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Gabriel Osson, la plume et le verbe dans la plaie des injustices

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

TORONTO – Poète, romancier, artiste-peintre et président de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français (AAOF), Gabriel Osson arpente de nombreux chemins, du Canada à la France en passant par Haïti et même Compostelle, dans son dernier ouvrage. Il revient pour nous sur ses multiples casquettes et livre son sentiment sur la polémique des livres brûlés, ainsi que sur les convulsions climatiques et politiques de son pays natal.

« Dans quelles circonstances avez-vous immigré au Canada ?

J’ai quitté Haïti à 17 ans. Mes sœurs sont parties vivre aux États-Unis, près de New York, dans l’intention de faire en sorte que je les y rejoigne. À deux semaines du départ, un ami d’enfance m’a convaincu de venir au Canada pour avoir la chance d’étudier en français. J’ai continué mes études à Montréal et suis depuis le seul de ma famille à vivre ici. Après 21 ans passés au Québec, je me suis installé à Toronto suite à un transfert professionnel.

Pourquoi avoir mis si longtemps à publier vos premières œuvres ?

J’écris depuis que je suis tout jeune, mais ne n’avais jamais publié avant d’arriver à Toronto. J’ai accumulé beaucoup de textes : de la poésie et des nouvelles. J’ai mis en ordre mes manuscrits pour les envoyer chez un éditeur. J’ai commencé par publier plusieurs recueils de poésie, dont Efflorescences en 2001 et Envolée en 2009. Puis, il y a eu mon premier récit sur Compostelle en 2015, J’ai marché sur les étoiles : sept leçons apprises sur le chemin de Compostelle, suivi de deux romans : Hubert le restavèk et Le jour se lèvera en 2017 et 2020.

Qu’est-ce qui vous séduit dans la poésie ?

C’est un genre qui m’attire beaucoup, car je peux en quelques lignes capter des instantanés de vie dans leur essence. On peut écrire très facilement un poème et passer un temps fou à le peaufiner, trouver les bons mots, la bonne tournure. J’adore les mots pour leur son, plus que pour leur sens. J’en ai même inventé, car leur son me plaisait.

Pourriez-vous nous partager quelques vers qui vous traversent l’esprit ?

Nostalgie de joies lointaines d’une enfance effacée
Terre abandonnée
Toi qui a vécu proche d’elle, arrachant une misère à ta parcelle de terre parsemée de cailloux à coup de houe
Raconte-moi la terre et la nostalgie de contrées nouvelles devenues anciennes
L’ambivalence du monde perdu dans ses chimères disséminé dans des chemins qu’il n’a point choisi
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Lancement de Un jour se lèvera à la librairie Maruani à Paris en mars 2020. Gracieuseté

En quoi les manifestions de 2018 et les Poèmes de la résistance vous ont-ils marqué ?

C’était une période très forte avec le gouvernement qui avait fait des coupures et voulait sabrer dans les services en français. La première fois que mon poème a été lu c’était au Salon du livre de Toronto, au plus fort de la manifestation devant la maison de M. Ford. De tout temps, les poètes ont eu leurs mots pour changer la donne dans leur société. On a ce rôle à jouer. Les gens nous regardent comme des porte-étendard qui montent au créneau quand c’est nécessaire.

Qu’est-ce qui vous révolte le plus dans notre société moderne ?

J’ai toujours eu de graves problèmes avec l’injustice et les torts faits aux plus faibles. Haïti est aussi très présent dans mes écrits, depuis ces dix dernières années et un voyage là-bas en 2012, pour la première fois depuis ma jeunesse, après le tremblement de terre. Certains de mes poèmes dans le recueil D’ici et d’ailleurs que je publie en octobre en sont inspirés.

En Haïti, terre de votre enfance, les catastrophes naturelles succèdent aux cataclysmes politiques. Quel est votre sentiment sur ce cycle infernal ?

