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Mélanie Brulée. Crédit image : Emma Lee

Mélanie Brulée, cowgirl de Cornwall

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – La chanteuse country-folk Mélanie Brulée a récemment été nommée directrice générale de la Coalition de l’industrie de la musique d’Ottawa (CIMO). Franco-Ontarienne atypique, on lui doit deux albums ainsi que la construction d’un lien culturel entre le Canada français et le sud des États-Unis.

« Qu’elle est l’importance de votre héritage de francophone de Cornwall en tant qu’artiste ?

Mon père est un Québécois de Montréal marié à une femme de Cornwall. Ma mère s’est remariée quand j’avais six ans avec un anglophone. Légalement, je m’appelle Melany McDonald, mais de naissance Brulée.

Je suis allée à l’école en français. Je me souviens qu’on se faisait chicaner si on parlait anglais dans les couloirs. On sait ce que ça fait à des enfants. Ce que tu me dis de ne pas faire, je veux le faire. Ce n’était pas cool de parler français à l’école. C’est dommage, car les écoles essayaient tellement fort. Il y avait beaucoup d’artistes qui venaient.

D’un autre côté, mon parcours scolaire m’a permis de voir qu’il y avait des artistes qui faisaient des affaires cool en français et c’est pour cela que j’ai voulu garder ma francophonie en tant qu’adulte.

Comment êtes-vous venue à la musique ?

À la fin du secondaire, j’ai travaillé deux ans à Kingston puis je suis partie pour l’Australie. J’ai rencontré un gars dans un hôtel de Sydney qui jouait de la guitare. Je me suis mise à chanter avec lui pendant qu’il jouait. Ce n’était rien de spécial. Il avait un petit livre avec des accords et il m’a proposé de me le montrer. Jouer de la guitare fait vraiment mal quand tu commences !

Il est devenu un très bon ami. On a voyagé ensemble en station wagon assez grand pour se mettre en arrière et jouer de la guitare. On est allé sur la côte est. C’était un cours assez intensif de guitare pendant trois mois, mais c’était déguisé en fumer des joints sur la plage, prendre une bière en après-midi, faire un road trip.

Quand avez-vous commencé à gagner votre vie grâce à la musique ?

J’ai beaucoup joué dans les coins de rues à prendre des pourboires. J’ai gagné en confiance.

Parlez-nous de votre tout premier coin de rue

C’était à Byron Bay en Australie : j’avais 21-22 ans. Il faut demander aux commerçants si tu peux sinon tu te fais virer. J’avais fait des open mic puis des amis m’ont encouragé à continuer. Je n’avais pas d’argent ni de job alors je me suis dit aussi bien chanter sur la rue.

J’ai demandé à la propriétaire d’un magasin si je pouvais chanter devant son commerce. Elle était hésitante. Je lui ai demandé de me laisser deux chansons et que je partirais si ça n’allait pas. Finalement, elle est venue me donner de la monnaie !

J’ai appris à connaître une communauté par cette activité. Une fois, j’avais faim, je n’avais pas déjeuné. Je ne pouvais pas arrêter, car il y avait beaucoup de touristes, c’était un rush hour. Un bon samaritain est arrivé avec un sandwich dans une assiette justement au moment où je voulais arrêter. Quand tu es connecté avec du monde, c’est comme si on lisait dans les pensées des autres.

Mélanie Brulée en spectacle. Crédit image : Tomo Nogi

Puis vous êtes passée de la rue à la scène. Quel a été votre premier concert ?

Je suis revenue à Kingston, en Ontario, à 26 ans et je jouais dans la rue. Un de mes anciens employeurs m’a croisé par hasard et il m’a demandé si j’avais déjà pensé jouer ailleurs que dans la rue… Évidemment !

Il était propriétaire d’un pub et m’a proposé de venir y faire un concert. J’arrive le dire au barman puis on m’apprend que l’artiste qui devait passer le soir même venait d’annuler. On m’a offert 75 $ pour le remplacer avec un spectacle de trois heures.

J’ai sorti toutes les chansons que je connaissais au monde surtout des covers rock comme Zombie des Cranberries. Je suis rentré ce soir-là en empruntant la guitare d’un ami. L’ampli grichait. Je n’avais pas de micro. Je croyais que ça allait être mon premier et dernier show. Ils ont appelé un autre musicien pour m’aider. Finalement, le pub m’a offert de performer chaque mardi soir. Je passais ma semaine à découvrir des chansons.

Ça m’a pris dix ans pour développer ma voix et ma personnalité artistique. Je suis revenue au Canada en 2011. Après six mois à Cornwall, je suis allée dans un événement folk à Toronto et j’y ai déménagé pour propulser ma carrière.

En 2013, j’ai fait une demande de subvention au Conseil des arts de l’Ontario puis j’ai été acceptée pour faire un programme de résidence en France. J’ai écrit des poèmes chaque matin et soir en français pour me réémerger dans ma langue que j’avais beaucoup perdu en Australie.

Qu’est-ce qui vous a motivé à reprendre la langue natale dans vos créations ?

En revenant d’Australie, mon vocabulaire souffrait. J’ai eu peur de perdre ma langue. Je me suis dis qu’en écrivant de la poésie chaque matin et soir, j’allais en faire des chansons puis que mon premier album en revenant au Canada allait être en français.

