Le festival Boréal en crise : ce que cela signifie pour le milieu artistique de Sudbury
SUDBURY – Alors que le festival Boréal tenait sa 54e édition en août dernier, l’institution culturelle est aujourd’hui au bord de l’effondrement. La direction parle d’une dissolution imminente si le festival ne parvient pas à récolter 65 000 dollars sous peu. Véritable pilier artistique de la région, cette situation illustre une précarité grandissante dans le milieu artistique sudburois, où le financement devient de plus en plus irrégulier et incertain.
« C’est ce qui me tient debout la nuit », dit la directrice générale du festival, Michelle Murray. Pour le garder en vie, il faut à tout prix récolter 65 000 dollars d’ici le 30 septembre. Cette situation est le résultat d’une longue dégringolade financière marquée par une baisse de la présence des festivaliers en contexte d’après COVID.
Pour la dernière édition, la vente des tickets était 20 % plus basse que les années précédentes, un fait qui s’inscrit dans le cadre d’une situation déficitaire. Cette année, 9000 personnes étaient présentes, incluant les artistes et les bénévoles. Les années précédentes, le festival attirait entre 10 000 et 13 000 participants.
Cet obstacle financier est en partie causé par l’absence d’une subvention de 50 000 dollars octroyés par la municipalité de Sudbury, nous informe la directrice. Chaque année, l’organisation recevait cette somme par l’entremise du Fonds de développement touristique de la Corporation du développement économique du Grand Sudbury, ce qui n’a pas été le cas en 2026, puisque la subvention n’était pas disponible selon le festival, qui n’a pas soumis de demande.
Questionnée par ONFR, Meredith Armstrong, la directrice de développement économique de la ville affirme que cette subvention était bel et bien disponible, mais que les modalités avaient changé, passant de candidature formelle à présentation. Le festival n’ayant pas soumis de demande cette année-là, la subvention n’a pas été octroyée, explique Mme Armstrong.
Quoi qu’il en soit, la directrice du festival craint l’impact que cela aura sur la communauté. « Si ce festival ne continue pas, ce sera une perte dévastatrice pour la communauté. On contribue à l’économie locale, au marché de l’emploi, on embauche des artistes émergents », dit-elle. « Présentement, nous espérons obtenir du soutien de la communauté, des différents niveaux de gouvernement, et peut-être des nouveaux partenaires ».
Le 9 septembre dernier, le festival a lancé une campagne de financement pour atteindre 65 000 dollars. À ce jour, 9929 dollars ont été versés par des donateurs.

Des changements structurels nécessaires
Dans la soirée du 22 septembre, au Knox Hall, des membres de la communauté se sont rassemblés pour faire le point sur la situation. Entre revendications, observations, et suggestions, le public n’a pas hésité à exprimer ses inquiétudes. Parmi les griefs les plus récurrents figure l’évolution structurelle du festival Boréal.
Côté programmation, plusieurs participants déplorent une offre non adaptée pour le jeune public. D’autres regrettent qu’elle ne reflète plus le nouveau visage de Sudbury, aujourd’hui transformée par l’immigration.
Bernard Melanson, cofondateur du festival Boréal et bénévole de longue date, reconnait que la grille artistique a fortement évolué au fil des années. Selon lui, elle aurait trop penché vers les artistes anglophones, au détriment d’une sélection plus francophone et autochtone. Il appelle notamment à « bâtir un plus gros mandat ».
Le modèle financier a, lui aussi, été remis en question. Des billets jugés trop coûteux. Une formule d’achat non adapté aux familles. Une stratégie de communication pas assez musclée. Un manque d’activité à l’année et une absence de partenariats avec des entreprises et organismes de la ville, les participants ont formulé plusieurs pistes de solution au comité du festival.
À la fin de l’événement, une poignée d’entre eux se sont portés volontaires pour sauver le festival qui est, pour l’heure, loin d’atteindre son objectif de 65 000 dollars d’ici la fin du mois. Une situation critique qui ne démotive pas pour autant les Sudburois. « Ils sont ici pour bâtir les arts dans toutes les langues. On est riche dans les arts. On doit montrer qu’on a cela au Canada », ajoute M. Melanson.

Un secteur en pleine transformation
Cette situation s’inscrit dans le cadre d’une situation plus large, dit Stéphane Gauthier, directeur général et culturel du Carrefour francophone, longuement impliqué dans le milieu culturel et artistique de la région, notamment la création de la Place des Arts. « Elle me semble symptomatique d’un changement profond dans l’environnement de la diffusion. Surtout depuis la pandémie. Les habitudes des festivaliers ont changé ».
Il mentionne notamment le manque de public unanime, un phénomène difficile à aborder pour les festivals en région. « Faire un festival avec beaucoup de monde qui se ramène, et qui en fait une tradition, c’est plus difficile », dit-il, « le public est fragmenté, vieillissant. Il faut trouver des façons de le rajeunir ».
En ce qui concerne le financement et les subventions, les temps changent, constate le directeur. « Il y a plus d’organismes sur la table, donc la tarte se fragmente. Au Conseil des arts de l’Ontario, on a vu une diminution dans certaines disciplines. Et là, je pense que les gouvernements ont des questions à se poser sur leur priorité et leurs motivations ».

Il affirme surtout qu’il faut établir des priorités et attentes claires tout en considérant la réalité des diffuseurs en région, dont les enjeux diffèrent de ceux des grandes villes. « Premièrement, c’est beaucoup plus coûteux en région. Deuxièmement, on est plus loin, la capacité d’attraction est plus difficile ».
D’après Daniel Sauvé, le nouveau directeur général de l’Association des professionnels de la chanson et de la musique (APCM), il faut davatange prendre en compte l’inflation. « Les budgets du Conseil des arts de l’Ontario, ce sont des coupures par maintien. Ça fait depuis les années 1990 qu’on accuse du retard sur l’inflation. Les budgets augmentent très peu, et se maintiennent ».
Alors qu’il a lui-même débuté sa carrière professionnelle sur la scène du festival Boréal, il exprime une empathie envers l’administration, espérant que les subventions mettent davantage l’accent sur le développement des publics canadiens. « On devrait être capable de faire ça. Plutôt que d’exporter vers d’autres territoires. Parlons aussi de la demande domestique et de comment est-ce que le public canadien peut découvrir les artistes canadiens », conclut-il.