Le conteur et coach en parole publique originaire de Sudbury participera au festival Les vieux m'ont conté du 15 au 25 octobre. Photo : Aïssatou Odia Barry / ONFR
Rencontres

Alexandre Matte : le conteur sudburois devenu vice-champion mondial d’art oratoire

Le conteur et coach en parole publique originaire de Sudbury participera au festival Les vieux m'ont conté du 15 au 25 octobre. Photo : Aïssatou Odia Barry / ONFR

SUDBURY – Du 15 au 25 octobre, le conteur sudburois Alexandre Matte participera pour la neuvième fois au festival Les vieux m’ont conté. Premier et unique Franco-Ontarien à avoir décroché la deuxième place au concours mondial de la parole publique, il présentera son art lors de trois événements du festival. Issu du milieu de l’administration et des finances, il a délaissé les chiffriers pour se consacrer aux contes et à l’art oratoire — une passion qu’il partage depuis maintenant six ans avec la jeunesse franco-ontarienne, mais aussi avec un public plus large.

«  Parlez-moi de votre enfance. Avez-vous été bercé par le folklore et les contes franco-ontariens?

Je n’ai pas grandi à Sudbury, mais j’y suis né. Il y a toujours eu cet attachement, même sans savoir tout à fait pourquoi. J’avais moins d’un an quand on a quitté Sudbury, ma famille et moi. On a vécu un peu à Toronto, puis Ottawa et à Orléans. Alors, c’est vraiment à Orléans que j’ai grandi.

Ma mère a été enseignante, donc elle racontait beaucoup d’histoires. C’est avec elle que j’ai entendu le conte de Boucle d’or et des trois ours pour la première fois! Elle avait une sorte de poupée du petit chaperon rouge avec une grande robe et une grande cape. Quand on la mettait à l’envers, la cape devenait noire et ça devenait le loup. Lorsqu’on la retournait encore, ça devenait la grand-mère. Donc oui, ma mère y est pour beaucoup de cet engouement pour les contes, mais j’ose espérer que la plupart des enfants vivent cela. Parce qu’on aime les histoires, naturellement.

Je devrais mentionner ma sœur aussi, qui m’a initié au théâtre à un très jeune âge, quand j’avais seulement deux ou trois ans. Elle était déjà intéressée par les arts de la scène, puis elle inventait des pièces dans le salon, on demandait cinq centimes à nos parents pour qu’ils viennent voir le spectacle! Elle m’a entraîné là-dedans, moi, le petit gars gêné. On avait même fondé une compagnie de théâtre quand j’étais encore adolescent. On a été très actifs pendant plusieurs années.

Pendant plus de dix ans, vous avez occupé le poste de directeur des finances du Carrefour francophone, un poste beaucoup plus administratif. Comment avez-vous fait pour maintenir la pratique de l’art oratoire et du conte en parallèle? Était-il difficile de concilier ces deux fonctions-là?

J’étais directeur des finances au Carrefour francophone de Sudbury, mais je représentais parfois le carrefour pour d’autres choses. Je remercie Stéphane Gauthier, le directeur général, qui a accepté que je fasse ça pendant mes heures de travail afin de représenter le Carrefour et donner un peu de visibilité à notre organisme.

Stéphane, un jour, me demande, lors de l’évaluation annuelle, comment je voudrais contribuer davantage à l’organisme. Je lui ai dit que j’aimerais pouvoir utiliser la parole publique pour représenter l’organisme. Il a dit « Ok, avec plaisir ». De temps en temps, il fallait représenter le Carrefour francophone, par exemple au congrès de l’AFO, ou à d’autres événements locaux. Donc, j’ai représenté l’organisme pendant plusieurs années.

Normalement, c’est la direction générale qui fait ça, et non pas le gars des finances, celui qui compte les chiffres. Mais ça fonctionnait bien. J’étais content de le faire, de contribuer de cette façon. J’ai pu prendre mon amour de la parole publique pour pouvoir faire quelque chose d’utile.

Alexandre Matte est le premier Franco-Ontarien à atteindre la deuxième place du Concours international de la parole publique. Photo : Aïssatou Odia Barry/ ONFR

Pouvez-vous nous parler de votre implication dans le club Toastmasters Voix du Nord? De quoi s’agit-il et comment est-ce que ça vous a initié au domaine de la parole publique?