Un projet change en cours de création. Les poèmes n’étaient pas bons, j’en ai gardé juste quelques-uns au final. Mais ça m’a donné une impulsion pour reprendre le français. J’ai écouté de la musique, de la télévision, des entrevues, etc.

On arrive au premier album Débridée en 2015. Dans quel contexte il est né et quel a été la première chanson ?

J’ai rencontré le réalisateur Benoit Morier par Anique Granger avec qui je faisais une tournée dans l’Ouest. Il revenait de Winnipeg et on s’est vu à Thunder Bay. On est allé enregistrer quelques chansons chez lui à Montréal. On a fait trois démos. La première chanson était Peur de moi, on a fait un démo avec des bottes sur un plancher en bois. Il pense vraiment outside of the box, on a fait des trucs spéciaux, mais avec de bons résultats.

L’album Débridée, 2015. Gracieuseté

Après l’enregistrement vient le temps de la parution. Comment on se sent avec son bébé ?

Sortir un album est un immense stress. Il y a toute une zone de doutes. Une chanson n’est jamais finie. Quand on sort, c’est que c’est good enough. Comment le public reçoit nos chansons ne nous regarde pas. Notre travail est de le faire et de le sortir. En ce qui concerne mon premier album, il a beaucoup joué sur les radios et satellites. J’ai gagné assez pour pouvoir faire mon deuxième en anglais (2018).

Au-delà du fait qu’il soit en anglais, en quoi ce deuxième album se différencie-t-il du premier ?

C’est plus country, plus americana. J’ai écrit la plupart des chansons durant un roadtrip que j’ai fait de Nashville à Las Vegas et j’obsédais avec la musique des vieux films western. J’ai des fans en anglais et en français. J’ai beaucoup travaillé mon côté francophone de 2013 à 2018. Je me suis ensuite dit que je faisais partie des deux communautés alors il fallait bien que je donne un album à ma communauté anglophone.

La vie a changé à ce moment, car ce n’est plus faire de l’art pour faire de l’art, mais faire de l’art pour être capable de vivre. La musique était ma job, ce n’était plus la façon dont je gérais mes émotions. C’était la cause de mon stress. C’est pour cela que j’ai fait une grosse dépression en 2019. J’ai voulu arrêter complètement pour six mois et mon six mois s’est terminé en mars 2020 et on sait tous ce qui est arrivé.

Fires, Floods & Things We Leave Behind, 2018. Gracieuseté

On connait votre dévouement à la sensibilisation aux questions relatives à la santé mentale. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce n’est pas un secret que mon père s’est suicidé quand j’avais 12 ans. C’est ce qui m’a poussé à vouloir apprendre plus au sujet de l’anxiété et de la dépression. J’en souffre également, c’est dans mon sang. Quand quelqu’un se prend la vie, tout ce qui reste c’est beaucoup de questions.

Je me suis impliquée dans l’Association canadienne pour la santé mentale. J’ai fait des ateliers avec des jeunes, des levées de fond. J’ai une page dédiée aux ressources en santé mentale sur mon site internet. C’est une mission qui m’a été donnée, j’imagine. Je vois chaque moment de peine comme une opportunité d’apprendre davantage des autres. Tout le monde souffre des problèmes de santé mentale, si ce n’est pas toi c’est quelqu’un que tu connais.

Quand quelqu’un se prend la vie, tout ce qui reste c’est beaucoup de questions. La pandémie a fait qu’on a parlé plus de santé mentale. Tout ce qui était tout petit se ressent vraiment grand lorsqu’on est isolé.

Votre carrière en artistique vous a conduite à la direction de la Coalition de l’industrie de la musique d’Ottawa (CIMO). Dans quelles circonstances cela s’est-il produit ?

J’ai travaillé pour la Canadian live music association, j’ai fait du tracking radio, des programmes, j’ai travaillé pour une entreprise de gérance. Il y a quelqu’un sur le conseil d’administration de l’association qui m’a demandé de postuler à la coalition. De départ, je n’étais pas sûr. Est-ce que j’ai ce qu’il faut pour gérer un organisme comme ça ? Finalement j’ai fait l’entrevue et on m’a dit que j’avais vraiment bien fait. Je sais comment gérer des campagnes, j’ ai organisé de gros événements. Je mets toutes mes forces dans une job et j’ai la chance de faire de beaux changements dans la scène musicale. Je sais ce qui mène au burn-out et comment faire une communauté plus saine pour les artistes.

Que comptez-vous apporter au cours de ce mandat ?

Je veux un cachet de base pour les artistes qu’on embauche. Il y a beaucoup d’artistes qui ont besoin de travail et qui vont faire des shows pour moins que ce que ça vaut. Il y a la télévision qui paye bien, puis on a des artistes qui ne se font payer presque rien sur Spotify. Si on ne se fait pas payer avec nos redevances, comment va-t-on garder la scène musicale active ?

Finalement, je veux vraiment peaufiner notre système de membres pour que chacun puisse se parler, faire des mentorats, apprendre à se connaître pour vraiment créer une communauté. »


LES DATES-CLÉS DE MÉLANIE BRÛLÉE :

1982 : Naissance à Cornwall

2003 : Voyage en Australie

2015 : Lancement de Débridée, album aux trois nominations au Gala Trille Or

2018 : Sortie de Fires, Floods & Things We Leave Behind, son deuxième album

2022 : Devient directrice générale de la Coalition de l’industrie de la musique d’Ottawa

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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