Mes beaux Rimbaud de Michèle Vinet, Crédit photo : Éditions L’Interligne
Chroniques

Suggestion de lecture : un ovni littéraire né en prison

Mes beaux Rimbaud de Michèle Vinet, Crédit photo : Éditions L’Interligne


Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

Ma curiosité naturelle et mon rôle de chroniqueuse littéraire me font lire de tout, et ce n’est pas un euphémisme! Quand j’ai lu le résumé du nouvel ouvrage de Michèle Vinet, Mes beaux Rimbaud (éditions L’Interligne), j’ai sauté dessus comme une abeille sur du miel! Michèle a animé des ateliers littéraires dans une prison fédérale pour femmes et dans un centre de soins de santé mentale, qui ont inspiré son livre. Je me suis dit que je ne pouvais qu’être surprise…

Et pour l’être, je l’ai été! Mes beaux Rimbaud fait partie de ces ouvrages inclassables, hors normes, atypiques, qui ne plaisent peut-être pas à tout le monde, mais qui valent le détour. Un petit ovni sur la scène littéraire franco-ontarienne qui se lit étrangement. J’ai eu l’impression, en le feuilletant, de contorsionner le temps. C’est un livre venu d’un lieu où l’on ne s’attend pas à le trouver : des centres de détention et de soins de la santé mentale.

Dans son avant-propos, l’autrice explique que sa pratique littéraire a été pour toujours transformée par les rencontres improbables qu’elle a faites en 2012 au pénitencier fédéral pour femmes de Joliette, à l’établissement de détention Leclerc pour hommes à Laval et chez Les Impatients à Montréal, un organisme venant en aide aux personnes ayant des problèmes de santé mentale. Des rencontres faites dans un cadre qui n’a rien de joyeux…

Michèle Vinet autrice de Mes beaux Rimbaud. Crédit photo : Rachelle Bergeron

Mes beaux Rimbaud est né un peu par hasard : Vinet a été tellement chamboulé par son premier atelier qu’elle a été emportée par le besoin viscéral, en pleine nuit, d’écrire sur son ressenti. D’autres textes se sont collés à celui-ci, avant de finir dans un tiroir. Ce n’est que des années plus tard qu’elle retombe sur eux accidentellement, et décide d’en faire quelque chose. Elle les a transformés en un étonnant récit, lui-même semblant avoir été imbriqué d’une étrange façon : des textes poétiques font face aux soliloques (lorsqu’une personne seule se parle à elle-même) et des aquarelles d’André St-Onge se glissent ponctuellement entre les mots. Il y a même une lettre écrite par un enfant à sa mère incarcérée, accompagnée d’un dessin enfantin (tous deux fictifs), qui nous rappelle que derrière certaines détenues se cachent aussi des mères. Poignant.

Comment classer Mes beaux Rimbaud? Qu’en retenir? L’autrice parvient très bien à traduire la lourdeur de la vie des personnes qu’elle a rencontrées et la souffrance qu’elle a frôlée de près. Néanmoins, comme elle le dit si bien, son texte est traversé par une profonde humanité :

« Offrir aux prisonniers

Un pouls

En harmonie

Avec la ronde des planètes

Leurs aurores

Et crépuscules

Mauvacés » (p. 28)

Lire des textes hybrides mêlant poésie, images et prose n’est pas toujours évident pour quelqu’un qui n’est pas familier avec ce type d’écriture, je le conçois bien. Pourtant, je recommande vivement ce livre anticonformiste. Court, il se lit rapidement, empoigne le cœur et laisse derrière lui autant de questions que d’impressions tenaces. On comprend que derrière chaque personne incarcérée se trouvent, malgré tout, des êtres humains, et que les ateliers de Michèle ont permis de mettre en lumière cette humanité.

D’ailleurs, le titre, Mes beaux Rimbaud, est un clin d’œil évident au poète français Arthur Rimbaud et à la figure des poètes maudits, rejetés par les bourgeois de leur époque, dont l’œuvre a pourtant fini par être reconnue et célébrée. Les prisonniers et prisonnières rencontrés par Vinet sont, à leur manière, des poètes maudits. Je tiens aussi à saluer l’audace de la maison d’édition L’Interligne, qui a fait le pari de publier ce titre hors des sentiers battus, dans la même ligne poétique inconventionnelle que le roman Tuxedo Kid, mon amour de David Ménard, dont j’ai fait la recension ici.

N’ayez pas peur de lire entre les lignes… ou de regarder ce qui se passe derrière les barreaux.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.