Possible fermeture de foyers ruraux : l’Est ontarien s’oppose au transfert de ses lits vers Cornwall
ALFRED-PLANTAGENET ET ALEXANDRIA — Alors que le ministère des Soins de longue durée de l’Ontario évalue un projet de transfert de lits vers un complexe privé à Cornwall, la grogne citoyenne s’enflamme dans l’Est ontarien. Entre pétitions et prises de parole municipales, élus, familles et citoyens s’organisent durant la consultation publique pour défendre leurs foyers ruraux.
« Nos aînés ont bâti cette communauté. Ils méritent de pouvoir y vieillir avec dignité, près des leurs. »
C’est par ces mots incisifs du maire de Glengarry Nord, Jamie MacDonald, que la colère s’est cristallisée dans la région après la diffusion d’un message municipal sur les réseaux sociaux la semaine dernière.
Au cœur du litige se trouve la demande de permis #26-017 officiellement soumise au ministère des Soins de longue durée de l’Ontario.
Porté par le promoteur Yorkville Development LP en partenariat avec l’exploitant privé Southbridge Care Homes, ce projet vise à obtenir une concession provinciale assortie d’un permis d’exploitation de 30 ans pour construire un nouvel établissement centralisé au 800, chemin Nick Kaneb, à Cornwall.
Le scénario à l’étude par la province prévoit, à terme, la consolidation de 320 lits par le biais de la fermeture progressive et du transfert des résidents de trois foyers régionaux existants.
Ce projet entraînerait la fermeture du Foyer Pinecrest situé à Plantagenet et de ses 60 lits, du foyer Le Palais situé à Alexandria et de ses 70 lits, ainsi que du foyer Heartwood situé à Cornwall et de ses 118 lits.
Au total, ce sont 130 lits de soins de longue durée qui seraient définitivement extraits du tissu rural de Prescott-Russell et de Glengarry pour être regroupés dans un pôle urbain distant de plusieurs dizaines de kilomètres.
Une consultation publique sans préavis?
Bien que le dossier soit encore entre les mains du Ministère, la population rurale a décidé de se mobiliser. Pour les proches des résidents, l’enjeu immédiat est de faire entendre leur opposition avant que le directeur des permis ne tranche, or, la méthode employée pour consulter la population suscite une vive amertume sur le terrain.
Bien qu’une séance d’information publique virtuelle ait été organisée le 29 septembre dernier par la firme de relations publiques Burson Canada sous l’égide du Ministère, la majorité des familles directement touchées affirment avoir été tenues à l’écart du processus.
C’est notamment le cas de Chantal Lavergne, dont la grand-mère réside au Foyer Pinecrest à Plantagenet. En tant que mandataire et détentrice de la procuration pour sa proche, elle déniche les détails du projet par pur hasard.
« J’ai découvert cette consultation et ce projet de fermeture complètement par hasard, par des voies détournées », déplore-t-elle tout en regrettant qu’aucune lettre ou courriel n’ait été transmis aux tuteurs légaux.
Mme Lavergne rappelle que sa famille a fait le choix calculé de Pinecrest pour sa taille humaine, son ambiance communautaire chaleureuse et son cadre bilingue dans cette localité où près de 73 % de la population a le français comme première langue officielle parlée.
« Il y a des employés qui sont là depuis 30 ans et qui n’ont même pas été avisés. C’est un manque total de respect. Les employés ont appris ça sur le champ via les réseaux sociaux. C’est vraiment comme une claque au visage. [..] De les traiter comme ça, j’ai peur que même si la résidence reste à Plantagenet, les employés ne restent pas après avoir été traités de la sorte », estime-t-elle.
Selon elle, imposer un transfert vers un complexe de 320 lits à Cornwall imposerait un fardeau émotionnel, financier et logistique dramatique pour les familles rurales qui doivent rendre visite à leurs aînés.
Une pétition citoyenne soutenue par la Ville
Depuis la publication explicative de la municipalité sur Facebook la semaine dernière, la réaction citoyenne à Alexandria ne faiblit pas.
Dans cet autre village à forte population francophone d’environ 3000 habitants où le foyer Le Palais accueille 70 résidents, la riposte s’est rapidement organisée autour d’Antonio Quesnel.
Choqué d’apprendre la fermeture potentielle de l’établissement sur les réseaux sociaux, il a lancé une pétition en ligne qui a rapidement franchi le cap des 628 signatures, au moment où nous écrivons ces lignes, et qui a reçu l’appui officiel du maire de Glengarry Nord.
Pour M. Quesnel, dont la mère âgée de 83 ans habite Alexandria, l’incertitude quant à la concrétisation future du projet exige de réagir sans attendre.
« Nous savons que rien n’est coulé dans le béton et que cela prendra du temps, mais c’est maintenant qu’il faut parler », explique-t-il, en soulignant qu’Alexandria est une petite communauté où le foyer est ancré depuis toujours. Pour beaucoup de familles, l’établissement ne se trouve qu’à cinq minutes de marche du domicile.
Si ces lits sont déplacés à Cornwall à l’avenir, cela représentera un trajet de 50 kilomètres. « Pour des conjoints âgés qui ne conduisent plus ou pour des familles aux horaires chargés, les visites quotidiennes deviendront très difficiles, surtout en hiver sur des routes rurales glacées », prévient M. Quesnel.

