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Didier Marotte, gestionnaire tout-terrain et cuistot hors pair

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

WINDSOR – À la barre du Centre communautaire francophone Windsor-Essex-Kent (CCFWEK), Didier Marotte voit la concrétisation de ce qui est considéré comme un nouveau souffle pour la dynamique des services en français dans la région : le Carrefour francophone de Windsor. Il revient sur ce projet, mais aussi son parcours personnel et ses valeurs qui l’ont conduit à s’engager dans la francophonie locale qui représente, à ses yeux, une passion et un combat de tous les jours.

« Dans quelles circonstances avez-vous « atterri » à Windsor, loin de votre Belgique natale ?

Mes parents ont immigré au Canada de la Belgique en 1974. J’avais 15 ans. Il n’y avait que des écoles anglaises ou d’immersion. C’est très difficile d’apprendre l’anglais langue seconde en lisant des livres de Shakespeare. Alors, après quelques mois d’essai, je me suis lancé dans le travail à une époque où l’emploi ne manquait pas : d’abord, dans la construction, puis la vente et enfin, dans la restauration. J’ai commencé comme laveur de vaisselle et je suis monté jusqu’à devenir propriétaire de mon propre restaurant. Aujourd’hui, je vis à Amherstburg.

Dans cet univers professionnel 100 % anglophone, à quel moment la francophonie vous a-t-elle rattrapé ?

Je n’avais aucune connaissance de l’existence de la communauté franco-ontarienne jusqu’en 1993. Quand la fermeture de mon restaurant a été annoncée dans les nouvelles, des gens de Place Concorde (ancien carrefour francophone de la ville) m’ont recruté, car j’avais de l’expérience en gérance et je parlais français. J’ai rapidement pris conscience de la culture franco-ontarienne et de son histoire qui remonte à 320 ans dans la région. Je suis devenu graduellement un Franco-Ontarien convaincu et combattant pour nos droits et notre langue.

Au début de votre mandat, quels défis avez-vous dû relever ?

La Place Concorde éprouvait des difficultés à démarrer. Les fonds n’étaient pas disponibles pour gérer au quotidien. On essuyait des pertes opérationnelles et une dette cumulative de 4 millions de dollars. On a travaillé dur pour trouver des fonds et redresser la situation et devenir profitable annuellement pendant plusieurs années.

Mais en 2008, tout ce travail s’est effondré. Comment avez-vous fait face ?

On a fait faillite suite de la récession économique et on a perdu le bâtiment, qui était en hypothèque, pour en devenir locataire. En 2016, le nouveau propriétaire, le Collège Boréal, a réduit l’espace commercial et on a dû trouver une solution. On a déménagé en 2017 et repositionné le CCFWEK sur les services communautaires, incluant les nouveaux arrivants, de plus en plus importants pour la francophonie.

Vous venez de déménager une troisième fois, dans ce qui s’appelle le Carrefour francophone de Windsor. Quel est le rôle de cette nouvelle entité ?

Le carrefour est maintenant fonctionnel. Même si on reste fermé au public, à cause de la COVID-19, on offre des services à distance. On partage cet endroit avec plusieurs organismes colocataires. Ensemble, on va influencer la présence francophone, d’autant qu’avec le Collège Boréal juste en face, on a un noyau beaucoup plus visible et accessible, au centre-ville. Notre prochain défi va être de nous doter d’un plan stratégique de croissance pour les prochains trois ans.

Didier Marotte est aux commandes du CCFWEK depuis plus de 27 ans. Gracieuseté

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de ces trente dernières années au service de la francophonie du Sud-Ouest ?

Ce que j’ai appris et ce dont je fais partie, c’est cette raison d’être francophone en milieu minoritaire et cette passion que démontre la communauté au quotidien. Je me définis comme Franco-Ontarien et non plus comme un Belge.

Le fait français est enraciné profondément à Windsor, mais reste très fragile, compte tenu de l’évolution démographique et linguistique. Cela vous inquiète-t-il ?

La communauté vieillit. Sur les 1 100 membres du centre francophone présents au début des années 1990, il ne reste plus qu’une trentaine d’actifs. La majorité ont maintenant plus de 60 ans. On ne les voit plus et leurs enfants sont très assimilés. La participation a diminué, mais l’immigration devient de plus en plus notre futur.

Les nouveaux arrivants se reconnaissent-ils dans cette histoire franco-ontarienne ?

Oui et non. Certains sont très engagés dans nos actions. D’autres tiennent à leur culture d’origine et s’organisent pour la préserver, de sorte que l’on voit s’affirmer des communautés avec qui on travaille. On participe à leurs événements et eux aux nôtres. On s’aide mutuellement à prendre de l’ampleur. C’est un travail de longue haleine.

Comment les aidez-vous au sein du CCFWEK ?

