Dyana Ouvrard : faire communauté pour les artistes francophones à Toronto
[LA RENCONTRE D’ONFR]
TORONTO – Influencée dès son plus jeune âge par les arts de la scène, Dyana Ouvrard a construit un parcours marqué par des rencontres artistiques déterminantes. Devenue directrice du Labo à seulement 28 ans, elle célèbre cette année les 20 ans de cet îlot unique dédié aux arts médiatiques francophones.
« En six ans à la tête du Labo, comment avez-vous contribué à façonner votre identité francophone?
Le Labo se veut avant tout un espace de mutualisation, fondé sur le partage et la transmission. J’ai conscience que je ne suis que de passage, mais je souhaite que cela continue dans cette voie après moi. Nous devons garder des traces et continuer de paver cette route. Je me vois souvent comme un outil et je vois l’essence de mon travail comme une écoute des artistes francophones et de leurs besoins, afin qu’ils accomplissent leurs projets. Bien que les moyens et ressources fassent parfois défaut, cette écoute fait une réelle différence.
De quoi êtes-vous la plus fière dans ce parcours?
L’une de mes plus grandes fiertés est d’avoir fait du Labo un lieu de résistance, non pas dans une manière violente, mais plutôt d’une manière plus discrète, où les artistes viennent prendre un moment de répit face au monde qui va vite et qui veut vendre, le tout au cœur d’un ilot unique. Pour moi, ça, c’est vraiment beau. Je suis fière de pouvoir faire communauté et faire en sorte que chacun se sente comme à la maison. C’est une philosophie importante qu’on a réussi à construire au Labo.
Ce qui a également évolué depuis que je suis ici, c’est de faire du Centre un lieu d’accueil où les artistes se sentent bien. Dans un de nos récents sondages réalisés l’année dernière, 65 % des participants disent qu’ils voient le Labo comme un lieu où l’on prend soin d’eux. Ça compte beaucoup pour moi.
Pourquoi qualifiez-vous souvent votre parcours dans le domaine des arts comme improbable?
Après mes études de géographie, je me destinais plutôt à travailler dans le milieu du patrimoine. Mais c’est ma rencontre avec un metteur en scène belge, Vincent Rouche, qui m’a fait changer de direction. Je suis rapidement devenue son bras droit afin de coordonner ses spectacles. J’ai fait ça pendant trois ans entre Paris et Bruxelles et au final, je ne suis plus jamais repartie du milieu artistique.
Même si mon virage artistique remonte à mon enfance dans une famille où le théâtre amateur prenait une grande place, ce sont les sorties au musée d’art contemporain lorsque j’étais au collège qui m’ont vite fait comprendre que je serai en mesure de satisfaire ma curiosité à travers l’éducation. Ce passage a été extrêmement important, car il m’a permis de voir le monde au-delà du milieu social et géographique duquel je venais.
Dans quelle mesures les rencontres ont-elles influencé votre vie et votre parcours?
Les rencontres ont totalement fabriqué ma manière de travailler, complètement basée sur l’entraide, la convivialité et la solidarité. Surtout au Labo, car nous travaillons pour la communauté.
Rencontrer Shahla Bahrami en arrivant au Canada, il y a 10 ans, lorsqu’elle dirigeait encore le Centre d’artistes Voix Visuelle, a été vraiment incroyable. Elle-même arrivée de l’Iran, c’est une artiste qui valorise l’importance d’accompagner les nouveaux arrivants. Je la vois encore aujourd’hui comme ma mère d’immigration.
Elle a été quelqu’un d’extrêmement déterminant tout comme le metteur en scène Vincent Rouche. D’ailleurs, le Centre d’artistes Voix Visuelle, qui a été ma première expérience au Canada, reste un de nos collaborateurs réguliers au Labo. Shahla faisait partie des co-fondateurs. Le Centre est toujours situé à Ottawa, dans le quartier de Vanier.

Quel est votre bilan six ans après avoir pris les rênes de l’unique centre d’arts médiatiques francophone à Toronto?
C’est pendant la pandémie que Shahla Bahrami m’a convaincue de reprendre la direction du Labo. Toutefois, je n’y croyais pas beaucoup parce qu’être directrice dans le milieu artistique à 28 ans, c’était considérable. Je n’avais pas pleinement conscience de toute la tâche monumentale qui m’attendait.
Aujourd’hui, le Labo compte 90 membres, regroupant des artistes professionnels et des artistes émergents. Notre conseil d’administration est actuellement au complet, ce qui n’était pas arrivé depuis des années. Par ailleurs, grâce à une équipe relativement jeune, nous avons pu recréer de nouveaux liens avec la communauté qui nous entoure.
Comment comptez-vous célébrer les 20 ans du Labo cette année?
Pour les 20 ans de Labo cette année, nous avons invité l’artiste-commissaire franco-torontoise Laura Demers pour piloter le projet. Nous espérons marquer le coup avec des œuvres interactives, en invitant la communauté artistique francophone de la ville à y participer.
Quels sont les défis auxquels Le Labo continue de se heurter malgré toutes ces années?
Notre travail repose beaucoup sur cette face cachée de l’iceberg, c’est-à-dire que nous ne vendons pas de produits et que nous tenons peu d’événements publics. Travailler sur de la matière brute, dans une société où le marketing règne et où tout est très lisse, peut rendre plus difficile la compréhension de ce que nous faisons réellement.
Sur le plan financier, nous demeurons extrêmement dépendants des subventions publiques et, avec les coupes en culture liées au changement de gouvernement, nous serons probablement parmi les premiers à perdre des financements. Ce serait catastrophique. Le point positif reste que notre gestion est rigoureuse.
Sur quels projets travaillez-vous actuellement?
Notre nouvelle programmation pour cette année et les prochaines s’appelle « Le Micro ». Il s’agira d’organiser des événements et des rencontres en très petits groupes, à échelle humaine, afin de revenir à quelque chose d’organique, où les artistes peuvent discuter de leurs projets. Il s’agit d’un fil conducteur reliant des projets en devenir.
De nos jours, on s’entête à faire tant de chiffres, accueillir tant de visiteurs. Mais pour moi, un atelier où il n’y aurait que trois personnes n’est jamais un échec, dans la mesure où l’artiste peut justement y bénéficier d’un meilleur moment d’échange plus long et plus profond avec chacun de ses collègues.
Cela fait directement suite à « La Jachère », présentée pendant la pandémie, dans laquelle nous avions conceptualisé l’idée de prendre le temps de faire les choses et d’en observer les aboutissements d’un point de vue artistique. »

LES DATES CLÉS DE DYANA OUVRARD :
1991 : Naissance en Vendée, France
2015 : Arrivée au Canada, à Ottawa
2016 : Autrice de l’essai Tatouer : d’un savoir-faire à un art à part entière
2020 : Prise de fonction à la direction générale du Labo
2025 : Commissaire de l’exposition internationale Déviations cartographiques (Voix Visuelle, Ottawa)
2026 : Co-autrice de l’essai Distance, publié à l’occasion de la Foire alternative d’arts de Sudbury
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones en Ontario et au Canada.