Source : Journée nationale de la vérité et de la réconciliation Photo : Patrimoine canadien
Chroniques

Le pouvoir d’un chandail orange

Source : Journée nationale de la vérité et de la réconciliation Photo : Patrimoine canadien


Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

Ce n’est qu’un chandail. Un morceau de coton, teint en orange, avec peut-être quelques mots ou une image imprimée sur le devant. Et pourtant, au Canada, un chandail orange est devenu extraordinairement puissant.

Chaque année en septembre, les chandails orange apparaissent dans les écoles, les milieux de travail, les universités et les institutions publiques. Plusieurs mettent en valeur le travail d’artistes autochtones ou servent à financer des étudiants, des survivants et des programmes communautaires.

Cela me semble tout à fait légitime. D’autres, toutefois, y voient surtout une occasion de faire de l’argent, parfois avec des images ayant peu de liens avec les communautés autochtones ou simplement générées par l’intelligence artificielle. La réconciliation, elle aussi, peut devenir une marchandise.

Mais quelque chose d’encore plus étrange s’est produit. Le chandail orange lui-même est devenu un champ de bataille. Une partie de cette controverse remonte à l’annonce, en 2021, de 215 anomalies détectées par géoradar sur le site de l’ancien pensionnat de Kamloops. Aucune excavation n’a encore confirmé 215 corps, ce qui a alimenté les critiques, même si les recherches et l’analyse des archives se poursuivent. Rebel News a ainsi lancé sa propre collection de chandails orange, avec des slogans comme Dig Deeper et Buried Truth, pour contester ce qu’il décrit comme des affirmations non fondées concernant les tombes anonymes.

Je trouve cela honteux. Un chandail qui symbolisait une petite fille à qui l’on avait retiré ses vêtements au pensionnat sert maintenant à remettre en question l’histoire de ces mêmes institutions.

Je suis toujours fasciné par la dissonance cognitive. On peut placer des faits directement devant les gens et certains trouveront malgré tout une façon de ne pas les voir. Le Centre national pour la vérité et la réconciliation a compilé les noms de milliers d’enfants morts ou disparus dans le système des pensionnats. Nous savons de plus en plus qui étaient ces enfants. Nous connaissons leurs noms. Nous avons des dossiers scolaires, des documents gouvernementaux, des archives religieuses, des témoignages de survivants et de familles, ainsi que des décennies de recherche. Et pourtant, certaines personnes regardent tout cela et continuent de dire : prouvez-le.

Il n’y a rien de mal à poser des questions. En fait, il est essentiel d’en poser. Les historiens doivent remettre les preuves en question. Les journalistes doivent questionner les gouvernements. Les archéologues doivent être précis quant à ce que le géoradar peut ou ne peut pas démontrer. Les organisations autochtones doivent elles aussi faire preuve de prudence dans les affirmations qu’elles avancent. La vérité mérite de la rigueur. Mais il existe une différence entre poser une question parce qu’on souhaite connaître la réponse et poser sans cesse la même question parce qu’on a déjà décidé qu’aucune réponse ne pourra jamais nous satisfaire.

Les gens savaient que des enfants mouraient. Les gouvernements le savaient. Les Églises le savaient. Les familles le savaient certainement lorsque leurs enfants ne revenaient pas à la maison. Ces documents n’ont pas été créés par des militants autochtones des décennies plus tard. Plusieurs ont été produits par les institutions mêmes qui administraient les pensionnats. C’est ce que je trouve si difficile dans le déni auquel nous assistons aujourd’hui. À un certain moment, lorsque les preuves continuent de s’accumuler et qu’une personne refuse toujours de les accepter, nous ne débattons plus simplement de l’histoire. Nous débattons de la volonté de certaines personnes d’accepter des faits qui les mettent mal à l’aise.

Peut-être qu’une partie de tout cela revient à la culpabilité. Peut-être que reconnaître ce qui s’est produit donne l’impression d’accepter une faute personnelle. Peut-être qu’admettre que des gouvernements canadiens ont créé et maintenu ces institutions ressemble, pour certains, à une accusation portée contre leurs grands-parents, leur Église ou leur pays. Je ne crois pas que la réconciliation exige cela. Je ne pense pas que chaque personne vivant aujourd’hui au Canada doive marcher en portant sur ses épaules la culpabilité des générations précédentes. Mais je crois qu’à partir du moment où nous savons ce qui s’est produit, nous héritons d’une responsabilité envers ce qui arrivera ensuite.

Cela me ramène au chandail. La Journée du chandail orange est née de l’histoire de Phyllis Webstad. À six ans, elle est arrivée au pensionnat de l’école vêtue d’un nouveau chandail orange que sa grand-mère lui avait acheté. On le lui a retiré. Ce simple souvenir d’enfance est devenu un symbole national, non pas parce qu’un chandail peut, à lui seul, accomplir la réconciliation, mais parce qu’il représente quelque chose de beaucoup plus grand : des enfants à qui l’on a enlevé leurs choix, leurs familles, leurs langues et leurs identités.

Le 30 septembre, je porte un chandail orange avec fierté. Je l’ai également porté comme membre des Forces armées canadiennes, où des chandails orange ont été portés avec l’uniforme pour souligner la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. Je ne le porte pas parce que je crois qu’un chandail peut réparer le passé. Il ne peut pas réparer une famille. Il ne peut pas faire revivre une langue. Il ne peut pas ramener un enfant qui n’est jamais revenu à la maison.

Certains crient : « Il n’y a pas de corps, tout cela est mensonge. » Pourtant, nous avons les noms, les traces et la mémoire. Une petite fille, un chandail orange, et tout un pays se souvient. Peut-être qu’avant de crier, nous pourrions enfin écouter.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.