On appuie les nouveaux arrivants dans leur intégration dans la société canadienne, y compris en milieu scolaire avec l’aide de cinq travailleurs en établissement scolaire. On gère aussi un centre d’orientation pour les adolescents nouveaux arrivants avec une programmation quotidienne qui attire une quarantaine de jeunes, à travers du mentorat, des foires d’emploi et autre soutien académique.

Vous êtes, vous-même, un produit de l’immigration. Votre parcours d’intégration personnel vous a-t-il aidé à mieux saisir les besoins des immigrants ?

Oui. Mon épouse est anglophone. Mes deux enfants sont bilingues et gradués des écoles francophones de Windsor. Ma fille travaille dans le service à la clientèle et mon fils dans la mécanique. On a conservé ce milieu francophone familiale. Quand on prend la responsabilité d’être et de rester francophone, ça engendre des besoins au sein des familles auxquels il faut s’efforcer de répondre au mieux.

Didier Marotte et sa femme, Lynda. Gracieuseté

Parmi ces besoins, l’éducation de langue française est un maillon essentiel pour contrer l’assimilation. Quel regard portez-vous sur son développement ?

Je suis conseiller scolaire depuis 1998 (année de la création des conseils scolaires francophones) et je vois les effectifs augmenter chaque année. On a fait de gros progrès dans l’éducation avec une trentaine d’écoles dans la région, mais aussi au niveau post-secondaire avec le Collège Boréal et le campus de l’université d’Ottawa qui forme des éducateurs en français. Il y a un intérêt grandissant et c’est remarquable.

Vous êtes aussi membre du Club Richelieu, trésorier de l’Entité 1 et directeur général des Services communautaires, une division du CCFWEK chargée de lever des fonds. Pourquoi autant de chapeaux ?

Parce ce qu’être à la table, c’est avoir une voix : on fait partie des décisions et on peut les influencer. Mais c’est aussi parce que le bénévolat est à la baisse et on se retrouve avec plein de chapeaux sans concurrence. J’aimerais qu’on conteste ma position (Rires), qu’on trouve du sang neuf, mais ce n’est pas le cas ! Alors, on continue sans relâche à chercher des perles rares.

Dans quel domaine estimez-vous que les francophones manquent de voix, justement ?

Dans la santé ! Les services connaissent des lacunes, voire sont inexistants. Les gens doivent se battre pour les avoir. Avec le vieillissement de la communauté, les besoins sont énormes et les services rares. C’est un secteur qui m’inquiète beaucoup car les avancements sont lents à cause de la pénurie de professionnels de santé bilingues.

Vous sentez-vous soutenu par la Ville de Windsor ?

Ils devraient certainement faire plus. Ils nous connaissent, mais on n’est pas une priorité pour eux. À Windsor, le français est la quatrième langue. Donc pour avoir des services municipaux, bonne chance ! On n’est pas vraiment sur leur radar.

La pandémie a-t-elle contraint le CCFWEK à réajuster ses services ?

On se sert beaucoup des réseaux sociaux pour rejoindre les familles. On a constaté une augmentation des besoins de services, au niveau de la santé mentale, du bien-être ou encore de l’aide financière. Depuis septembre et jusqu’en mars, on distribue des cartes-cadeaux et de l’équipement de protection individuel aux familles dans le besoin, grâce à un partenariat avec la Croix rouge (deux tranches de 100 000 $). On a rejoint presque le double de personnes qui était prévu.

Didier Marotte brandit une truite arc-en-ciel qu’il vient de pêcher. Gracieuseté

Sur le plan personnel, comment vivez-vous cette deuxième vague épidémique et le confinement ?

Mon optimisme est affecté par ce qui se passe. J’ai toujours tendance à voir le verre à moitié plein, mais là je commence à être fatigué de la COVID-19. J’ai espoir que les choses s’amélioreront dans les mois à venir. En tant que cuisinier de profession, j’aime faire la cuisine et inviter. C’est quelque chose qui me manque. Je suis aussi un acharné de la pêche sportive et je n’ai pas pu en faire autant que je voulais. J’espère que les marinas ne vont pas refermer.

Entre nous (ça ne sera pas répété), quel est votre endroit secret où vous pêchez les plus gros poissons ?

Le meilleur coin pour la pêche sportive est le Sud-Ouest. Dans le lac Sainte-Claire, on sort tous les ans des maskinongés, des monstres de 50 pouces. On pêche aussi des dorés de 3-4 livres, autant dans la rivière Détroit que dans le lac Érié, de mars à septembre. En juillet-août, je pêche la truite steelhead (arc-en-ciel) à la traîne sur le lac Sainte-Claire qui est très peu pollué. C’est une pêche unique et extraordinaire ici dans le Sud-Ouest. »


LES DATES-CLÉS DE DIDIER MAROTTE :

1959 : naissance à Arlon, en Belgique

1974 : immigre au Canada à l’âge de 15 ans

1993 : devient directeur général du CCFWEK

2021 : prend la tête du Carrefour francophone de Windsor

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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