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Bernard Grandmaître, les observations politiques du père de la Loi 8

[LA RENCONTRE D’#ONFR]

OTTAWA  – À 85 ans, Bernard Grandmaître n’a plus son énergie d’antan. Pour la seconde année d’affilée, il ne sera pas présent jeudi prochain au Gala éponyme. Mais le père de la Loi sur les services en français (LSF ou Loi 8) est «heureux» qu’on ait pensé à lui pour la fameuse Rencontre #ONfr du samedi. Pendant quarante minutes, il se livre sans concession sur la crise linguistique, la refonte de la Loi sur les services en français et son état de santé.

SÉBASTIEN PIERROZ
spierroz@tfo.org | @sebpierroz

«Bernard Grandmaître, on vous voit un peu moins depuis quelques mois. On sait que vous aurez 86 ans au mois de juin, comment va votre santé?

Je n’ai pas de soucis, mais je vais avoir 86 ans. Mon attaque de cœur il y a deux ans et demi m’a vraiment affaibli. Il faut l’accepter! Depuis, je vis dans une résidence pour personnes âgées et me déplace beaucoup moins.

Malheureusement, ma santé ne me permettra donc pas d’être présent au Gala, et c’est malheureux. C’est une soirée qui dure assez longtemps, 2h, 2h30, et je ne peux pas me permettre cela. Ça va être la deuxième année, par contre, que je ne peux pas y aller, mais on va me rendre compte des activités!

Ce sera la 19è édition du Gala des prix Bernard Grandmaître crées en 1999. Est-ce qu’il y a une édition qui vous marqué plus que les autres?

Je dirais celle où Jacques de Courville Nicol, qui est malheureusement décédé l’an passé, a gagné [En 2008]. Jacques s’est dévoué d’arrache-pied pour la francophonie. Il s’est dévoué corps et âme pour tout ce qui se passait dans la francophonie. Tout le monde l’a mérité, mais Jacques, c’était lui qui le méritait davantage.

Avez-vous vu une évolution du Gala au fur et à mesure des années?

Chaque année, il y a un nombre d’organismes qui s’ajoutent au Gala. À la première rencontre, nous étions peut-être 200 ou 300, mais ça a toujours évolué, et grandi. On change de place parce qu’on cherche toujours une plus grande salle. Il faut comprendre qu’avant cela, on entendait très rarement les organismes. Ça donne l’occasion non seulement de profiter, de se rencontrer, et de garantir le nombre!

Bernard Grandmaître lors du Gala en 2011. Archives #ONfr

Parlons un peu de la crise linguistique. L’élément déclencheur, c’était il y a trois mois quasiment jour pour jour quand Doug Ford annonçait l’annulation du projet de l’Université de l’Ontario français et la suppression du Commissariat aux services en français. Quel regard portez-vous sur cette crise linguistique?

La francophonie en Ontario a toujours ce même défi que lorsque j’étais à Toronto dans les années 80. Il a fallu toujours combattre et défendre (rire jaune), le peu qu’on avait. On en avait par exemple des services avant la Loi 8. C’est pour ça que j’ai travaillé pour une loi, et non pas des services, car on ne peut pas retirer une loi demain matin. Il faut sinon retourner en chambre, ça prend trois lectures, alors non…

Il faut toujours être aux aguets, et présentement avec M. Ford, ce n’est pas facile. On pensait que Mme Mulroney, la ministre aux Affaires francophones, était la dame qui était là pour nous protéger, et faire avancer la francophonie, mais on s’aperçoit que Mme Mulroney n’a pas le pouvoir qu’elle pensait avoir. C’est M. Ford qui mène la barque!

Pensez-vous qu’elle ne pouvait pas faire mieux, ou bien vous a-t-elle déçu?

Je suis déçu de Mme Mulroney, car je pensais qu’avec la manière dont elle parlait, elle allait aider à promouvoir la francophonie en Ontario. Je suis déçu de M. Ford et de Mme Mulroney! Lorsque l’on a limogé François Boileau comme commissaire aux services en français, Mme Mulroney aurait dû lever la voix… Elle aurait dire à M. Ford que M. Boileau a fait un travail extraordinaire… Mais Mme Mulroney n’a pas dit un mot. Elle a simplement dit que M. Boileau va faire un travail aussi bon qu’avant.

Comme ancien ministre délégué au Affaires francophones, auriez-vous fait autrement?

Bah écoutez, j’en aurais discuté déjà avec le premier ministre. il m’aurait dit peut-être «voici ce qui peut subvenir plus tard». C’est ce que je faisais à l’époque avec le premier ministre, David Peterson. Je me souviens qu’on avait un carrefour des Affaires francophones que l’on a remplacé par un Office des affaires francophones. Quand je l’ai aboli, j’ai été critiqué par l’Association canadienne-française de l’Ontario, mais l’Office était pour des gens qui étaient beaucoup plus proches du peuple. J’ai satisfait la communauté francophone. Mme Mulroney aurait pu expliquer pourquoi le changement a été effectué. Elle a dit très peu.

Avez-vous déjà rencontré personnellement M. Ford ou Mme Mulroney?

