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Francophonie économique, la grande désillusion ?

Temps de lecture : 4 minutes

TORONTO – Prenant au mot le slogan de Doug Ford « Ontario is open for business », les leaders franco-ontariens ont progressivement adapté leur discours et leur stratégie au positionnement pro-affaires du gouvernement. Leur ambition ? Créer un écosystème économique francophone. Alors que tout reste à construire, l’appui provincial tarde à se concrétiser.

« Si on continue de parler de préservation du français au Canada et dans le monde uniquement parce qu’il y a un fait culturel et historique, on est fini », tranche Fayza Abdalaoui. La voix de la fondatrice de Next Level-Impact Consulting fait échos dans la communauté.

Elle croit fermement au potentiel d’une économie franco-ontarienne. Pour une raison simple : « L’apport des immigrants est un gigantesque réservoir en expansion qui ne demande qu’à éclater », constate-t-elle, soulignant l’atout économique que représente le bilinguisme. « On est dans un bon momentum pour passer à l’action. De plus en plus d’entrepreneurs travaillent dans différents secteurs et ont besoin de croître, que leur vécu et leurs ambitions soient écoutés. »

Fayza Abdalaoui, fondatrice de Next Level Impact Consulting. Crédit image : Rudy Chabannes

Dans la capitale de la finance canadienne, rien n’a vraiment changé, l’anglais, langue du business par excellence, happe tout sur son passage : les réseaux, les ressources, les investissements, les débouchés… Pratiqué par 96,5 % des travailleurs dans le Canada hors Québec, l’anglais est la langue de référence. Les entrepreneurs francophones se tournent donc massivement vers les systèmes anglophones, faute de ressources.

Un marché pour le Québec et la France

La francophonie économique reste largement une notion à sens unique entre la province et ses partenaires. Le Québec et la France perçoivent l’Ontario comme un marché où écouler des produits, des services, trouver de nouveaux débouchés.

« Ce qui attire les entrepreneurs en Ontario, ce sont les opportunités d’expansion », analyse Mehdi Merai, PDG de Dataperfomers, une start-up montréalaise spécialisée dans l’intelligence artificielle. « On s’implante à Toronto pour la finance et aussi parce que c’est la porte sur le marché nord-américain. »

« Les affaires en français en Ontario, ce n’est pas encore la réalité », convient-il. « Par contre, on connecte avec les gens en anglais mais on est jamais autant persuasif qu’en français. La langue française est un potentiel futur. Je parle à 99 % en anglais en Ontario et quand je rencontre une personne qui parle en français, je sais qu’elle va être un atout, un jour où l’autre », escompte-t-il.

Mehdi Merai, PDG de Dataperfomers. Crédit image : Rudy Chabannes

Très présente dans le corridor Waterloo-Toronto, l’intelligence artificielle attise aussi l’intérêt des entrepreneurs français. Le consulat général de France en Ontario met beaucoup d’énergie à faciliter leur implantation, leur regroupement et leur visibilité.

« Aujourd’hui, vous pouvez faire votre business en langue anglaise mais, dans le produit que vous vendez, il y a du savoir-faire français, des sciences fondamentales françaises et des idées françaises », affirme le consul général, Tudor Alexis. « On n’est pas porté sur le faire-savoir comme les anglophones, mais sur le savoir-faire », nuance-t-il.

Incontestablement reconnu dans le luxe et la gastronomie, le made in France veut conquérir l’Ontario dans les nouvelles technologies, la recherche et l’intelligence artificielle. Ce coup de force, déjà à l’œuvre si l’on en juge les partenariats entre les universités hexagonales et provinciales, n’est cependant que peu profitable aux entrepreneurs Franco-Ontariens.

Un écosystème franco-ontarien balbutiant

Si le discours provincial tourné vers les affaires séduit les investisseurs québécois et français, il a de quoi aussi aiguiser l’ambition des acteurs locaux.

« 1,5 million de la population est bilingue en Ontario, dont 700 000 francophones », rappelle Luc Morin. « Tout ce monde mis ensemble est une force économique réelle qu’on n’a jamais été capable d’exploiter. »

Le directeur général de la Société économique de l’Ontario (SÉO) milite pour la reconnaissance et le développement des entreprises franco-ontariennes. Il est convaincu que cela doit passer par la création d’une Chambre de commerce de l’Ontario capable, à terme, de rivaliser avec son pendant anglophone.

Luc Morin, directeur général de la Société économique de l’Ontario. Source : Twitter SÉO

Pour mobiliser cette force, il réclame une voix commune dans la province et au niveau international.

« C’est la clé si on veut commercer avec l’Europe, l’Afrique et le Québec. On commence à manquer le bateau. C’est pourquoi la SÉO  prépare un plan d’attaque avec le Conseil de la coopération économique (CCO) pour faciliter les liaisons avec l’Europe et l’Afrique. »

D’autres projets, comme la création d’un incubateur-accélérateur et d’un système de micro-crédit, pourraient changer la donne, mais aucun financement n’a été débloqué, selon nos informations.

« Il reste à savoir si le gouvernement de l’Ontario voit la francophonie comme une valeur ajoutée », questionne M. Morin. « Quand on nous reproche que ça coûte cher de faire des affaires en français , on répond qu’il y a des retombées économiques positives. »

Et d’ajouter attendre des avancées en terme d’immigration.

« C’est bien beau de mettre une entreprise sur pied, mais si on ne trouve pas d’employés, ça ne va pas partir. Nous sommes en pourparlers avec de grosses entreprises pour leur trouver de la main d’oeuvre par le biais de l’immigration. »

Tables rondes provinciales sans lendemain ?

Un premier geste, posé par le ministère des Affaires francophones, laissait entrevoir, à l’automne dernier, des perspectives prometteuses. Une série de tables rondes, initiée par Caroline Mulroney, devait identifier les obstacles auxquels font face les entrepreneurs et les aider à développer leurs affaires.

Presqu’un an plus tard, c’est le statu quo. La province assure faire du développement économique l’une de ses priorités mais ne cible pas spécifiquement la francophonie qui doit, pour l’heure, se contenter d’un programme d’appui, le PAFO, repensé pour soutenir les entrepreneurs francophones à hauteur de 500 000$.

Interrogé par ONFR+, le ministère a confirmé vouloir « accroître le potentiel économique de la province en stimulant le marché de l’emploi et en éliminant les contraintes pour faciliter la tâche des entrepreneurs ».

Il n’est donc pas question, pour l’heure, de stratégie ni même de mécanismes incitatifs propres à la francophonie économique de l’Ontario.

« L’ensemble des programmes à vocation économique offerts par le gouvernement s’adressent aux entrepreneurs francophones. Les gens d’affaires qui desservent des clientèles francophones bénéficieront de cette approche moins restrictive », prédit le ministère.

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