Chroniques

Les jeunes et le travail : la fin du 9 à 5?

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

[CHRONIQUE]

« J’ai détesté travailler pour les autres. » Non…ne détournez surtout pas le regard de cette phrase, parce qu’elle a le mérite d’être vraie. Et je dois avouer que cette phrase prononcée par Mathias Kieme a tellement résonné fort en moi! Je me suis même arrêtée un instant pour me demander : mais que s’est-il passé? Parce qu’à une époque, pas si lointaine, les jeunes rêvaient de faire carrière.

Je rêvais de faire carrière. Nous rêvions d’un métier précis, d’un titre que l’on porterait toute une vie. Les enfants voulaient devenir médecins, pilotes d’avion, ingénieurs ou avocats. On nous répétait que si l’on travaillait bien à l’école, on finirait par trouver une place dans une entreprise.

On imaginait une vie autour du travail avec un bureau, un horaire, des promotions. Bref, c’est ce modèle que nous voyions chez nos parents. Alors quand un jeune comme Mathias Kieme, un ancien élève du Conseil scolaire catholique MonAvenir et aujourd’hui entrepreneur et co-auteur du livre Ose entreprendre : Le monde des affaires, affirme sans détour qu’il a détesté travailler pour les autres, non pas parce que les conditions étaient mauvaises, mais simplement parce qu’il aspirait à un autre style de vie, cela ressemble presque à une rupture avec tout ce que les générations précédentes ont appris à valoriser. J’essaie alors de revenir à la réalité et je me demande : à quel moment tout a changé?

Mathias Kieme, entrepreneur et fondateur de Ayako Photo` : Gracieuseté

Attention divulgâcheur : le traditionnel 9 à 5 n’est plus à la mode

Il suffit de parler avec des jeunes aujourd’hui pour constater qu’il y a un véritable changement dans notre rapport au travail. Le parcours classique : étudier, trouver un emploi, gravir les échelons n’attire plus grand monde. Plusieurs jeunes explorent désormais d’autres chemins entre les projets créatifs, le travail autonome, l’économie numérique ou encore l’entrepreneuriat. Dans un monde où une idée peut devenir une entreprise et où un téléphone peut se transformer en bureau mobile, le travail ne se limite plus forcément à un lieu ou à un horaire fixe. Les jeunes ne cherchent plus seulement une place dans un système, ils cherchent parfois à construire le leur.

Les incubateurs d’entreprises se multiplient, les programmes d’accompagnement pour jeunes entrepreneurs ont le vent en poupe, les communautés d’innovation prennent de l’ampleur et les idées entrepreneuriales sont célébrées au quotidien. Alors, vous conviendrez avec moi qu’il devient difficile de rester de marbre face à l’envie de créer sa propre entreprise lorsqu’il y a une nouvelle spécialité de pain sur la planche. La charge de travail a donc, d’une certaine manière, changé de camp. Elle est devenue un allié plutôt qu’un obstacle. Cette nouvelle dynamique encourage les jeunes à tester leurs idées, à lancer des projets et à développer leurs propres opportunités professionnelles, plutôt que d’attendre une réponse dans un délai de trois à cinq jours ouvrables après le énième entretien d’embauche.

Entreprendre ou « entre et prendre »

Toujours à la recherche d’une réponse à ma question, je suis tombée sur Anaïs Delhomelle, fondatrice de l’entreprise ULUANA et ancienne élève du Conseil scolaire Viamonde. Dans nos échanges, Anaïs m’a confié qu’elle n’accepte jamais un « non » comme réponse. Cette phrase, à elle seule, en dit long. Mais je n’étais pas encore au bout de mes surprises. La jeune étudiante et entrepreneure, venue présenter son entreprise lors d’un concours de pitch entrepreneurial, avait commencé son discours par une phrase qui avait immédiatement attiré mon attention : « Je crois que tout est possible. Je vais vous le prouver en trois minutes. » Croire que tout est possible et le prouver en trois minutes seulement, quelle audace! Ne serait-ce pas cette audace qui anime la génération Z aujourd’hui? Cette sensation qu’on peut tout faire, qu’on peut tout être, qu’on peut tout avoir, qu’on peut tout essayer et qu’à défaut d’atteindre la lune, on
pourrait au moins se contenter des étoiles. Oscar Wilde avait-il fait un saut dans le futur lorsqu’il écrivait cette célèbre citation?

Cela dit, il serait faux de croire que toute une génération rejette l’idée de faire carrière. Plusieurs jeunes aspirent encore à exercer ces nobles professions dans l’éducation, la santé, l’ingénierie ou la recherche. C’est d’ailleurs le cas de mon amie Maria. Diplômée depuis plusieurs mois, elle continue de chérir son rêve d’intégrer un jour la fonction publique. Malgré les refus, malgré les candidatures qui restent parfois sans réponse, elle persévère. Et en la regardant poursuivre ses démarches avec autant de détermination, je ne peux m’empêcher de penser au Laboureur de Jean de La Fontaine. Peut-être serait-il heureux de voir que ses enfants de cette époque continuent de « creuser, fouiller, bêcher » à la recherche d’une opportunité qui leur permettrait enfin de vivre de leurs études comme l’imaginaient nos parents lorsqu’ils nous demandaient de bien travailler à l’école.

Anais Delhomelle
fondatrice de ULUANA Photo : Gracieuseté

Alors, assistons-nous vraiment à la fin du 9 à 5?

Peut-être que la réalité est simplement plus nuancée. Mais ce qui change, c’est sans doute notre manière de penser le travail. Car si certains jeunes choisissent la stabilité d’un parcours professionnel classique, d’autres préfèrent tracer leur propre chemin. Et peut-être que l’avenir du travail se trouve justement dans cette coexistence, dans cette pluralité de parcours qui permet à chacun de trouver sa place.

Bon nombre de jeunes et je m’inclus dans cette réflexion ne se demandent plus seulement où ils vont travailler, mais pourquoi. Pourquoi choisir ce chemin plutôt qu’un autre? Pourquoi consacrer son énergie à un projet plutôt qu’à un poste? Derrière ces questions se cache une quête plus profonde, celle de
l’épanouissement. Et dans cette quête, nous redécouvrons la sagesse contenue dans une vieille citation d’Henri Estienne : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. ». Car la jeunesse d’aujourd’hui ose imaginer de nouvelles façons de travailler, tandis que l’expérience des générations précédentes rappelle l’importance de la persévérance et du temps.

Quant au traditionnel 9 à 5, il ne disparaît peut-être pas… il est simplement en train de se transformer, ailleurs, sous d’autres formes et sous d’autres cieux.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.