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Budget de l’Ontario : les choix difficiles remis à demain

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Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

[CHRONIQUE]

« Gouverner, c’est choisir, si difficiles que soient les choix ». Cette phrase toute simple, prononcée à l’Assemblée nationale française par Pierre Mendès France en 1953, est fréquemment citée pour faire référence à l’idée que nos dirigeants politiques doivent faire des choix difficiles et transparents pour le bien commun.

Quelques jours avant le dépôt du budget provincial, le premier ministre ontarien Doug Ford avait annoncé son principal choix : « Jamais nous n’augmenterons les taxes ». Cela n’est guère surprenant. L’opposition à l’augmentation de l’impôt, des taxes aux consommateurs, ou encore des frais de service est à certains égards dans l’ADN du gouvernement Ford.

Le budget ontarien de 2026, présenté jeudi dernier par le ministre des Finances Peter Bethlenfalvy et intitulé pour la deuxième année de suite Un plan pour protéger l’Ontario, rappelle d’ailleurs l’ensemble des mesures adoptées depuis 2018 par le gouvernement pour atteindre son objectif de « rendre la vie plus abordable », notamment l’annulation des frais de renouvellement des plaques d’immatriculation, l’abolition des péages sur différentes autoroutes et la réduction permanente de la taxe sur l’essence et de celle sur les carburants.

Ce choix a cependant un coût important : 11,9 milliards de dollars en 2025-26 en dépenses directes ou en revenus dont le gouvernement se prive. Ce montant est encore plus élevé en ajoutant les mesures visant les entreprises, comme une série de mesures pour faire diminuer d’au moins 10 % le prix de gros pour « les ventes d’alcool de la Régie des alcools de l’Ontario (LCBO) aux bars et restaurants, aux grandes surfaces, aux épiceries et aux dépanneurs titulaires d’un permis de vente d’alcool. » Après tout, outre une certaine phobie de la taxation, un autre élément de l’ADN du gouvernement Ford, c’est bien de favoriser la réduction du prix de l’alcool et sa consommation dans les lieux publics.

Dans son budget, le gouvernement Ford fait non seulement le choix de ne pas augmenter les taxes, il annonce des mesures pour diminuer les impôts des petites entreprises, certaines taxes visant les particuliers ou encore le coût de certains services publics. Le taux d’imposition des petites entreprises diminuera ainsi de 3,2 % à 2,2 %. Les acheteurs d’habitation neuve, d’une valeur allant jusqu’à un million de dollars, bénéficieront quant à eux d’un congé de la taxe de vente harmonisée, qui est de 13 %. Les utilisateurs du transport en commun du Grand Toronto pourront continuer à bénéficier d’un programme de tarif unique subventionné par le gouvernement.

Ces annonces s’accompagnent également de nouvelles mesures fiscales et de divers programmes de subventions qui visent à augmenter les investissements des entreprises et les dépenses dans les infrastructures. Dans un contexte de ralentissement économique important, d’instabilité géopolitique et de crise de l’habitation, on peut comprendre le gouvernement de vouloir, par de telles mesures, stimuler l’économie, et en particulier le secteur de l’habitation.

Le choix de ne pas augmenter les taxes ou les frais de service, et même de les diminuer dans certains cas, a cependant des conséquences importantes. La première est qu’elle limite la capacité du gouvernement d’investir dans certains domaines qui ont des besoins criants. Si la décision du gouvernement d’augmenter ses investissements dans les services en matière d’autisme doit être saluée, les investissements dans le secteur hospitalier ou dans les soins à domicile et les soins de longue durée sont bien moindres que ceux qui sont nécessaires pour faire face au vieillissement à la fois des infrastructures et de la population.

La deuxième conséquence est que certains choix du gouvernement contribuent à pénaliser des citoyens qui ont besoin de l’aide de l’État. Après une longue période de gel relatif des investissements dans l’éducation postsecondaire, la province a finalement décidé de réinvestir dans ce secteur. Cet investissement se fait cependant en partie au prix d’une réforme importante du régime d’aide financière aux étudiantes et aux étudiants de l’Ontario. La majorité de l’appui aux étudiants participant à ce régime se fera à l’avenir sous forme de prêts plutôt que de bourses.

La troisième conséquence est un déficit budgétaire anticipé élevé, par conséquent une dette qui ne cesse d’augmenter. Le déficit prévu pour 2026-27 est de 13,8 milliards de dollars, alors qu’on anticipait l’année dernière que le déficit pour la même période serait de 7,8 milliards. L’augmentation de la dette à un coût immédiat important : les charges liées à l’intérêt et aux autres frais du service de la dette seront en 2026-2027 de 17,2 milliards, un montant supérieur à celui alloué au financement de l’éducation postsecondaire qui est de 14 milliards.

Les déficits et l’accumulation de la dette sont parfois le prix à payer à court terme pour des investissements nécessaires à long terme. Ils peuvent ainsi contribuer à un développement économique qui bénéficiera aux prochaines générations. Ce n’est cependant pas le cas pour le budget ontarien de 2026 qui poursuit dans la voie qui est celle des conservateurs depuis 2018 : quelques cadeaux aux contribuables, mêlés avec quelques investissements stratégiques. Rien, à première vue, qui semble pouvoir modifier profondément la trajectoire de la province.

Des économistes affirment parfois que les déficits et la dette sont une taxe que les prochaines générations devront payer. À cet effet, le choix du gouvernement Ford de limiter les revenus de la province et ainsi de contribuer à augmenter la dette de la province est également le choix de remettre aux prochaines générations des décisions difficiles quant à l’avenir fiscal et économique de l’Ontario.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.