C’est une succession de déboires et de bouleversements depuis la venue de colons dans les Antilles jusqu’à l’indépendance, ce qui fait que le pays n’arrive jamais à se relever complètement. Ce qui me donne de l’espoir est cette force de la jeunesse. Plus de la moitié de la population haïtienne actuelle a moins de 30 ans. On doit lui faire plus de place pour éviter aux plus éduqués de s’exiler ailleurs.

Comment apportez-vous votre aide à ce pays ?

Avec un groupe de 25 collègues, je fais de la formation pour les enseignants en Haïti dans l’idée de renouveler le métier, depuis que près de 1 600 enseignants sont morts dans le tremblement de terre de 2010. J’ai toujours cru que c’était par l’éducation qu’on changeait les choses. Ce regroupement de collègues est devenu un institut d’éducation et de leadership qui se rend sur place chaque année. Je me suis aussi associé à un agronome local pour développer la permaculture dans les campagnes en Haïti, via des ateliers.

Les auteurs Julie Huard et Gabriel Osson animent une table ronde sur l’oralité au Salon du livre afro-canadien à Ottawa en octobre 2019. Gracieuseté

Votre action dans le domaine de l’agriculture va-t-il au-delà des frontières haïtiennes ?

Je suis passionné d’agroécologie et d’agroforesterie. Depuis cinq ans, je fais partie du conseil d’administration de Trees That Feed, une fondation présente dans 13 pays des Antilles et d’Afrique, pour développer les arbres fruitiers comme l’arbre pain, qui peut produire 10 à 15 tonnes de fruits dans sa vie. Je suis aussi membre d’Haïti culture qui a installé des tableaux numériques munis de panneaux solaires dans 600 écoles rurales. J’essaye aussi de diffuser la culture haïtienne dans des événements comme le Salon du livre haïtien à Paris. Ce sera ma quatrième participation en novembre prochain.

En tant que président de l’AAOF, estimez-vous avoir fait bouger les lignes ?

Défendre le droit des auteurs francophones en contexte minoritaire est un mandat important. On travaille beaucoup avec les conseils des arts du Canada et de l’Ontario pour obtenir des bourses et des subventions. On essaye de rester proches des conseils scolaires francophones et on s’efforce de les convaincre de faire une plus grande place aux auteurs franco-ontariens dans le curriculum. C’est mon cheval de bataille avec l’instauration en Ontario d’une politique du livre.

Pourquoi l’Ontario est-il si frileux en matière de politique du livre ?

Le gouvernement n’est pas friand de faire ça, contrairement au Québec qui a eu la volonté politique de protéger le livre et les petits libraires en forçant les conseils scolaires à acheter dans les librairies de proximité. En Ontario, chaque conseil scolaire est libre de décider quels livres il met dans son curriculum et a tendance à se tourner plus vers des livres québécois ou français, alors qu’on a d’excellents écrivains francophones en Ontario.

Sans cette politique, que risque-t-il d’arriver ?

Les petites librairies francophones en Ontario se meurent les unes après les autres, à tel point qu’aujourd’hui, on en a quatre ou cinq dans toute la province. Or, ce sont les librairies de quartiers qui fidélisent les lecteurs et, connaissant leurs goûts, leur suggèrent de nouveaux livres. Si on veut faire un achat spontané c’est impossible en Ontario, d’autant qu’on a peu ou pas de sections francophones dans les libraires grand public.

Gabriel Osson dans son rôle de président de l’AAOF. Source : Facebook AAOF

Que faire dans ces conditions ?

L’AAOF n’a pas les moyens d’embaucher un lobbyiste pour qu’il travaille sur un projet de loi. On a besoin d’un député qui croit à cette cause pour la pousser et de l’oreille bienveillante d’un gouvernement. Il faut aussi que les Franco-Ontariens, eux-mêmes, aient le réflexe d’acheter francophone, et pas seulement le 25 septembre.

On vous connaît aussi pour vos coups de gueule, comme en 2020 contre l’unilinguisme de la cérémonie de remise des prix littéraires Trillium. Ce dossier est-il clos ?

