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Des francophones se déchirent sur l’éducation sexuelle

Temps de lecture : 4 minutes

TORONTO – Moins d’une dizaine de personnes ont participé à la seule table ronde francophone sur l’avenir du programme d’éducation sexuelle en Ontario. Très peu publicisée par le gouvernement ontarien, la rencontre téléphonique a été à l’image des déchirements récents sur l’avenir du cursus scolaire.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

#ONfr a écouté l’ensemble des échanges, qui se sont déroulés le 26 novembre dernier en soirée. Si la rencontre visait aussi à prendre le pouls des parents sur la littératie financière, l’utilisation des cellulaires en classe et le rendement des élèves en mathématique, c’est le sujet de l’éducation sexuelle qui a le plus enflammé les discussions.

À partir des échanges de cette rencontre francophone, de neuf autres tables rondes téléphoniques anglophones et des réponses d’un formulaire en ligne, le gouvernement Ford compte construire un nouveau programme d’éducation sexuelle prêt pour l’automne 2019.

Ouverte aux quelques 622 000 Franco-Ontariens et aux autres citoyens francophiles, la seule table ronde francophone n’a donné la parole qu’à huit citoyens sur la question controversée de l’éducation sexuelle.

Une « tribune téléphonique » gouvernementale

Les codes sont ceux d’une tribune téléphonique radiophonique, où on ouvre les lignes pour prendre le pouls des citoyens. « Max, bienvenue à notre forum. Vous vous joignez à nous en direct. À vous la parole ! », lance l’une des deux animatrices.

Mais contrairement aux émissions de radio où les paroles s’envoleront, les quelques participants à cette tribune libre organisée par le ministère de l’Éducation vont contribuer à influencer le milieu de l’éducation francophone dans la province pour les prochaines années.

Un intervenant de Simcoe a lancé le bal. « Je ne suis pas d’accord avec l’enseignement de la théorie du genre en salle de classe. Les écoles interdisent aux enfants d’apporter des noix, en raison des allergies. Mais nous n’invitons pas la grande majorité des enfants non-affectés à abandonner ces produits ou à rejeter le concept d’Halloween. Il n’y a pas de raison d’enseigner aux étudiants qui n’ont pas cette condition de santé mentale qu’il y a plus de deux genres », a soutenu le citoyen, prenant part à l’exercice gouvernemental.

Ses propos ont mis en colère plusieurs autres participants. Une citoyenne de Nipissing a vivement réagi, attaquant ses propos. « Je suis tellement en désaccord avec la personne qui vient de s’exprimer. J’ai une élève qui s’est affichée comme transsexuelle, elle avait l’appui de ses parents, elle réussit à l’école, elle est heureuse. Les élèves parlent de ces sujets, on ne peut pas ne pas en parler », a lancé cette dame, offrant un appui sans équivoque  au curriculum du gouvernement libéral, dévoilé en 2015.

ÉCOUTEZ CI-DESSOUS LA DISCUSSION PORTANT SUR L’ÉDUCATION SEXUELLE

D’autres ont renchéri. « Il faut protéger nos élèves les plus vulnérables qui vivent des différences et qui ne se sentent pas écoutés ou protégés par le curriculum enseigné présentement, qui date de 20 ans. Le curriculum le plus récent répondait aux vulnérabilités et il était basé sur des recherches. Ceux qui ont des problèmes avec celui-ci ne l’ont pas lu », a lancé une Torontoise.

Sur les huit participants qui ont pris la parole, trois ont donné un appui clair à la décision de Doug Ford de ramener l’ancien curriculum d’éducation sexuelle. « Pour moi, les parents sont les premiers éducateurs. Le gouvernement précédent voulait parler de l’idéologie du genre, de la masturbation, de la sexualité anale… Ça me semble inapproprié de parler de ça avec des jeunes enfants. Je ne suis pas d’accord d’encourager des comportements qui vont contre la loi naturelle », a affirmé une mère d’Ottawa.

Des consultations controversées

Louis Khoud, président sortant de Parents partenaires en éducation, était l’un des participants à la consultation téléphonique.

« J’aurais préféré qu’il y ait plus de transparence dans le processus. Comme il n’y avait qu’une seule consultation francophone, on aurait dû allonger la durée pour permettre à plus de gens de faire entendre leur voix. On n’a pas pu aller en profondeur en une heure », lance-t-il. « J’ai perdu confiance dans le processus. Lors de la table ronde, on nous demandait même de dire ce qu’on allait dire avant de nous donner le tour de parole en direct. À trois reprises, on m’a coupé mon tour de parole. Ça donnait l’impression de censure. » Selon lui, il y avait peut-être plus de citoyens intéressés à parler, mais ils n’ont pas pu faire entendre leur voix, car on ne leur a pas donné l’accès à la tribune.

Il affirme néanmoins que les opinions étaient le reflet de l’avis général des parents. « Il y avait des parents pour et d’autres contre, mais la majorité était en faveur d’un programme cadre qui répond aux besoins de nos enfants et qui ne retourne pas en arrière », dit-il, ajoutant que son organisme appuie le programme de 2015.

La chercheuse Sarah Flicker de l’Université York, spécialisée en santé sexuelle, critique la démarche du gouvernement Ford.

« Mes attentes sont très basses. Mais j’ai peine à imaginer qu’ils vont arriver à un curriculum basé sur davantage de preuves et de données scientifiques que ce que nous avions pour le curriculum de 2015. Ça semble être davantage basé sur une idéologie que des faits », dénonce-t-elle. « Une partie importante de la consultation semble avoir écarté les chercheurs, qui sont pourtant les experts dans ce domaine. Je ne connais aucun chercheur spécialisé en santé sexuelle qui a été consulté. Nous étions pourtant tous impliqués dans l’ancien processus », ajoute-t-elle.

Même son de cloche de la part de Lauren Bialystok, chercheuse à l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario (OISE) de l’Université de Toronto.

« Le curriculum de 2015 résultait des plus grandes consultations de l’histoire de l’Ontario. On a donné l’impression [aux parents] qu’ils n’avaient pas été entendus dès le début, ça donnait déjà un biais. Les questions ne respectent pas non plus la méthodologie normale, en orientant les parents vers certaines directions », affirme-t-elle.

Le gouvernement défend sa démarche

Interrogée sur le peu de participation lors de la seule consultation téléphonique francophone, Lisa Thompson, la ministre de l’Éducation, a défendu l’exercice.

« Les personnes que vous entendez, ce n’est pas nécessairement représentatif du nombre de participants pendant l’appel », a-t-elle soutenu. « D’autres pouvaient aussi écouter et voter sur différentes questions posées pendant l’exercice », a-t-elle ajouté.

Combien de francophones ont donc participé à la consultation téléphonique du 26 novembre ? La ministre a promis de vérifier, mais elle et son entourage n’ont jamais donné suite à l’offre.

Interrogée au début du mois de décembre, elle s’est dite satisfaite du niveau de participation. « Je suis très contente du niveau de réponse. C’est une bonne représentation des élèves, des parents… Les consultations téléphoniques ne sont qu’un des moyens pour obtenir des réponses. En me basant sur les rapports, je suis satisfaite du nombre de réponses. On va battre des records ! »

Cette semaine, La Presse Canadienne révélait que 1 600 réponses avaient été envoyées au gouvernement dans le cadre de cette consultation, uniquement le premier jour. La quasi-totalité dénonçait la décision du gouvernement Ford d’éliminer le programme d’éducation sexuelle des libéraux. Doug Ford a réagi en affirmant que plusieurs groupes d’activistes sont venus fausser l’exercice.

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