Il rejoint Chantal Lavergne sur la critique du processus de consultation, remettant vivement en question le choix d’une rencontre uniquement virtuelle.
« Organiser une réunion sur Zoom pour discuter de la fermeture d’un foyer de personnes âgées, c’est exclure d’emblée la majorité des premiers concernés », martèle-t-il, se demandant combien d’aînés sont réellement à l’aise avec cette technologie.
Faute d’annonces claires dans les journaux locaux et de rencontres en personne dans les villages, il estime que « la démarche a été faite à l’abri des regards de la population ».
Il a d’ailleurs transmis un courriel à la ministre des Soins de longue durée et des Affaires francophones, Natalia Kusendova-Bashta, et aux élus locaux, pour demander qu’un représentant du gouvernement se déplace en personne à Glengarry Nord pour tenir une assemblée publique transparente avec les citoyens.
Quid des services en français?
La question des services en français constitue un autre nœud critique de ce projet. En perdant le Foyer Pinecrest à Plantagenet, la communauté franco-ontarienne perdrait un établissement officiellement désigné sous le Règlement 398/93 de la Loi sur les services en français (LSF).
La députée provinciale de Nickel Belt et porte-parole de l’opposition en santé, France Gélinas, martèle d’ailleurs le cadre légal : « On ne peut pas simplement fermer un foyer désigné sous la Loi sur les services en français pour transférer ses lits dans un grand complexe privé sans s’assurer que les droits et l’offre active soient intégralement préservés pour les résidents », prévient-elle.
Selon la députée, l’expérience démontre que dès que des lits ruraux sont fondus dans une grande structure urbaine de 320 lits dans une collectivité où près de 19 % de la population a le français comme première langue parlée, « les soins en français finissent par se diluer ».
Il s’agit d’après elle d’un point juridique majeur que le Ministère devra impérativement clarifier avant d’accorder le moindre permis.
Mme Gélinas rappelle également que pour un aîné francophone atteint de troubles cognitifs ou de démence, perdre la possibilité d’être soigné dans sa langue maternelle accélère le déclin et crée une détresse profonde.

Les demandes des municipalités
Les élus municipaux des territoires touchés entendent eux aussi peser de tout leur poids politique sur le Ministère pendant l’évaluation de la demande.
Dans son adresse vidéo enregistrée directement devant le foyer Le Palais, le maire de Glengarry Nord, Jamie MacDonald, a lancé un appel solennel au gouvernement provincial pour qu’il suspende l’analyse du projet.
« Nous comprenons l’importance de moderniser et d’agrandir les foyers de soins de longue durée en Ontario », souligne l’élu. « Cependant, cela ne doit pas se faire au détriment de nos milieux ruraux. »
M. MacDonald rappelle que les aînés ont bâti cette communauté, y ont travaillé, y ont élevé leurs enfants et ont soutenu les commerces locaux. C’est pourquoi il demande formellement à la province de mettre ce projet en pause et de « travailler avec notre municipalité pour trouver des solutions qui préservent des lits directement à Alexandria ».
Même son de cloche dans la municipalité d’Alfred-Plantagenet, où le maire Yves Laviolette ne cache pas son inquiétude. « Ce qu’on entend sur le terrain, c’est une détresse réelle : on a l’impression qu’on vide nos villages de leurs infrastructures essentielles », confie-t-il à ONFR.

Il évoque ainsi le témoignage d’une jeune mère monoparentale élevant seule son enfant de 4 ans tout en travaillant au Foyer Pinecrest : « Elle m’a dit carrément qu’elle ne savait pas comment elle allait survivre. Sans voiture et sans transport en commun vers Cornwall, elle ne pourra pas suivre ses heures. »
Le Conseil examinera une résolution officielle concernant cette proposition lors de sa réunion du 13 octobre afin de la transmettre à la Province.
Une consultation ouverte jusqu’au 16 octobre
Toutefois, le projet en est encore à un stade préliminaire. Dans une correspondance écrite obtenue par ONFR adressée à des familles de résidents, la direction de Southbridge a tenu à tempérer les craintes en précisant que le projet de Cornwall était encore à des années d’être achevé et qu’aucune fermeture n’était imminente.
L’entreprise affirme également « continuer de chercher des opportunités pour maintenir des lits de soins de longue durée dans les communautés existantes ».
Au moment de publier ces lignes, ni la direction de Southbridge ni le ministère des Soins de longue durée, ni Stéphane Sarrazin, le député provincial de la circonscription de Glengarry—Prescott—Russell, ni le syndicat représentant les employés des Foyers n’avaient pu répondre aux demandes d’entrevue et de clarifications transmises par ONFR.
Les citoyens, proches de résidents et membres de la communauté qui souhaitent faire entendre leur voix auprès du Ministère ont jusqu’au 16 octobre 2026 pour transmettre leurs commentaires sur la demande de permis du projet.