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Gisèle Lalonde, se battre « jusqu’au bout »

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – En raison d’une santé fragile, elle n’avait pas donné d’entrevue depuis longtemps. Pour ONFR+, Gisèle Lalonde a fait une exception. En marge du premier anniversaire du déclenchement de la crise linguistique, la « grande dame » de l’Hôpital Montfort nous reçoit chez elle. Durant les trois quarts d’heure d’entrevue, elle n’éludera aucun sujet, de Caroline Mulroney, à Amanda Simard, en passant par la situation du Droit, le bilinguisme de la Ville d’Ottawa et l’Université de l’Ontario français. À 86 ans, l’ancienne héroïne de S.O.S Montfort n’a aujourd’hui plus la force de repartir au combat. Reste que ses messages sont toujours aussi percutants. Rencontre.*

« C’est le premier anniversaire de la crise linguistique ce vendredi. Comment aviez-vu ces compressions ?

Les compressions me font toujours peur et dans toutes les langues, mais quand on en arrive au français, c’est presque insultant, parce que franchement on a été tellement coupés souvent que lorsque ça arrive une autre fois, on se demande vraiment si les gouvernements vont continuer à nous protéger !

Est-ce qu’on pouvait s’attendre il y a un an à ces compressions qui, rappelons-le, avaient annulé provisoirement l’Université de l’Ontario français et mis fin au mandat du commissaire aux services français ?

Oui malheureusement, car toutes les coupures qu’il y a eues, c’est jamais les libéraux qui les donnent mais plutôt les conservateurs !

Est-ce qu’il y a des parallèles selon vous entre la crise linguistique de l’automne 2018 et celle de l’Hôpital Montfort dans les années 90 ?

La crise de l’an passé, je la laisserai de côté parce que je n’étais pas assez bien pour suivre une guerre ou chicane. Ceux qui font les bévues ne réalisent pas comment les services en français sont importants. On dirait que ceux qui font les coupures reviennent toujours, et trouvent un temps pour se faire pardonner tout ce qu’ils avaient dit.

La situation des francophones est-elle aujourd’hui meilleure qu’il y a 22 ans en 1997 ?

(Rires). Oh mon dieu, oui ! Maintenant, disons que des bons pas ont été faits. On dirait que le premier ministre actuel est un peu plus reconnaissant et il fait plus attention. Doug Ford est redevenu un peu plus « ami » avec les francophones si on peut dire.

On dit souvent dans la francophonie qu’on a besoin de crises pour avancer, est-ce que vous partagez cette opinion ?

Oui ! Si on n’avait pas eu de crise, on serait encore pris avec le Règlement XVII. On est en crise tout le temps quand on est minoritaire !  Il y a toujours un groupe qui annonce ses vraies couleurs et on doit être prêt à se battre tout le temps. Mais il faut essayer d’être ouvert et plaisant. Comme avec le Québec maintenant, ça va très bien, même si ça n’a pas toujours été très bien !

Gisèle Lalonde répondant aux questions du journaliste Sébastien Pierroz. Crédit image : Stéphane Bédard

On dit aussi souvent que vous êtes la « grande dame » de la francophonie, et vous l’êtes toujours un peu, mais si vous deviez désigner un nouveau porte-étendard de la francophonie ontarienne, qui ça serait ?

C’est ben difficile à répondre ! À mon âge, les noms on oublie ça, excepté si ce sont des gens qui se battaient dans mon temps !

Mais je dois dire que quelqu’un comme Amanda Simard a travaillé très fort ! C’est une jeune fille qui connaît bien son peuple. Vous savez, nous autres en Ontario, on peut dire que la région de Glengarry-Prescott-Russell est vraiment française. Des femmes comme Amanda, elles percent et peuvent aller jusqu’au Premier ministre du Canada !

Avait-elle raison de dire non à Doug Ford durant la crise linguistique et de claquer la porte du Parti progressiste-conservateur ?

Oui elle avait raison ! Elle avait raison parce qu’elle a été très mal traitée si l’on peut dire ! Quelqu’un qui n’est pas minoritaire ne peut pas s’imaginer combien ça nous fait mal au cœur. Ces traitements font mal aux personnes que nous sommes, qui ont grandi avec l’amour de la francophonie comme vision (Émue).

Quel avis avez-vous de la ministre des Affaires francophones, Caroline Mulroney ?

