200e de Bytown : « On pouvait se promener dans la Basse-Ville sans jamais entendre parler anglais »
[ENTREVUE EXPRESS]
QUI :
Michel Bock est historien, professeur à l’Université d’Ottawa et directeur du Centre de recherche en civilisation canadienne-française (CRCCF).
LE CONTEXTE :
Ce samedi marque le 200e anniversaire de la fondation juridique de Bytown, le campement forestier et militaire devenu plus tard la ville d’Ottawa avec, notamment, plusieurs festivités au centre-ville.
L’ENJEU :
Alors que l’histoire officielle met souvent en lumière le colonel britannique John By et le canal Rideau, l’historien rappelle que la présence et le travail de la population canadienne-française ont jeté les bases démographiques, sociales et institutionnelles de la capitale et de l’Ontario français.
« Qu’était Bytown au moment de sa fondation en 1826?
Bytown obtient une existence juridique à partir de 1826, mais le lieu existait depuis déjà plusieurs décennies. Bytown était essentiellement un camp de bûcherons dont la naissance est liée au développement de l’industrie forestière au tout début du XIXe siècle.
Napoléon étend son empire et la Grande-Bretagne a besoin de bois pour approvisionner sa flotte, la plus grande au monde. Elle se tourne alors vers ses colonies d’Amérique du Nord. Le développement très rapide de l’industrie forestière dans l’Outaouais va remplacer le commerce des fourrures et attirer une population canadienne-française, essentiellement ouvrière.
Je dis souvent à mes étudiants, un peu à la blague, que c’est en quelque sorte Napoléon qui a fondé l’Ontario français! C’est une exagération, mais c’est vrai que l’histoire de la fondation, en tout cas partielle, de l’Ontario français est connectée au contexte européen et aux guerres napoléoniennes.
Parlait-on français dans les camps de bûcherons et sur les chantiers?
Oui, tout à fait! Les Canadiens français qui arrivaient dans les chantiers de l’Outaouais n’étaient pas bilingues. La force ouvrière était organisée en groupes autonomes. Les patrons et propriétaires étaient anglophones, mais la main-d’œuvre était canadienne-française et irlandaise.
Il y avait clairement une division du travail sur le plan social et linguistique. Massivement, cette population francophone n’était pas bilingue au départ. Ces gens arrivaient directement des campagnes du Québec qui étaient surpeuplées en raison d’un taux de natalité très élevé. Entre 1830 et 1930, environ un million de Canadiens français ont quitté le Québec, et un bon contingent s’est dirigé vers l’Ontario et les chantiers de l’Outaouais.
Cette cohabitation a-t-elle créé des tensions à l’époque ?
Absolument. Avec la Grande Famine des années 1840 en Irlande, des milliers d’Irlandais très pauvres sont arrivés pour chercher du travail dans les chantiers forestiers, ce qui a créé beaucoup de rivalités entre Canadiens français et Irlandais pour le contrôle des chantiers.
Pendant la fameuse « guerre des Shiners », vous avez vraiment des gangs de rue, canadiens-français et irlandais, qui se font la guerre, qui se tapent dessus, souvent très très fort. Des figures symboliques en sont émergé, comme la légende de Jos Montferrand, un homme fort devenu le chef de la cabale canadienne-française. Mais ces conflits-là ont aussi contribué à alimenter l’émergence d’une conscience identitaire francophone.
Comment cette population s’était-elle répartie géographiquement?
Il y avait une division spatiale d’abord sociale. La Côte-de-Sable était le quartier traditionnel de la bourgeoisie d’Ottawa, très majoritairement anglophone. Et vous aviez la Basse-Ville, le quartier ouvrier où s’entassait une immense population canadienne-française et irlandaise.
Dans la Basse-Ville, on retrouvait la Cathédrale Notre-Dame, mais aussi l’église Sainte-Anne, la paroisse canadienne-française dont les curés étaient très revendicateurs sur le plan linguistique, et l’église Saint-Brigid pour les Irlandais. On pouvait se promener dans certaines parties de la Basse-Ville autrefois sans jamais entendre parler anglais. C’est cette autonomie spatiale qui a permis à la présence canadienne-française de s’institutionnaliser.

Quel rôle les communautés religieuses, notamment les Sœurs, ont-elles joué à Bytown?
Un rôle majeur et fondamental! Dès les années 1840, Monseigneur Bourget envoie les Oblats pour structurer la population catholique et fonder le Collège de Bytown en 1848, l’ancêtre de l’Université d’Ottawa. Au même moment, les Sœurs Grises arrivent sous la direction d’Élisabeth Bruyère. Elles vont devenir les Sœurs de la Charité d’Ottawa, la première congrégation féminine pleinement franco-ontarienne.
Élisabeth Bruyère et les Sœurs fondent la première école de langue française à Bytown, le premier hôpital, des orphelinats et des institutions sociales. C’est une œuvre sociale et institutionnelle qui est au fondement historique de l’Ottawa francophone. Si ces actrices-là n’avaient pas été là, il en aurait fallu d’autres.
Comment Bytown est-elle devenue une métropole culturelle et politique francophone?
À partir de 1857, lorsque Bytown, devenue Ottawa, est choisie comme capitale du Canada uni, puis confirmée en 1867 lors de la Confédération, une élite laïque s’installe : des politiciens, des avocats, des notaires, des traducteurs et des journalistes.
Le premier journal de langue française de ce qui allait devenir l’Ontario, Le Progrès, y est fondé en 1858. Des institutions comme l’Institut canadien-français et l’Union Saint-Joseph voyaient le jour. Cela va contribuer à faire d’Ottawa l’une des trois grandes métropoles du Canada français et certainement la capitale de ce qu’on pourrait considérer comme l’Ontario français.
Que reste-t-il aujourd’hui de cet héritage de 1826 dans la capitale nationale?
C’est une histoire faite de continuités et de ruptures. La rupture se voit dans la désaffection religieuse et la fermeture de lieux patrimoniaux. C’est comme si on était en train de tourner la dernière page du vieux Canada français à l’heure actuelle.
Mais la continuité se voit dans la capacité de mobilisation de cette population francophone : on l’a vu lors de la crise de l’Hôpital Montfort, ou lors du Jeudi noir pour défendre l’Université de l’Ontario français. De plus, la diversification ethnoculturelle de la population francophone d’Ottawa vient aujourd’hui enrichir et complexifier cette communauté, stimulant une réflexion importante sur l’inclusion tout en maintenant notre socle historique commun. »