J’ai siégé à Queen’s Park avec le père de M. Ford, il était député au temps du gouvernement de Mike Harrris [Doug Ford Sr. était député sous la bannière progressiste-conservatrice de 1995 à 1999]. Je n’ai pas de commentaires à faire sur lui, mais même Mike Harris n’était pas toujours d’accord avec lui (éclat de rire).

La communauté francophone peut-elle survivre sans Me Boileau et la réalisation de l’Université de l’Ontario français?

On peut survivre, on l’a fait auparavant, mais nous sommes au point où l’on veut cette université, on doit l’avoir et on va l’avoir!

Peut-on faire un parallèle entre cette crise et celle pour la sauvegarde de l’Hôpital Montfort en 1997?

Oui, car on voulait fermer Montfort, et maintenant il y a deux fois plus de lits que lorsque Mike Harris voulait fermer Montfort!  Aujourd’hui, on a des collèges, on fait des progrès tous les jours… Il faut travailler tous les jours, nous avons l’équipe pour avoir ce que l’on veut!

Qu’avez-vous pensé des manifestations le 1er décembre?

Je ne m’attendais pas à voir à 14 000 personnes! Je ne m’attendais pas à cela, et j’étais heureux de voir cela. Écoutez, de plus en plus nos jeunes s’impliquent, on ne voyait pas cela quand j’étais jeune. J’ai des petits-enfants qui s’impliquent et je suis fier!

Bernard Grandmaître lors d’une entrevue avec #ONfr en 2016. Archives #ONfr

Quels sont selon vous en 2019 les dossiers majeurs pour les Franco-Ontariens?

Il y a l’éducation, et la santé. Dans le domaine de la santé, il faut toujours améliorer les services en français, ce sont des choses qu’on peut perdre très facilement. Un gouvernement en place peut réduire ses services-là et si on perd ces services, c’est difficile à les reconstruire. Et puis en santé, il faut avoir des bénévoles. J’ai été membre du conseil d’administration de l’Hôpital Montfort pendant 12 ans de temps, et laissez-moi vous dire que les bénévoles étaient extraordinaires. Sans bénévoles, un hôpital ne peut pas vivre.

Pour l’éducation, on veut toujours améliorer les conseils scolaires. Je me souviens quand on n’avait pas nos conseils… c’est important d’impliquer les parents!

On parle beaucoup de la nécessité de revoir la Loi sur les services en français, qu’en pensez-vous?

Oui oui, il faut le faire, en faisant attention, si on veut faire des changements…. Au début j’étais contre les changements de la Loi 8, car cela dépend du gouvernement qui est place. Le gouvernement en place peut faire des gros des changements qui peuvent démolir des services. J’ai peur de cela! C’est dangereux de jouer avec une loi!

Donc vous ne souhaitez pas une refonte de la Loi sur les services en français avec le gouvernement actuellement en place?

Pas du tout! Je suis sûr que pour épargner des sous, ils regardent les services et ils veulent annuler des choses. C’est bien beau d’équilibrer un budget, mais il faut penser aux gens, au peuple, aux malades, et à l’éducation.

Êtes-vous favorable à ce que toute la province de l’Ontario soit désignée comme une seule et même région sous la Loi 8? C’est ce que souhaitent beaucoup de militants.

D’année en année, certaines régions sont désignées, je crois que c’est une bonne chose. Chaque année, on a plus d’écoles qui ouvrent aussi…. Dans mon temps, on n’avait pas d’école française dans l’Ouest d’Ottawa, ni d’école secondaire. J’ai été étudié à l’école secondaire en anglais, et en 12e année, on a ouvert une école francophone à Vanier. J’ai donc été transféré!

Bernard Grandmaître en discussion avec Nathalie Des Rosiers lors du Gala en 2017. Crédit image: Patrick Imbeau

Vous vivez depuis deux ans et demi dans une résidence pour personnes âgées. Comment se déroulent vos journées?

Je fais beaucoup de lecture, et j’aime ça vivre dans une résidence. Je préférerais être dehors, rencontrer les gens, aller au Gala, rencontrer tout ce monde-là, mais ma santé ne me le permet pas. Au moins, j’ai des amis qui m’appellent, ils viennent prendre un café pour ça. Je dois dire que j’ai hâte de voir le soleil le printemps, l’été, le soleil….

Parlez-vous encore à des leaders ou des élus?

Très récemment, j’ai rencontré la députée de la région, Nathalie Des Rosiers, et on a parlé politique. Je vois aussi Mona Fortier… Je me tiens ainsi au courant. Même les gens de Montfort viennent me rendre visite.

Si vous aviez aujourd’hui un conseil à donner aux nouvelles générations, lequel ce serait?

Ne soyez jamais découragé, toujours aller de l’avant, même si vous êtes déçus. Il y a toujours demain où vous pourrez vous rattraper…»

 


LES DATES-CLÉS DE BERNARD GRANDMAÎTRE :

1933: Naissance à Eastview (anciennement Vanier)

1974: Devient maire de Vanier

1984: Élu député provincial d’Ottawa-Vanier

1985: Nommé ministre délégué aux Affaires francophones de l’Ontario. L’année suivante, fait adopter la Loi sur les services en français.

1995: Commence un dernier mandat de quatre ans comme député d’Ottawa-Vanier

1999: Création du Gala des prix Bernard Grandmaître

 

Chaque fin de semaine, #ONfr rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada

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