AMO : Des maires francophones peu impressionnés par les promesses de Queen’s Park
OTTAWA — Réunis cette semaine à Ottawa dans le cadre du congrès annuel de l’Association des municipalités de l’Ontario (AMO), les élus locaux d’un bout à l’autre de la province tentent de faire entendre leur voix. Alors que le gouvernement de Doug Ford vante ses investissements massifs destinés à accélérer la construction de logements et à moderniser les infrastructures, des maires francophones du Nord et de l’Est ontarien dressent un bilan beaucoup plus nuancé.
Au cœur de ce rassemblement municipal amorcé dimanche, le financement des infrastructures de base – l’eau, les égouts, les ponts et le réseau routier – s’est imposé au centre des échanges.
Si le gouvernement provincial a récemment multiplié les annonces, notamment en mettant en avant un fonds d’un milliard de dollars dévoilé la veille en partenariat avec le fédéral pour débloquer le potentiel résidentiel, des maires francophones peinent à y voir une réponse adéquate à l’ampleur de la crise.

Dans l’Est, du côté de Clarence-Rockland, Mario Zanth estime que l’équation économique imposée aux municipalités est devenue tout simplement insoutenable. Il souligne que si l’indice des prix à la consommation a grimpé d’environ 16 % pour les ménages depuis 2022, les coûts liés aux grands projets d’infrastructure municipale ont connu une hausse vertigineuse avoisinant 50 %.
« Quand on monte les taxes de 5 %, ce n’est même pas assez pour payer pour l’infrastructure qu’on a », explique Mario Zanth, qui est aussi le président des Comtés unis de Prescott-Russell.
Le vice-président du Caucus des préfets de l’Est de l’Ontario (EOWC) évalue le déficit d’actifs de sa seule ville à environ 800 millions de dollars. À l’échelle des Comtés unis de Prescott et Russell, ce gouffre financier atteint le chiffre étourdissant de 1,2 milliard de dollars.
Selon ses calculs, la province devrait verser environ 300 millions de dollars à chaque municipalité simplement pour alléger la pression de l’entretien des infrastructures de base. Dans ce contexte, les enveloppes globales promises par le gouvernement provincial sont perçues comme une goutte d’eau dans un océan de dettes.

Des infrastructures qui vieillissent
Pour la mairesse de Timmins, Michelle Boileau, les besoins sur le terrain dépassent largement le cadre des grands projets économiques promis dans le Nord.
« Même si des projets d’envergure ont été annoncés, les préoccupations entourant le logement restent au premier plan », explique celle qui préside l’Association francophone des municipalités de l’Ontario (AFMO).
Mme Boileau constate un virage dans le débat local : la nécessité de bâtir des habitations – notamment pour loger la main-d’œuvre nécessaire à ces futurs projets – et de financer les réseaux d’eau qui les accompagnent est devenue une priorité quotidienne pour les citoyens.
« Pour la première fois, ce sont les résidents eux-mêmes qui nous parlent de cette urgence », souligne-t-elle. « Mais pour appuyer ces constructions, il faut des investissements majeurs dans nos infrastructures de base, qui vieillissent et doivent s’étendre pour absorber la croissance. »

La pression financière n’empêche toutefois pas certaines collectivités de connaître un essor démographique rapide, qui apporte son propre lot de défis logistiques. C’est le cas de la municipalité de North Stormont, où la population a crû de 7,7 % lors du dernier recensement officiel.
Le maire François Landry espère que le fonds d’un milliard de dollars annoncé dimanche pour les municipalités sans redevances d’aménagement et le retrait de la TVH sur les habitations neuves constitueront des leviers précieux pour accompagner la croissance sans asphyxier les services existants.
« À l’heure actuelle, nous avons cinq lotissements en cours de développement. Les données dont nous disposons pour les permis de construction démontrent qu’on enregistre la plus forte croissance de tous les Comtés unis », indique celui qui est aussi le préfet des Comtés unis de Stormont, Dundas et Glengarry.
M. Landry rappelle que cette expansion exige une attention provinciale accrue, particulièrement pour garantir la sécurité routière sur des artères majeures comme la route 138, récemment le théâtre d’accidents graves.