(Elle réfléchit). Oh ! Caroline est franche, elle veut faire quelque chose de bien, mais ce n’est pas facile pour le faire. Elle a été élue pas comme une des nôtres, mais de l’autre côté. Avec ses parents qui sont de grands amis de la francophonie, elle a appris à nous connaître, et à nous aimer. Elle nous respecte beaucoup je pense.

Elle n’a pas bien d’expérience avec les francophones. Elle en a plus avec les anglophones, et cela peut nous aider d’un certain côté. Mais savoir à quel point en tant que francophones, on doit souffrir pour arriver à nos fins, je ne suis pas sûre qu’elle connaît beaucoup de ça ! Elle essaye néanmoins je pense de poser des actions, mais elle est limitée dans le cadre politique de Doug Ford.

On se rappelle que vous étiez conservatrice dans les années 70. Vous aviez été candidate même dans Ottawa-Vanier au provincial en 1977.

Je me présentais parce qu’on avait rien à ce moment, mais rien ! Je me suis dit qu’on devait parler avec les anglophones et faire ami avec eux !

Le conservatisme était différent de celui qu’on voit maintenant ! On avait des francophones qui se sont présentés du côté conservateur, ça nous a aidé aussi !

On entend parfois que les militants francophones, l’AFO par exemple ou d’autres organismes, sont trop mous. Qu’il faut être plus radical, avec une francophonie qui ait plus de dents. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas toujours être bien avec le gouvernement, et puis se faire frapper dans le dos ! C’est bon d’avoir des jeunes qui arrivent et qui font connaître leur point de vue. Ça c’est important car les Anglais, ils nous analysent ! Il y a des groupes qui se demandent si on veut continuer avec le Canada uni ! Plus on a d’union, que ce soit en se battant, ou en étant dans les gros conseils ensemble, plus on avance toujours un petit peu !

La diplomatie alors ou le radicalisme ?

Il faut savoir être les deux ! Il faut savoir se présenter auprès des groupes anglophones, leur donner confiance pour qu’ils parlent ! Sans ça, ils peuvent juste nous inviter ! Il faut avoir des amis avec eux autres, pas nécessairement des grands amis, mais au moins des personnes qui parlent français !

Crédit image : Stéphane Bédard

L’Université de l’Ontario français ouvrira peut-être en 2021. Comment voyez-vous le projet ?

Ça a pris pas mal trop de temps je trouve ! Ça a été difficile ! Ça manquait d’une voix plus forte pour pousser le dossier ! Je suis fière de cette ouverture, mais j’imagine que ça va prendre encore du temps ! Tant mieux, mais on en a besoin ! Ça n’a pas de bon sens un peuple qui n’ait pas d’université !

Est-ce que vous auriez aimé que cette université soit provinciale, c’est-à-dire pas seulement à Toronto, mais aussi à Sudbury et Ottawa ?

C’est sûr, parce que ça aurait eu beaucoup plus d’effets ! Pendant un certain temps, ça va être un petit groupe autour de l’Université, mais il faudrait un gros groupe ! C’est difficile pour les francophones d’Ottawa d’arriver et de faire notre point à Toronto ! Il faut le faire, mais il faut se faire aimer par eux autres !

C’est bien beau aussi une université francophone, mais combien de temps ça va durer, combien de temps ça va être là ? Il suffit qu’il y ait un niaiseux qui arrive, et qui descende quelques affaires très bonnes pour nous les francophones ! Quand on est minoritaire, il faut toujours être sur la défensive !

Pourtant, les conseils scolaires francophones, plus de 20 ans après leur indépendance, fonctionnent très bien..

Oh oui, j’étais là dans ce temps-là ! Mais Bill Davis [premier ministre de l’Ontario de 1971 à 1985] a fait beaucoup pour l’Ontario avec la mise en place des écoles francophones. Il fut le plus grand premier ministre de l’histoire de la province. Quand je donnais la main à Bill Davis, je donnais la main à tous les anglais du Canada ! Il ne se montrait pas trop pour nous autres, mais il l’était ! Il nous aimait !

Aux dernières nouvelles, il y a plus de 110 000 élèves dans ces conseils scolaires de langue française, mais justement avec des résistances. Certains comme le militant Basile Dorion pensent qu’il y a peut-être trop d’élèves anglophones. Qu’en pensez-vous ?

Plus qu’on est nombreux, mieux c’est ! Ce sont des anglophones catholiques pour certains, et en tant que catholique, tu apprends à aimer les autres !  Si tu aimes les autres, tu es capable d’aimer les tiens (Rires). Nous avons de bonnes écoles francophones !

