Doug Ford Photo: Archives ONFR
Chroniques

Noël en avril pour Doug Ford

Doug Ford Photo: Archives ONFR

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

[CHRONIQUE]

Noël est arrivé tôt cette année pour Doug Ford. Quelques jours avant les trois élections partielles du 13 avril dernier dans Terrebonne, University-Rosedale et Scarborough, le premier ministre ontarien avait indiqué à mots couverts souhaiter que ces dernières mènent à la formation d’un gouvernement fédéral majoritaire. Son vœu a été exaucé.

On ne pourra pas accuser Doug Ford d’être incohérent. Lors de l’élection provinciale de 2025, il avait demandé aux Ontariennes et aux Ontariens de lui donner un mandat majoritaire fort. Selon lui, une majorité parlementaire était essentielle pour assurer la stabilité politique, particulièrement importante à ses yeux, en ces temps troubles. C’est le même argument qu’il a mis de l’avant pour expliquer son désir de voir Mark Carney diriger un gouvernement majoritaire à Ottawa.

Ford ne s’est cependant pas seulement limité à souhaiter la présence à Ottawa d’un gouvernement majoritaire. Il a encensé le premier ministre Mark Carney au cours des dernières semaines. Selon Ford, il serait un « homme bon », un « homme d’affaires avisé » et quelqu’un de « très perspicace ». De quoi rendre le chef du Parti conservateur fédéral Pierre Poilievre jaloux! Et de contribuer à la poursuite des tensions qui existeraient, prétendument, entre les deux principaux leaders conservateurs au Canada.

Cette fréromance entre Doug Ford et Mark Carney, ou bromance selon l’expression anglaise maintenant consacrée, peut sans doute surprendre. Le premier ministre Ford a peu de choses en commun avec le premier ministre Carney. L’un est libéral. L’autre est conservateur. L’un est diplômé des prestigieuses universités Harvard et Oxford, et ancien gouverneur de la banque du Canada et de la banque d’Angleterre. L’autre n’a jamais terminé des études postsecondaires et a dirigé la compagnie familiale d’autocollants. Et si l’un peut sembler, à tort ou à raison, pour un « homme de Davos » particulièrement à l’aise dans les hautes sphères de la finance et de la diplomatie internationale,
l’autre donne parfois l’impression d’être un prototype du politicien populiste fier de sa proximité avec le « monde ordinaire ».

Doug Ford et ses amitiés surprenantes

Cette amitié publique entre les deux hommes n’est cependant pas aussi surprenante qu’elle puisse paraître à première vue. Il faut d’ailleurs rappeler qu’il ne s’agit pas de la première relation politique de Doug Ford qui peut sembler incongrue. Sa relation de travail étroite avec l’ancienne ministre fédérale des Finances Chrystia Freeland avait également fait sourciller plus d’un commentateur.

Le premier ministre ontarien a cependant plusieurs raisons de vouloir développer de bonnes relations avec le gouvernement fédéral, et ce, particulièrement quand il s’agit d’un gouvernement libéral. Il est connu que les Ontariens ont tendance à répartir leurs votes entre deux partis politiques, l’un au niveau fédéral et l’autre au niveau provincial.

En effet, depuis 1867, 75 % du temps, le parti au pouvoir à Queen’s Park n’était pas le même qu’à Ottawa. Il ne s’agit pas d’une simple coïncidence. Des études en science politique ont démontré que, dans des pays fédéraux comme le Canada, plusieurs électeurs décident consciemment de diviser leurs votes entre différents partis politiques aux deux niveaux de gouvernement. Cela permettrait, entre autres, de contribuer à une forme de « checks and balances », limitant la concentration potentielle du pouvoir au sein d’une même famille politique.

L’avantage de la majorité libérale fédérale

L’obtention d’une majorité de sièges au parlement par l’ancien gouvernement minoritaire libéral assure ainsi au gouvernement provincial de Doug Ford, malmené depuis quelques mois dans les sondages et de plus en plus rattrapé par différentes controverses, qu’un gouvernement libéral fédéral sera en principe en place lors de la prochaine élection provinciale prévue en 2029.

On peut croire que le premier ministre ontarien s’assurera de déclencher des élections provinciales, prévues également en 2029, avant les élections fédérales. Les électeurs ontariens qui iront aux urnes auront peut-être alors en tête la présence d’un gouvernement libéral à Ottawa au moment de voter.

Les Ontariens sont également fort différents politiquement des Québécois ou encore des Albertains. Ils n’ont pas historiquement la même méfiance ou le même ressentiment envers le gouvernement fédéral. Il est donc beaucoup moins payant politiquement pour un premier ministre provincial de faire campagne comme défenseur de l’Ontario contre Ottawa.

Au contraire, la bonne entente entre des leaders de différentes familles politiques leur permet de se présenter comme fondamentalement pragmatiques, soucieux d’abord et avant tout du bien-être de leurs citoyens.

Finalement, en raison de l’importance du secteur manufacturier ontarien et de l’absence d’un secteur énergétique fort, secteur moins affecté par les tarifs américains, la province a été et continue d’être particulièrement touchée par l’instabilité économique liée à l’administration Trump.

On peut donc comprendre le premier ministre ontarien d’avoir souhaité que le gouvernement fédéral ait les coudées franches pour faire face aux défis qui l’attendent au cours des prochaines années, à commencer par la renégociation de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique, entente particulièrement importante pour l’avenir économique de la province.

Et rien n’est plus susceptible de mener à une défaite électorale qu’une faible croissance économique. Il faut donc s’attendre à ce que Doug Ford continue, au cours des prochains mois et des prochaines années, à accorder une attention particulière à sa relation avec Mark Carney.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.