D’abord, pourquoi est-ce que je suis devenu membre? C’est parce que je n’avais rien d’autre à faire le mercredi soir! J’habitais au Nouveau-Sudbury. Je prenais mon vélo pour me rendre au travail, donc au TNO dans le Collège Boréal. Ensuite, je retournais dans mon appartement et je regardais Star Trek avant de me coucher. Et je recommençais. Un mercredi matin, j’ai reçu une invitation par courriel. « Venez voir Toastmasters Voix du Nord et ce que nous faisons! »

Et c’était la vice-présidente du club, qui avait lancé l’invitation. Les réunions avaient lieu à l’école McDonald-Cartier. C’était Michel Lafrance, qui est malheureusement décédé l’année passée, qui présidait la réunion. J’admirais sa façon de capter l’attention, de commander le silence, de diriger la réunion pour s’assurer que tout le monde ait le droit de parole. Pendant la réunion, il y a aussi eu des improvisations. On pose une question, puis là au brûle-pourpoint, il faut parler pendant une minute. J’ai participé, j’étais très nerveux, mais j’ai gagné le prix de l’improvisation.

J’étais encouragé. Après ça, on me demandait si je pensais revenir. Je comprenais mieux ce qu’on faisait ici au club, on pratique l’art de parler devant un public, mais qu’est-ce qu’il faut faire? On me disait qu’il suffisait de faire quelques présentations, qu’on te donne une rétroaction, puis ensuite tu t’améliores. Ça m’a pris quatre visites avant d’être convaincu. Donc, je pense que c’est comme plein de coïncidences qui ont fait en sorte que je suis devenu membre.

Depuis 2007, Alexandre Matte participe au Club Toastmasters Voix du Nord, club francophone de prise de parole en public et de leadership situé à Sudbury. Photo : Zack Dawood

Après avoir tenté votre chance une douzaine fois au concours international de la parole publique, vous atteignez la deuxième place en 2022. Qu’est-ce que vous avez conté au public cette fois-ci et comment est-ce que cette édition-là a été différente des autres?

Mon discours a été différent. J’ai repris un discours que j’avais présenté pour essayer de gagner le concours en 2017 à propos de ma grand-mère et des traditions. J’avais beaucoup de difficulté à parler de tradition dans mon discours. Il y avait quelque chose qui manquait, parce que, même lorsque je suis revenu en 2022, j’ai discuté avec le champion du monde de 2009, Mark Hunter pour mon discours final, puisqu’il faut un discours différent pour cette dernière étape du concours.

J’ai dit : « Ok, voici les cinq idées que j’ai pour un discours. » Une de ces idées, c’était les traditions et le gâteau. Puis j’ai dit : « Vraiment, c’est ce que je veux dire, mais je n’y arrive pas. » Il m’a fait comprendre que je vais seulement pouvoir gagner lorsque j’aurais eu un véritable impact auprès de mon auditoire.

Quand j’ai eu ce changement de mentalité, ça m’a pris quand même un petit bout de temps avant de vraiment le comprendre et de le mettre en œuvre. Ça fait toute la différence. D’abord parce que quand on ne gagne pas le trophée, on est moins triste. Au moins, j’ai donné quelque chose qui a de la valeur à l’auditoire. Ensuite, parce que c’est mieux apprécié par le public aussi. Il peut aussi détecter si tu es là pour gagner ou si tu es là pour rendre service.

Dans quelques jours, vous allez participer au Festival les vieux m’ont conté du Centre de folklore franco-ontarien. À quoi on peut s’attendre concernant votre participation à cette 10e édition?

Je participe à trois parties dans la programmation. Il y a l’Ontario raconté. Ça, c’est en ligne. Alors, ce sont des contes enregistrés par cinq différentes personnes. Et je vais raconter quelque chose qui vient de la collection Les vieux m’ont conté. L’histoire du capitaine trompé par le roi, mais avec un accent sur l’épouse du capitaine qui a réussi à organiser une veillée pour révéler un mensonge du roi.

Je vais raconter l’histoire de ma grand-mère et des traditions familiales pendant le Marathon de contes. Je vais l’adapter pour le public francophone. C’est aussi un retour aux sources parce que c’est avec cette histoire-là que j’ai remporté la reconnaissance des Conteurs émergents, des Conteurs du Canada en 2018. Patrick Breton était là, il va s’en souvenir, c’est lui qui organisait ce petit concours ici, à Sudbury. Et donc, j’ai raconté cette histoire-là. Ensuite, on m’a invité à la conter au Congrès des Conteurs du Canada, à Peterborough, puis au festival Les vieux m’ont conté.

