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Mique Michelle, de la couleur pour abaisser les murs

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Mique Michelle n’attend pas la fin du confinement pour vivre sa passion : peindre. À défaut d’agiter ses bonbonnes devant un mur, l’artiste urbaine originaire de Field, dans le Nord, prend son mal en patience avec des croquis au format plus petit. Couleurs éclatantes, larges tailles et souvent abstraites, les œuvres de Mique Michelle ne se veulent pas seulement un art du graffiti. Comprendre le message des œuvres, c’est aussi s’intéresser à son chemin quelque peu unique.

« Vous êtes aujourd’hui confinée, comme la plupart des Ontariens, et pourtant, au moment où la crise a été déclenchée, vous étiez en Côte d’Ivoire, racontez-nous cela…

J’étais, en fait, au Festival du MASA (Marché des arts du spectacle africain). C’était vraiment cool, mais j’ai dû repartir d’urgence. J’ai été chanceuse, le Conseil des arts du Canada m’a beaucoup aidée en m’aidant à sortir, et m’évacuer. J’ai pu donc rentrer au Canada le 17 mars.

Et depuis ?

Je peins ! Disons qu’avant, j’avais l’habitude de faire des grandes fresques sur des murales, et désormais je fais en plus petit. J’apprends à peindre en plus petit des animaux, et je visionne des vidéos pour avoir des conseils.

Quand on voit vos œuvres sur des murales, on se demande toujours combien de temps peut prendre une préparation ?

Ça dépend du sujet ! J’ai mon propre style que j’ai pris avec le temps. Il y a déjà un premier travail avec la préparation du canevas, les croquis. Quand je suis dans les écoles pour une murale, j’ai, par exemple, environ quatre jours. Je le fais alors avec les élèves, à qui je parle aussi de l’histoire du graffiti.

Vous avez réalisé des centaines de murales, parfois même en dehors du Canada, comme au Mexique, en Suède, en République Dominicaine. Cependant, vous avez grandi dans une communauté métisse et souhaitiez devenir bouchère. Voilà quand même deux mondes un peu antinomiques.

(Rires). Oui ! J’ai toujours vu les hommes et mes cousines revenir de la chasse, car chez nous, on était une grosse famille. Ce sont de très bons souvenirs, car lors du repas, c’était toute la famille autour de la table. J’aidais à préparer la viande, à la couper, à la pendre. J’ai rapidement appris ce qu’on pouvait faire avec la peau ou encore, avec les os. C’est une façon de transmettre les traditions.

Comment alors s’est manifesté ce désir de devenir artiste ?

Dans ma communauté, il y a eu beaucoup d’incidents, de violence envers nous. Je ne savais pas comment le gérer, car je n’étais pas la meilleure avec les mots. Même en allant étudier les sciences politiques, ça ne m’a pas aidée à trouver le meilleur moyen pour que les communautés se parlent mieux. J’ai trouvé dans l’art une manière de porter mon message, en souhaitant peut-être que les gens changent leur comportement.

Avez-vous des exemples d’incidents ?

Les murales auxquelles je participe à la création dans les écoles servent à dénoncer ces incidents, que ce soit les actes de violences physiques, ou bien l’appropriation culturelle. Si on arrête le cycle dès le début, on arrête la violence et l’appropriation culturelle. La jeunesse peut faire de belles choses !

Pour nos lecteurs dont le terme est peut-être obscur, qu’entend-on par appropriation culturelle ?

C’est quand tu prends la culture et la tradition des autres et tu fais comme si c’était à toi. Un exemple que je peux donner, l’artiste Amanda PL qui copie les œuvres de l’artiste autochtone Norval Morrisseau, en racontant l’histoire d’une culture qu’elle ne connaît pas, et ainsi se l’approprie. En s’appropriant la culture des autochtones, dans l’histoire, ça a donné, par exemple, les mots sauvages ou eskimos.

Dans le fond, c’est un peu du vol. La bouffe, les langues, voilà une bonne façon de prendre la culture de quelqu’un d’autre, sans la voler. On peut apprendre certaines langues, c’est cool !

L’artiste Mique Michelle devant l’une de ses œuvres. Crédit image : James Park

Revenons au graffiti. Quel est, selon vous, l’avantage d’un tel art ?

C’est un art pour le public ! C’est sensibiliser le public ! Si tu vas garocher des roches au maire, ce n’est pas certain qu’il va t’aider, mais mettre des couleurs sur les murs est pour moi un moyen de donner la bonne information. Je pense que les tableaux dans les musées, ce n’est pas accessible à tout le monde.

Avec la COVID-19, l’art du graffiti peut-il être une façon d’interpeller, de dénoncer ?

Oui ! Surtout quand je vois les gens qui disent que les Chinois sont responsables du virus ! J’en vois cependant des murales pour prévenir du virus qui surgissent en Afrique ! Par exemple, l’artiste Docta fait des murales pour favoriser le port du masque, de se laver les mains, de rester à la maison. Voilà la bonne façon de propager la bonne information !

Avez-vous des projets vous aussi concernant la prévention de la COVID-19 ?

Quand le confinement se termine, j’aimerais le faire, mais présentement, il y a beaucoup de lois avec la distanciation sociale. Ça se peut que dans quelques jours, j’aille peindre sur un mur d’un restaurant à Vanier. Ça sera une fresque de prévention contre la COVID-19, avec comme message : on est capable de rester à la maison.

