Chroniques

Suggestion de lecture : aimer un meurtrier jusqu’à en perdre la raison

Depuis le fond du lac Saint-François où elle a rendu son dernier souffle, Rose-Anna conte la puissance de son amour pour Tuxedo Kid. Montage ONFR

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones ou jeunesse

[CHRONIQUE]

Deux épouses décédées… un mari séduisant qui arrive à échapper un temps à l’étau judiciaire. Voilà où t’entraîne ce livre surprenant. Il ressuscite un vrai fait divers à travers les yeux de l’une des victimes tombées dans l’oubli. Ce mois-ci je vous parle de Tuxedo Kid, mon amour de David Ménard, publié aux éditions L’Interligne.

Ce livre part d’une histoire vraie : celle de Léo-Rhéal Bertrand, un criminel franco-canadien de la première moitié du XXe siècle qui volait, séduisait à tout va, avortait illégalement et a été accusé de l’assassinat de sa seconde épouse. Bref, un homme charmant qu’on rêverait tous d’avoir comme voisin!

Mais qu’est-il arrivé à sa première épouse? C’est justement de celle-ci que s’inspire librement le livre Tuxedo Kid, mon amour, de David Ménard (éditions L’Interligne), qui sort en librairie le 21 janvier.

L’histoire est présentée du point de vue d’outre-tombe de cette première épouse oubliée, Rose-Anna, qui s’est noyée dans un accident tragique. La voiture du couple est tombée dans le lac Saint-François. Son époux a pu s’en extirper à temps, mais elle n’a pas eu cette chance. L’enquête ne permet pas de démontrer la responsabilité de Léo-Rhéal. Comment est-ce possible? Mystère du milieu judiciaire de l’époque, mais mettons que toi et moi, sans être des détectives de formation, on aurait pas mal pu résoudre l’affaire en deux secondes : un, la poignée de la portière du côté passager a été arrachée; deux, Léo-Rhéal avait contracté une assurance vie au nom de sa femme quelques jours auparavant. Petits… grands indices que l’accident avait sûrement été trafiqué.

C’est que le monsieur est séduisant, très séduisant. Il fait tomber tous les petits cœurs naïfs qu’il croise en Ontario et au Québec. Avec ses airs proprets, toujours habillé très élégamment, ce bel homme est surnommé Tuxedo Kid. Le surnom est sans équivoque : on lui donnerait le bon Dieu sans confession juste en le regardant, même si mon petit doigt me dit qu’il aurait bien eu besoin d’aller se confesser devant le curé deux fois plutôt qu’une…

Le livre est construit autour de l’admiration maladive qu’il suscite à sa première épouse, la noyée Rose-Anna qui parle après sa mort. Son amour est si puissant qu’elle se refuse à rejoindre l’au-delà. Jusque dans la mort, Léo-Rhéal dévore son âme, elle veut rester sur Terre à ses côtés.

Elle retrace cette adoration aveuglante de leur rencontre jusqu’à sa prison éthérique. Séduite par ce beau parleur, elle passe du rêve au cauchemar rapidement : de fiancée rayonnante à épouse maltraitée, il n’y a qu’une marche à monter quand on est marié à Tuxedo Kid.

La plume de David Ménard est poétique, les phrases sont courtes, les sentiments à vif. Rose-Anna est emportée par un tourbillon d’émotions comme une adolescente prise au piège de l’amour pour la première fois de sa vie. Tout va vite, le rythme de la narration transmet très bien cette accélération émotionnelle qui conduira à sa chute. Même dans la mort, elle est obsédée par son époux : son amour flirte avec la folie… mais une folie poétique, c’est ce qui rend la lecture fascinante, troublante et obsédante.

David Ménard–Crédit Photo _AlZon photographe

À la manière des femmes dans Des silences et des murmures de Maeva Geudjeu publié aux éditions L’Interligne (dont je parle dans cet article) qui ressentent tout de façon très intérieure, Rose-Anna est elle aussi très pudique en public. En revanche en privé, à travers sa plume poétique, elle expose ses émotions sans limites, ce qui permet au lectorat de comprendre comment elle a pu se faire manipuler.

Comment classer ce petit livre ovni : est-ce le témoignage d’une histoire d’amour qui tourne mal? Le reflet d’une introspection intérieure touchante? Un hommage aux victimes d’affaires criminelles? David Ménard s’approprie ce fait divers d’une manière très originale. Il aurait pu construire un récit avec un narrateur extérieur à l’histoire et se focaliser sur Tuxedo Kid, mais en donnant la parole à Rose-Anna, il met en lumière cette grande oubliée de l’Histoire. Souvent, on se souvient des criminels alors que les victimes s’effacent… Dans Tuxedo Kid, mon amour, Rose-Anna sort de l’amnésie collective. À défaut d’avoir marqué l’Histoire criminelle, elle inscrit son nom dans l’Histoire littéraire.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.