Crédit image : Stéphane Bédard

Vous êtes l’ancienne mairesse de Vanier, avant que les différents quartiers ne soient amalgamés dans la municipalité d’Ottawa. Êtes-vous satisfaite aujourd’hui avec le bilinguisme à Ottawa ?

C’est sûr ! Jim Watson fait un bon travail. Je ne dis pas qu’il nous aime, mais il fallait pour être élu qu’il ait la francophonie avec lui. Il veut avoir tout le monde avec lui !

Comment va la santé aujourd’hui ?

Ça va un peu mieux qu’il y a un an. Je ne pourrai pas me dévouer comme je le faisais avant, ça c’est sûr ! Je n’ai plus le vocabulaire d’avant, car cela fait plus d’un an que je ne parle pas de politique publiquement ! C’est assez difficile de revenir, mais les gens savent que je suis là. S’ils ont besoin de conseils, je suis là !

Comment se déroulent vos journées ?

Je lis Le Droit le matin, et je sais ainsi tout ce que les francophones font ! Ils nous renseignent assez bien ! Puis j’ai beaucoup d’appels téléphoniques qui m’aident beaucoup. C’est toujours des personnes-clés ! Ils ne m’ont pas laissé de côté ! Ces gens quand ils veulent faire des choses me demandent parfois des idées, qu’est-ce que je pense et qu’est-ce que je ferais à leur place !

Vous parlez du Droit, et on sent que vous tenez à ce journal.

C’est sûr, il y a même mon petit-neveu qui est là [Denis Gratton] ! Le Droit, c’est un sauveur, car il y a rien que ça ! Je pense que les problèmes financiers vont s’arranger, qu’on va continuer, mais ça ne sera pas aussi facile qu’avant ! Il y a des nouvelles du Québec et de l’Ontario, c’est tellement différent, mais je vais vous dire franchement, on sait plus se battre qu’eux autres au Québec ! On est pourtant en minorité, parce que nous on n’hésite pas, quand il y a quelque chose, on fonce !

Dans votre autobiographie Jusqu’au bout !, vous évoquez une rencontre marquante, celle avec le pape Jean-Paul II. Est-ce qu’il y aurait quelqu’un d’autre que vous aurez voulu rencontrer ?

J’aurais aimé rencontrer Justin Trudeau ! Je l’ai rencontré juste pour lui dire bonjour, mais j’aurais aimé avoir une conversation avec lui. Je suis peut-être l’une qui sait le mieux ce qui se passe dans les vraies nations au Canada. Je sais que quand même il suit les francophones et il sait tout ! Je pense que lui sait ce que c’est de se battre, car quand il arrive à des réunions de tous les premiers ministres provinciaux, avec les provinces de l’Ouest ! Il aime aller au Québec, on le voit, que n’importe où ailleurs ! Il se sent chez lui je pense là-bas ! Pour nous autres, les francophones de l’Ontario, c’est bon !

En terminant, si vous aviez un mot pour la relève franco-ontarienne, ça serait quoi ?

Je leur dirais de se battre jusqu’au bout, jusqu’à la mort, parce qu’on n’aura jamais assez de francophones pour se battre d’égal à égal. On est une minorité il faut l’avouer, mais par contre on est une minorité qui se grouille, une minorité qui sait faire quelque chose, qui n’a pas peur d’aller chercher du monde, une minorité qui n’aura pas peur non plus d’être ami et franciser des Anglais qui sont contre nous autres, pas loin de nous autres, ou chefs dans la province. Il faut avoir les Anglais avec nous autres ! »

* Habituellement publiée chaque samedi, la Rencontre ONFR+ a été avancée exceptionnellement au vendredi, en raison du premier anniversaire du déclenchement de la crise linguistique.


LES DATES-CLÉS DE GISÈLE LALONDE

1933 : Naissance à Eastview (Vanier)

1951 : Diplômée de l’École normale de l’Université d’Ottawa, commence sa carrière d’enseignante.

1976 : Devient vice-présidente de l’Association française des conseils scolaires de l’Ontario, puis présidente à partir de 1978.

1977 : Candidate aux élections provinciales dans Ottawa-Vanier sous la bannière conservatrice

1985 : Élue mairesse de la Cité de Vanier, poste qu’elle occupera jusqu’en 1991.

1997 : Présidente du mouvement S.O.S Montfort

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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