En parlant de vos œuvres, est-ce qu’il y en a une dont vous êtes la plus fière ?

(Elle réfléchit). Je dirais peut-être la murale dans l’hôtel de ville de Timmins. Ce sont deux mains qui tiennent une plume d’aigle, un objet sacré pour les membres des Premières Nations. La raison pourquoi je trouve ça important : auparavant, au cours d’un serment, il fallait mettre la main sur la Bible. Aujourd’hui, on peut demander la plume d’aigle à la place de la Bible. J’ai donc voulu représenter cela, et la municipalité de Timmins m’a donné sa permission !

La fresque de Mique Michelle à Timmins. Gracieuseté : site web de la Ville de Timmins

Vous êtes issue de la communauté métisse, mais doit-on comprendre alors que votre première langue est une langue autochtone ?

En fait, on pensait toujours qu’on parlait notre français, mais ma famille et moi sommes tous à 100 % Franco-Ontariens. Dans notre manière de parler, nous mettons beaucoup de mitchif. Beaucoup de communautés se sont installées dans ma région de Field, donc cela a fait un gros mélange pour les langues !

Avant, j’avais une grosse peur quand je m’exprimais, j’avais une sorte d’insécurité linguistique en français quand je suis arrivée à Ottawa. Cependant, de voir plusieurs francophones de ma communauté métisse, comme Christian Pilon, devenir des leaders de la communauté, m’a beaucoup aidée.

Est-ce que vous vous considérez à la rencontre de trois cultures, la culture métisse, francophone et aussi anglophone ?

(Rires) Non ! Mon vocabulaire anglophone, il y a des trous dedans ! Arrivée à Ottawa, je me suis souvent fait corriger pour mon anglais !

Vous vivez aujourd’hui de votre art, mais avez tout de même travaillé plusieurs années à la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), notamment comme animatrice culturelle. Qu’est-ce que la FESFO vous a apporté ?

Avant, je n’arrivais pas à parler devant cinq ou dix personnes. J’ai pris confiance grâce à la FESFO. À titre d’animatrice culturelle, par la suite, j’ai développé des ateliers comme le « par et pour », développé aussi l’écoute des élèves, leur donner le droit de parole !

Ce « par et pour », cette place du français, est-elle assez respectée selon vous à la municipalité de Nipissing-Ouest où se situe votre ville de Field. On a l’impression, par exemple, lorsqu’on va à Surgeons Falls, une ville d’ailleurs où vous avez été à l’école, que le fait francophone n’est pas assez mis en avant…

La municipalité a besoin de pousser pour cette francophonie. On dirait qu’ils ont laissé ça tomber quand le groupe CANO a été moins impliqué. Souvent, lorsque je vais à Sturgeon Falls, je peux voir, par exemple, deux francophones que je connais se parler en anglais dans un commerce. C’est décevant.

Diriez-vous que le français est en déclin à Sturgeon Falls ?

À Field non, à Sturgeon Falls, oui ! Je me souviens quand j’étais jeune, il y avait un anglophone dans le village de Field. C’était assez exceptionnel, et tout le monde l’appelait « l’anglais » !

Mique Michelle et d’autres personnes devant l’un des murs extérieurs de la Trinity Anglican Church, à Ottawa, l’une de ses réalisations. Source : Facebook

Pensez-vous qu’on ne parle pas assez des arts visuels dans les médias et en général ?

Je crois que lorsqu’on parle des arts visuels, il faut voir cela comme une démocratie et une sorte de dialogue possible. L’art, c’est aussi sensibiliser le public aux injustices vécues par les communautés.

Je me souviens que tout le monde avait, par exemple, porté attention dans les médias à l’accident d’autocar de l’équipe de hockey junior des Broncos de Humboldt qui a fait 15 morts. La même semaine, quatre jeunes des Premières Nations, en Saskatchewan, étaient décédés, sans que personne n’en parle.

Est-ce qu’il y a un artiste qui vous a marquée plus que les autres ?

Je dirais Ai Weiwei, surtout depuis son œuvre quand, après le tremblement de terre du Sichuan, en 2008, il a fait répertorier la liste des élèves morts dans l’effondrement des écoles et élever une montagne de cartables, en Angleterre. Le gouvernement chinois avait essayé de le mettre en prison, car il ne voulait pas qu’on en parle, du fait que les écoles élémentaires sont fabriquées par la nation.

Les autres artistes que j’admire sont le peintre américain Jean-Michel Basquiat, et l’artiste autochtone Alex Janvier. Ce dernier a, par exemple, 85 ans, mais il dit qu’il sera là, à porter des messages tant que le monde ne sera pas mieux. Cela m’inspire.

Pensez-vous donc être encore-là à son âge, voire plus vieille, à peindre ?

(Rires) Oh là, oh non ! »


LES DATES CLÉS DE MIQUE MICHELLE :

2002 : Devient animatrice culturelle à la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO), poste qu’elle occupera jusqu’en 2017

2005 : Lors d’un voyage en France, commence à s’intéresser à l’art du graffiti

2008 : Retour au Canada

2018 : Réalisation d’une fresque sur l’un des murs extérieurs de la Trinity Anglican Church, à Ottawa

2019 : Réalise une murale à l’hôtel de ville de Timmins

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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