L’autre chose, c’est le concours international franco-ontarien de la plus grande menterie. C’est très drôle. Je vais animer ce concours. Je m’amuse à présenter chaque participant et concurrent. Et pendant que les juges délibèrent, je vais conter une histoire.

Alexandre Matte lors de la randonnée du Festival Les vieux m’ont conté en 2023. Photo : gracieuseté

En quoi le conte est-il, selon vous, un bon levier pour faire vivre la langue française et le folklore franco-ontarien d’un point de vue pédagogique?

D’un point de vue pédagogique, le conte est seulement un outil pour transmettre des leçons ou des valeurs. Si on raconte l’histoire du petit chaperon rouge, les enfants trouvent ça drôle et peuvent répéter « Attention, elle va te manger! » ou « Ah, tu as de grosses dents, grand-maman! » Mais il y a une leçon là-dedans. Celle de faire attention, même si une personne se présente bien, elle pourrait être méchante. C’est la même chose avec les trois petits cochons, c’est une leçon sur l’importance de travailler fort pour ne pas se faire manger par un loup. Attention, il y a beaucoup de loups dans les histoires!

Pour ce qui est de transmettre le folklore ou transmettre la langue, la culture, je vais te donner l’exemple des écoles d’immersion, parce que là, c’est énorme comme impact. Dans une école francophone, si tu as un conteur invité qui vient conter en français, c’est spécial, mais ce n’est pas renversant. Parce que les enseignants leur parlent déjà en français. Si je vais dans une école d’immersion française, surtout dans des endroits où il n’y a pas beaucoup de francophones, comme Terre-Neuve, souvent, je suis le premier francophone qu’ils ont rencontré.

Pendant mes interventions, on jase un petit peu, on se pose quelques questions et les jeunes s’ouvrent complètement. À la fin, ils se rendent compte que, non seulement ils peuvent s’exprimer devant un groupe, mais aussi qu’ils ont des choses intéressantes à raconter. Au début, ils se disaient qu’ils n’avaient rien à raconter, qu’ils avaient juste dix-sept ans. Et je leur dis : « Non, tu as vécu dix-sept ans d’expérience, tu as plein de choses à dire. » J’aime pouvoir développer des habiletés de leadership chez les jeunes. Ça passe par la communication efficace.

Depuis maintenant six ans, Alexandre Matte partage des contes au jeune public, y compris dans des écoles d’immersion à travers le pays. Photo : Renée Watts

Finalement, à travers les thèmes que vous abordez souvent, notamment ceux de la tradition et de l’identité, quel est le message le plus important que vous aimeriez transmettre à la jeunesse ?

Une chose qui manque en ce moment, c’est l’ouverture à l’autre. Puis là, je ne parle pas de culture, de langue, ou même de quartier ou d’origine, mais d’opinion. C’est là où on a la plus grosse séparation dans notre société, je pense. On finit par éviter de fréquenter une personne, de passer du temps avec elle ou même de se lier d’amitié, simplement parce qu’elle a une opinion différente, que ce soit sur la politique ou sur les enjeux de société. Ça veut dire que là, on se rassemble entre nous, c’est des chambres d’écho.

Bien sûr, en ligne, c’est encore pire comme phénomène. Alors, j’aimerais encourager tout le monde à aller trouver des gens qui ont des opinions contraires, puis de discuter de façon civile. D’être curieux de savoir pourquoi tu penses comme ça. C’est comme ça qu’on peut faire une meilleure société. Pas seulement de cette manière, mais c’est une des choses qu’on peut faire pour que notre société puisse aller mieux et pour, peut-être, trouver des façons de guérir un peu. »

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2005 : Début de carrière dans le milieu culturel francophone

2007 : Déménagement à Sudbury et entrée en poste comme directeur au Théâtre du Nouvel-Ontario

2018 : Reconnaissance comme conteur professionnel grâce à l’obtention du prix de Conteur émergent décerné par l’organisme Conteurs du Canada

2020 : Départ du Carrefour francophone après quinze ans afin de se lancer comme conteur à temps plein

2022 : Victoire en tant que vice-champion du monde de la parole publique 

2025 : Élection à la présidence de l’organisme Conteurs du Canada

Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.