Un recul de la province dénoncé
« On sait qu’on a besoin d’appartements abordables pour les gens qui n’ont pas de fonds de pension », estime de son côté le maire de Hearst, Roger Sigouin, déplorant que les retombées financières tardent toujours à se concrétiser sur le terrain.
« C’est tout le temps de belles annonces, mais est-ce que c’est juste pour bien paraître devant les élus? C’est sûr qu’on va étudier le dossier en rentrant, mais que ce soit pour tout de suite ou dans deux ans, j’ai mes doutes », dénonce celui qui a récemment été élu à la tête de l’Association des municipalités du Nord-Est de l’Ontario (NEOMA).
Ce scepticisme s’alimente d’autres déceptions récentes envers Queen’s Park. Depuis près d’un an, la municipalité travaillait en étroite collaboration avec le ministère des Transports de l’Ontario (MTO) sur un projet d’infrastructure routière clé : la construction d’un stationnement sécurisé pour les grands camions le long des routes 11 et 138, afin de désengorger le réseau et d’améliorer la sécurité dans le Nord.
Tout semblait ficelé avec le ministère, qui avait même recommandé de bonifier les installations en faisant passer l’enveloppe budgétaire de 9,5 à plus de 9,8 millions de dollars afin d’y inclure des travaux de pavage complets.
Or, juste avant le départ du maire vers le congrès, les services administratifs ont appelé la municipalité pour annoncer le gel du projet, invoquant des contraintes financières.

Ce revirement brutal a provoqué la vive colère du maire, détenant 34 ans de carrière en politique, qui dénonce le fossé entre les annonces provinciales et la livraison réelle des chantiers. « C’est insultant et frustrant », conclut-il amer.
Interpellé directement lors du congrès par M. Sigouin, le ministre des Transports a affirmé ignorer la décision prise par ses propres fonctionnaires, s’engageant à réexaminer le dossier pour tenter de débloquer cette infrastructure essentielle.
Logement abordable et entente intermunicipale
Face aux blocages et au coût exorbitant de la modernisation des infrastructures, d’autres administrations cherchent des alternatives locales pour ne pas faire porter l’ensemble du fardeau financier sur leurs seuls contribuables. À Hawkesbury, le maire Robert Lefebvre voit dans la collaboration intermunicipale un levier essentiel pour maintenir la capacité financière de sa ville.
La municipalité a récemment conclu un protocole d’entente avec le canton voisin de Champlain pour partager et étendre les services d’eau potable et d’égouts, permettant d’agrandir le territoire desservi de la ville d’environ 13 %.
« C’est des discussions qui ont continué éternellement entre les deux municipalités pour finalement arriver à un protocole d’entente qui détermine les grandes lignes pour les services et l’échange de terrains », explique Robert Lefebvre.

Mais au-delà des tuyaux et des égouts, le maire de Hawkesbury invite également à revoir la définition même de ce qu’est un « logement abordable » dans le contexte économique actuel. Alors que les gouvernements multiplient les annonces sur l’habitation, M. Lefebvre rappelle que le calcul traditionnel ne tient plus la route pour les ménages.
« La règle a toujours été qu’un logement ne devrait pas dépasser 30 % du revenu brut d’un ménage », rappelle le maire. « Mais aujourd’hui, est-ce encore la réalité ou parle-t-on plutôt de 40 %? Quand on cumule le coût du logement et celui de l’alimentation, où va-t-on? »
Cette pression sur le logement s’ajoute à la gestion des infrastructures routières, une source constante de tension budgétaire pour Hawkesbury.
C’est notamment le cas de la rue McGill (reliant la route 34 au pont interprovincial vers le Québec) et de la rue Main, empruntées chaque jour par 10 000 à 15 000 véhicules, dont une grande proportion de camions lourds. Bien qu’il s’agisse d’artères stratégiques régionales, il précise que les compensations et subventions provinciales ne couvrent jamais la totalité des coûts d’entretien.