispendieux », raconte Tanya Lachapelle, la mère de Sophie.

« Quand Sophie a terminé sa sixième année, elle a été considérée comme analphabète, puisque son niveau de lecture correspondait à celui d’une élève de première année », poursuit-elle. Pour rattraper son retard, l’adolescente suivait au privé des séances de 45 minutes toutes les deux semaines. « J’ai des assurances, mais elles couvrent seulement 450 $. Après trois ou quatre séances, toute la couverture est déjà épuisée. C’est donc très coûteux, mais je n’avais pas le choix », confie sa mère.

Tanya Lachapelle, mère de Sophie, déplore le manque de services d’orthophonie en français et leur coût élevé dans le secteur privé. Photo : Amine Harmach/ONFR

Tanya Lachapelle affirme aussi avoir dû patienter sur une liste d’attente et multiplier les appels avant de trouver une professionnelle francophone avec laquelle sa fille se sentait en confiance.

Une liste d’attente trop longue

Theresa Patenaude confirme la forte demande pour les services en français, particulièrement dans le domaine de la lecture et de l’écriture.

« Ma liste d’attente était devenue si longue que j’ai dû la fermer. Cela me causait beaucoup de stress de savoir que tant de personnes attendaient », témoigne-t-elle.

Après avoir travaillé pendant huit ans dans un conseil scolaire anglophone, Theresa Patenaude a ouvert sa pratique privée en 2022.

« Au départ, je n’annonçais même pas que j’offrais des services en français. Lorsque j’ai mentionné une seule fois, dans un groupe professionnel, que j’offrais des services en français, le bouche-à-oreille s’est fait très rapidement. »

Lorsqu’elle a commencé à refuser des demandes, elle n’a trouvé que peu d’orthophonistes en littératie acceptant de nouveaux clients, particulièrement en français. 

Des services qui varient selon l’âge

L’organisation des services destinés aux enfants d’âge scolaire varie d’un conseil scolaire à l’autre, explique l’orthophoniste.

« Les services ne sont donc pas les mêmes partout. Ils dépendent des décisions du conseil scolaire et du nombre d’orthophonistes disponibles », résume Theresa Patenaude.

Tanya Lachapelle affirme que le conseil scolaire de sa fille ne comptait que deux ou trois orthophonistes et concentrait surtout ses interventions sur les élèves de première et de deuxième année.

Theresa Patenaude, orthophoniste bilingue à Ottawa. Photo : gracieuseté

« Plus les enfants avancent dans leur parcours scolaire, plus ils perdent l’accès aux services. Pourtant, en sixième année, un enfant ne devrait pas avoir un niveau de lecture de première année », soutient-elle.

Sophie fréquentait une école francophone catholique. Devant l’ampleur de son retard, sa mère s’inquiétait de la voir poursuivre ses études secondaires sans soutien supplémentaire. Selon elle, aucune classe adaptée au profil de sa fille ne lui avait été proposée au sein de son conseil scolaire.

« La seule possibilité présentée aurait été d’accueillir Sophie comme élève invitée dans une classe destinée aux enfants autistes, même si elle n’est pas autiste », explique sa mère.

La famille avait également demandé si Sophie pouvait intégrer une classe destinée aux nouveaux arrivants, où les élèves ne parlant pas français bénéficient de davantage de ressources pour rattraper leur retard. L’école avait refusé.

« Je me demandais alors comment expliquer qu’une enfant ayant toujours fréquenté le système francophone, mais considérée comme analphabète, ne puisse pas recevoir un soutien semblable à celui d’un nouvel arrivant ayant le même niveau de lecture », confie Tanya Lachapelle. Elle reconnaît que cette comparaison est « délicate et très politique », mais précise que cette réflexion venait de sa fille aînée, alors âgée d’environ 15 ans.

La pandémie aurait aussi aggravé les difficultés de Sophie, qui était en première année au début de la COVID-19. Sa mère estime que l’enseignement en ligne lui a fait perdre de nombreux acquis.

Le Consortium Centre Jules-Léger, un tournant

Sophie vient d’entreprendre sa deuxième année au Centre Jules-Léger. Des orthophonistes y sont présents chaque jour et les classes comptent au maximum huit élèves.

Les progrès ont été rapides. En une année, l’adolescente est passée d’un niveau de lecture de première année à celui de quatrième année.

« Elle n’a pas encore le niveau attendu en huitième année et ne peut pas lire un roman, mais elle est maintenant capable de lire des instructions et elle essaie davantage de lire », se réjouit sa mère.

Créer des ressources en français

Theresa Patenaude dit avoir elle-même éprouvé de la difficulté à trouver des ressources concrètes, structurées et complètes en français.

Selon elle, les écoles ne disposent pas nécessairement des outils requis pour accompagner les élèves francophones éprouvant des difficultés en littératie.

« Les parents ne savent alors pas toujours vers qui se tourner ou doivent utiliser des programmes en anglais, puisque les ressources y sont beaucoup plus nombreuses. »

L’orthophoniste a ainsi commencé à créer ses propres outils, dont une application appelée Super Secret Code, ou Code Super Secret en français. Offert gratuitement pendant sa phase pilote, ce programme bilingue s’adresse d’abord aux lecteurs débutants et aux enfants éprouvant d’importantes difficultés. 

Capture d’écran de l’application Code Super Secret. Photo : gracieuseté

Selon Theresa Patenaude, environ 120 personnes utilisent déjà l’application, offerte depuis le début du mois de juin seulement.

« Une application ne réglera donc pas tous les problèmes, mais c’est la contribution que je peux apporter dans un système complexe », conclut-elle.