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littérature franco-ontarienne

La vie, la mort et le passage

Temps de lecture : 4 minutes

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine, place à la littérature avec l’autrice Monia Mazigh.

[CHRONIQUE]

Lors de ma visite au salon du livre de Sudbury, le mois de mai dernier, j’ai eu la chance d’écouter Marie-Thé Morin lire son Nouveau conte sudburois à haute voix dans la grande salle de la Place des Arts. Je me rappelle avoir beaucoup ri. Et pourtant, son conte parlait de mort et de morts. Peut-on vraiment rire de la mort et des morts ? Ou alors faut-il poser la question : qu’est-ce vraiment la mort ?

Marie-Thé Morin, romancière, autrice dramatique et certainement conteuse talentueuse se penche sur ce thème effarant pour certains ou tabou pour d’autres avec beaucoup d’humour et d’imagination. Elle nous raconte l’histoire d’une personne « vivante » qui a cette capacité de « voir » le monde des morts.

Son imagination fertile nous emmène dans une aventure où certains vivants, dotés d’un pouvoir surnaturel, l’est-il vraiment, ont le droit de « regard » sur les morts. Et la rencontre des deux mondes est hilarante, du moins pour moi, l’auditrice.

En cinéma et en littérature, la rencontre entre le monde des vivants et celui des morts est souvent objet d’histoires d’horreur avec bien sûr des exceptions où le surnaturel ou la magie prend le dessus. Assise dans notre salon ou blottie dans notre siège de cinéma, on se sent souvent soulagée de savoir qu’il n’y a ni esprit, ni médium, ni fantôme qui rôde près de nous, pour nous chatouiller les orteils ou le derrière de la nuque. Quelle fut ma surprise de voir que la vie et la mort ne sont pas de nouveaux thèmes pour Morin puisque, même dans son roman Errances publié en 2021, l’autrice nous plonge dans ces deux mondes ou plutôt nous maintient en haleine ne sachant dans lequel des deux mondes les personnages sont issus.

À bien y penser, comment peut-on parler de mort aujourd’hui dans un monde qui a éloigné physiquement et moralement tout ce qui nous rappelle la mort. Pourtant la mort vie parmi nous à chaque instant, à chaque inspiration qui ne se termine pas en expiration. Face à la mort, nous sommes désemparés, démunis, nous n’avons pas les bons mots, ni ne connaissons les gestes appropriés, ni les histoires à raconter. Nous sommes plus vulnérables que jamais. Il faut juste se rappeler que la pandémie vit bel et bien parmi nous.

Il y a quelques jours, en consultant une ancienne carte de la vieille Médina de Tunis, ma fille et moi avons observé combien le grand cimetière El Jellaz était aux abords de l’ancienne ville. Comme quoi les morts côtoient les vivants, pas dans leurs ruelles ou dans leurs magasins mais en les saluant à chaque entrée ou chaque sortie de la ville. Une façon intelligente de dire que nous sommes toujours là et que si vous nous oubliez, on vous le rappellera par notre présence quotidienne.

Aujourd’hui, ce cimetière devenu incapable de recevoir tous les morts en dépit de ses agrandissements successifs faits en grugeant dans les collines avoisinantes et en coupant les eucalyptus centenaires, est devenu trop éloigné des banlieues qui s’étalent à perte de vue comme une nappe de pétrole dans la mer. L’ancienne ville est devenue un point minuscule, la nouvelle ville s’est étirée dans toutes les directions pour chercher plus d’espaces mais aussi une manière de fuir la vision funèbre et macabre de ce cimetière et de regarder vers les belles tours à bureaux ou les somptueux cafés bâtis sur les rives artificielles du lac de Tunis.

La mort est mise de côté, on ne pense qu’à la vie et au bonheur qu’on croit y gouter. Et pourtant dans Errances, Morin est capable de créer des lieux de rencontres entre ces deux mondes qui s’épient. La création de personnages qui naviguent entre ces deux mondes est géniale, pour ne pas dire brillante. L’humour peut servir de véhicule mais aussi l’imaginaire, les histoires et les mots.

Dans la tradition musulmane, il y a un mot pour cette phase « transitoire » ou ce « passage » qui relie les deux mondes. C’est un mot un peu bizarre, d’origine persane, et franchement difficile à prononcer. Barzakh, qui littéralement veut dire barrière, partition ou obstacle, est ce lieu de passage. Un lieu de séparation entre l’ici et l’Au-delà. Un lieu où les esprits une fois séparés de leur corps peuvent avoir une autre vie en attendant celle de l’Au-delà.

Et ce n’est pas pour rien que parfois dans nos rêves, nous revoyons des personnes chères que nous avons perdues. Selon cette vision religieuse, nos esprits qui s’échappent de nos corps, lors de notre sommeil, se retrouvent avec ceux qui sont déjà morts et « vivent » dans ce passage appelé Barzakh.

J’ai presque envie de dire que certains personnages de Morin sont directement sortis du Barzakh et que dans leurs quêtes ou aventures, ils essaient de nous faire comprendre, nous les humains en chair et en os, des choses qui nous échappent ou que nous nous entêtons à comprendre de travers comme par exemple le sens de la vie et bien sûr celui de la mort.

Dans Errances, les personnages de l’autrice se cherchent aussi bien dans la vie que dans la mort. Leur voyage, au sens propre et figuré est crucial. Nous voyageons tous d’un endroit à un autre pour apprendre, pour voir ceux qu’on aime mais aussi nous avons besoin de « voyage » pour comprendre, pour évoluer et pour apprécier ce que nous vivons.

Le voyage n’est-il pas une petite mort. Quelqu’un n’avait pas justement dit « partir, c’est mourir un peu » et pourtant nous persistons à aseptiser nos vies de la présence de la mort dont nous avons tous peur mais dont nous devons apprivoiser comme l’a fait Morin dans ses Nouveaux contes sudburois ou alors inventer une manière de réconcilier la vie avec la mort comme elle le fait dans Errances.

Heureusement que nous avons la littérature pour nous explorer ces thèmes sans peur ni tabou. Certes parfois la frousse prend le dessus mais jamais devrions-nous laisser tomber la mort et les morts. Sans la mort, la vie ne serait jamais ce qu’elle est.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR+ et du Groupe Média TFO.

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