Il faut reconnaître l’effort du bureau de l’ombudsman pour s’assurer d’avoir une animation pas parfaitement bilingue mais presque. Quand tu remets un prix francophone et que la personne ne sait pas dire le nom de l’auteur, je trouve ça délicat. Ça reste toujours une bataille, une surveillance. Ça fait partie de notre mandat, à l’AAOF, de veiller à ça.

Quelle a été votre première réaction quand vous avez appris qu’un conseil scolaire avait brûlé des livres jeunesse dans une optique de réconciliation avec les peuples autochtones, ces derniers jours ?

C’est insensé. Il faut toujours essayer de remettre les livres dans leur contexte. Je comprends le principe de la réconciliation, mais ce conseil scolaire ne nous pas consulté sur le contenu des livres et le processus qu’il allait entreprendre. On ne peut pas faire avancer la pensée critique de l’élève en lui enlevant tout ce qui lui passe sous la main. On a l’impression qu’à chaque époque, on veut effacer ce qu’a fait la génération précédente sans réfléchir à l’impact de cela.

Peut-on qualifier votre dernière œuvre, Les voix du Chemin (2021), de spirituelle ?

C’est un récit qui me ramène sur le chemin de Compostelle, un périple que j’ai fait il y a plusieurs années. Je devais repartir là-bas il y a trois ans mais, à deux semaines du départ, j’ai eu un accident vasculaire cérébral qui m’a en partie paralysé. Sur cette route, on est souvent seul avec soi-même à marcher dans le silence et la contemplation. On trouve des réponses à des questions qu’on ne se pose pas au quotidien et qui resurgissent dans nos pensées. Dans ce récit, je donne aux gens des éléments pour trouver des façons de puiser des réponses, de se donner un temps et regarder les choses qu’on ne veut pas voir.

Gabriel Osson au studio Bmusique, à Toronto en avril 2021, enregistre D’ici et d’ailleurs, une performance littéraire et musicale. Gracieuseté

Sur quels projets concentrez-vous votre énergie en cette rentrée ?

Je travaille sur un recueil de poésie-performance, accompagné de musiciens et intitulé D’ici et d’ailleurs. J’ai terminé l’enregistrement. En attendant la sortie du disque en octobre, plusieurs titres sont déjà disponibles sur les plateformes de partage en ligne. Deux autres vont sortir ces jours-ci.

Retrouvera-t-on cette performance bientôt sur scène ?

Oui, dès vendredi prochain avec un spectacle à Francophonie en fête au côté d’un groupe de musique de Toronto. Je participerai aussi au Salon du livre afro-canadien, à Ottawa, et conférence sur les arts littéraires à la Maison de la littérature, à Gatineau. Ensuite, on emmènera le show D’ici et d’ailleurs sur la route avec quatre présentations en France.

Étiez-vous impatient de retrouver ce contact avec les gens perdu à cause de la pandémie ?

Oui, beaucoup. Faire des salons virtuels n’a pas remplacé le fait d’aller physiquement à la rencontre des gens car on le voyait pas et ils ne venaient pas nous parler. Dans les salons visuels, on a perdu l’aspect spontané et immédiat de l’achat du livre, et ça eu un gros impact sur les ventes.

Et la peinture dans tout ça ?

Même si l’écriture occupe une grande place, je peins toujours en parallèle. Pendant la pandémie, j’en ai fait beaucoup, à tel point que je ne sais plus où mettre les toiles à la maison. Le dernier vernissage remonte à plus de deux ans. J’espère faire une exposition prochainement car, en dénaturant les couleurs et la profondeur des toiles, les événements en ligne ne leur rendent pas justice à 100 %. »

Quelques toiles signées Gabriel Osson. L’artiste n’a pas exposé depuis deux ans à cause de la pandémie. Montage ONFR+

LES DATES-CLÉS DE GABRIEL OSSON :

1968 : Naissance à Port-au-Prince (Haïti)

1986 : Arrive en Ontario, après 21 ans passés à Montréal

2001 : Publie son premier recueil de poèmes Efflorescences

2017 : Publie son premier roman Hubert le restavèk aux Éditions David

2018 : Devient président de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français

2021 : Remporte le prix Alain-Thomas au Salon du livre de Toronto pour Le jour se lèvera

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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