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Aristote Kavungu, ou 30 ans après la rencontre marquante d’une vie

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

TORONTO – Il y a des rencontres qu’on n’oublie pas. En 1991 à Paris, Aristote Kavungu croise par hasard Georges Boudarel, universitaire français accusé de crime contre l’humanité. Le futur auteur franco-ontarien reconnaît le visage de celui dont les mises en accusation parsèment alors les écrans de télévision. S’ensuit une discussion à bâtons rompus entre le futur écrivain franco-ontarien d’origine congolaise et angolaise, et le présumé bourreau. 30 ans plus tard, Aristote Kavungu retrace cette discussion dans son dernier ouvrage, Mon Père, Boudarel et moi. En marge de ce Mois de l’histoire des Noirs, rencontre avec l’écrivain torontois en quête de perpetuelles réponses sur les tréfonds de l’âme humaine.

« Le mois de février a été assez occupé pour vous. Vous étiez dernièrement présent au Salon du livre de Toronto pour parler de votre livre Mon Père, Boudarel et moi…

Oui, je suis enseignant et les horaires du Salon se passaient durant l’école, mais j’ai pu faire les lectures de l’activité En temps de peste… C’est toujours agréable, d’autant que j’ai une petite affection pour ce Salon, car j’ai gagné un prix en 2003 pour mon livre Un train pour l’Est (Rires). C’est aussi le premier salon du livre auquel j’ai assisté, quand je suis arrivé au Canada en 1996.

Il n’a pas été trop difficile d’assurer la promotion d’un livre en grande partie en temps de pandémie ?

Pour moi, c’est différent, et même un avantage, car tout se passe en ligne. En même temps, il y a une espèce de déshumanisation, car on ne va pas à la rencontre du lectorat. Mais je ne suis pas fort à faire la promotion des livres, je ne suis pas un bon vendeur. Je pense que ça nous a finalement beaucoup servi d’être en ligne. Par exemple en juin dernier, beaucoup de gens ont regardé la remise du Prix littéraire Trillium en ligne.

Pour entrer directement dans le sujet de votre livre « Mon père, Boudarel, et moi », comment vous est venue l’idée ?

Mon père a été fait captif dans les années 60 par un mouvement sécessionniste au Congo. Ma sœur jumelle et moi, on entendait cette histoire-là de sa bouche, mais de manière édulcorée. Mais lorsqu’on était absent, il la racontait dans les moindres détails. Je l’avais un jour surpris la raconter à des adultes dans les moindres détails…

Lorsque je vivais à Paris, un jour, j’ai vu un portefeuille perdu, et j’ai appelé le propriétaire qui n’était autre que Georges Boudarel. Au moment de se rencontrer, il voulait me donner une récompense. Un réflexe de colon ! J’ai décidé de lui rendre, à la seule condition qu’il réponde à la question : « Comment devient-on criminel contre l’humanité ? ». Il s’est défilé, et m’a répondu, en disant qu’il s’apprêtait à écrire un livre sur le sujet, et que je serais le premier qui aurait le livre. Lors de notre rencontre, on avait convenu d’un deuxième rendez-vous, mais il s’est défilé !

Votre livre est donc autobiographique ?

Disons que ce sont des vraies fausses autobiographies. Je prends des choses qui sont vraies, mais je garde une part de fiction. En revanche, mon premier livre, L’adieu à San Salvador, lequel avait été finaliste pour le Prix Anne-Hebert, était le plus autobiographique. C’était un livre assez noir, comme pour exorciser beaucoup de choses.

Durant le face-à-face qui vous oppose à Boudarel, on sent un dégoût, mais en même temps une admiration pour le personnage ?

Ce n’est pas du tout le syndrome de Stockholm, pas du tout, mais disons que pour devenir bourreau, il faut naitre d’une certaine étoffe. C’est un intellectuel qui a torturé, rendez-vous compte. Il était enseignant au campus de Jussieu, avait pignon sur rue, et personne ne l’embêtait.

Un temps dans ma discussion avec lui, j’ai admiré qu’il ait su déjouer presque tout le monde pour avoir cette prestance d’enseignant. Mais j’ai eu une honte d’avoir pensé cela. J’ai eu aussi honte de faire partie de la même camaraderie, car comme lui, j’étais à cette époque communiste. Je me souviens encore de la carte du Parti communiste dans son portefeuille.

Gracieuseté

À la fin de votre livre, vous semblez donnez une réponse sur cette ambivalence d’être à la fois un homme d’esprit et un bourreau. Vous dîtes sur les criminels de guerre : « Ils tuent, mais ne sont pas des criminels, du moins ils ne se considèrent pas comme tels, ce qualificatif étant simplement une métamorphose. Ils sont dans le paradoxe et l’assument très bien pour la simple et bonne raison que ce n’en est pas un pour eux. »

Oui, tout à fait, ils sont dans le déni. Ils pensent bien faire. Dans l’Allemagne nazie, ils pensaient bien faire en se débarrassant des Juifs. Ils étaient dans une mission humanitaire. Même des gens qui avaient pris mon père en captivité, ils pensaient bien faire, même s’il en coûte aux autres. Ils ne voient pas la frontière entre le bien et mal.

Vous avez vécu en France pendant de longues années, avant d’immigrer au Canada. Et pourtant, on sent dans les lignes de votre livre une dureté par rapport à la France.

En fait, ce n’est pas par rapport à moi, mais par rapport à d’autres personnes. Je me souviens un jour que j’étais devant ma télévision, et une journaliste de France 2 a utilisé le néologisme « sans-papière » pour appeler une femme « sans-papier » (Ému). Quelle manière terrible de parler de ces gens-là !

J’habitais pour ma part une très jolie maison proche de Paris, mais j’étais mécontent des traitements qu’on infligeait aux gens, et les cas de racisme institutionnalisé. Les gens ne reconnaissent pas leur valeur aux immigrants. Je m’associais au coup de gueule des immigrants ! De plus, c’était les années où le Front national commençait à faire 15 % aux élections.

Artistote Kavengu en compagnie de l’écrivain Gabriel Osson. Source : Facebook AAOF

Qu’est-ce que vous avez trouvé au Canada, que vous ne trouviez pas en France ?

Le Canada n’existe nulle part, sauf au Canada. On ne vous juge pas sur ce que vous avez, mais sur ce que vous êtes. Une question qui faisait mal quand on était en France : « Vous venez d’où ? ». Au Canada, on y répond avec fierté, car on sait qu’on est une valeur ajoutée. Ce n’est pas suspect comme question. Comme je dis souvent au Canada, on n’a pas de problèmes, on a juste que des problématiques !

Outre votre carrière d’auteur, vous êtes aussi enseignant au Canada…

Oui, je suis prof de lettres et littérature spécialement en français à l’École secondaire catholique Saint-Charles-Garnier à Toronto. En ce moment, j’enseigne d’ailleurs Albert Camus et Jean-Paul Sartre.

L’automne dernier, la polémique sur le « mot en n » à l’Université d’Ottawa a fait les manchettes. À cette époque, ONFR+ avait parlé à trois auteurs noirs divisés sur la question. Quelle est votre position sur la question ?

(Hésitation). Je me situe entre les deux. Si ce n’est pas une intention malsaine, et si c’est pas méchamment dit et fait dans un contexte à ne pas blesser, rabaisser, l’utilisation du mot ne me dérange pas. Cependant dans le doute, autant ne pas l’utiliser. Moi je m’en sers, mais si c’est une insulte, je préfère personnellement ne pas l’utiliser.

Comment voyez-vous les réactions suscitées par l’utilisation du « mot en n » ?

De temps en temps, on va trop loin, notamment dans les jugements que l’on porte sur les autres. Je suis assez dur sur le racisme, mais encore une fois, d’utiliser le mot, ça ne me dérange pas. Il faut juste que ce ne soit pas dans la caricature. Il ne faut pas ghettoïser certains termes au point de les rendre inutilisables.

Quel regard portez-vous sur l’Histoire du mois des Noirs ?

On ne peut pas être contre la vertu, donc je trouve que c’est nécessaire. Mais c’est terrible de penser qu’on a besoin d’un mois pour célébrer les Noirs. Ça veut dire qu’on est pas sorti de l’auberge. Mais s’il faut ça pour pallier ces manquements, célébrons jusqu’à ce ne soit plus nécessaire. C’est nécessaire que l’on continue. Ça permet aux gens de découvrir beaucoup de choses.

Avez-vous d’autres projets, aujourd’hui ?

Je viens de publier un roman L’Accordéoniste aux éditions L’Harmattan qui est une vraie fausse première partie de mon roman, Mon père, Boudarel, et moi.

Pendant la pandémie, j’étais tétanisé par l’idée du virus, mais après j’ai écrit une nouvelle qui est finie, mais que je viens de commencer à envoyer.

En ce moment, je suis en train de créer un roman sur le modèle de Louis-Ferdiannd Céline, un écrivain que j’admire beaucoup, même si l’homme me dégoûte. Au Canada quand je suis arrivé, les gens ne comprenaient pas mon style, style parlé à la Céline, même si c’est prétentieux de dire cela. »


LES DATES-CLÉS D’ARTISTOTE KAVUNGU :

Année de naissance : préfère la garder « privée »

1991 : Rencontre fortuite avec Georges Boudarel

1996 : Arrivée au Canada

2001 : Publication de son premier roman L’adieu à San Salvador aux Éditions L’Interligne

2003 : Grand prix du Salon du livre de Toronto pour son roman Un train pour l’Est aux Éditions L’Interligne

2019 : Publication de son roman Mon père, Boudarel, et moi aux Éditions L’Interligne

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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