Mes tambours, mon herbe douce, mon hochet, ma ceinture fléchée et ma plume d'aigle. Photo : Robert Falcon Ouellette
Chroniques

Quand les aînés nous quittent, que deviennent les esprits qu’ils portaient?

Mes tambours, mon herbe douce, mon hochet, ma ceinture fléchée et ma plume d'aigle. Photo : Robert Falcon Ouellette

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

Partout au Canada, de nombreuses familles font face à une question difficile : que faisons-nous des choses que les gens laissent derrière eux? À mesure que la génération des baby-boomers vieillit, des maisons sont vidées. Des sous-sols, des garages et des chambres d’amis sont triés. Certains objets sont vendus dans des ventes de succession. D’autres sont transmis aux enfants et aux petits-enfants. Certains sont envoyés aux enchères. D’autres, malheureusement, finissent dans un dépotoir.


Les Canadiens parlent souvent de ce phénomène comme d’un transfert de richesse. Mais c’est
aussi un transfert de mémoire. Un transfert de responsabilité. Pour les peuples autochtones, cette question peut être encore plus complexe. Parce que tout ce qu’un aîné laisse derrière lui n’est pas simplement une possession.

Certaines choses portent un esprit. J’y pense de plus en plus. Au fil des années, j’ai reçu de nombreux objets en cadeau : une ceinture fléchée, des plumes, des tambours, des médecines, des objets faits à la main, des objets portés par d’autres avant moi. Certains sont beaux. Certains sont simples. Certains sont anciens. Certains sont puissants. Ils n’ont pas de valeur parce qu’ils pourraient être vendus. Ils ont de la valeur parce qu’ils ont été donnés d’une bonne manière et parce qu’ils portent un esprit.

Dans plusieurs enseignements autochtones, la vie est comprise à travers des étapes. Dans la direction de l’Est, nous pensons aux enfants et aux générations futures, à la nouvelle lumière qui entre dans le monde. Dans la direction du Sud se trouvent les jeunes adultes, qui grandissent en force et en responsabilité. À l’Ouest se trouvent les adultes et les personnes d’âge mûr, qui portent les familles, le travail et la communauté. Au Nord se trouvent les aînés, ceux qui portent la sagesse, la mémoire et l’expérience, et qui se préparent peut-être à leur passage vers le monde des esprits.

Aujourd’hui, plusieurs aînés ont passé une vie entière à renouer avec la culture, la langue, les cérémonies et les traditions que le colonialisme a tenté de détruire. Certains sont devenus porteurs de pipe. Certains ont porté des tambours. Certains ont pris soin de plumes d’aigle, de paquets sacrés, de hochets, de médecines, de chants et de récits. Certains ont fabriqué des habits cérémoniels, des perles, des sculptures, des peintures ou des objets de cérémonie. Ces choses n’ont pas été faites seulement pour décorer une maison. Elles faisaient partie d’une relation.

Mais que se passe-t-il lorsque cet aîné nous quitte?

Que devient la pipe? Qui porte le tambour? Qui prend soin des plumes d’aigle? Qui comprend la responsabilité? Ce ne sont pas de petites questions. Une pipe n’est pas un objet de collection. Un tambour n’est pas simplement une antiquité. Une ceinture fléchée métisse, offerte avec amour et avec une histoire, n’est pas seulement un morceau de tissu. Les plumes d’aigle ne sont pas des décorations.

Dans plusieurs traditions, ce sont des responsabilités vivantes. Elles ont accompagné des prières. Elles ont entendu des chants. Elles ont été présentes dans le deuil, la guérison, la naissance, la mort, le pardon et les cérémonies.

J’ai déjà entendu parler d’un aîné qui est décédé sans avoir d’enfants. Ses biens devaient être donnés comme de simples objets ménagers. Pourtant, parmi ces objets, il y avait des plumes d’aigle, un tambour et une pipe. Quelqu’un aurait facilement pu les mettre dans une boîte, les envoyer à un magasin d’occasion et croire qu’il n’avait rien fait de mal.

Mais pour ceux qui comprennent, cela n’aurait pas été suffisant.

Un tambour peut devoir être nourri par une cérémonie. Une pipe peut devoir être transférée selon un protocole cérémoniel. Des plumes peuvent devoir être données à la bonne personne, d’une bonne manière. Le protocole exact varie d’une nation à l’autre, d’une famille à l’autre, d’un enseignement à l’autre. Mais la responsabilité plus large demeure : les choses sacrées exigent des soins sacrés.

Ce n’est pas seulement un problème familial. C’est un problème communautaire. C’est aussi une question que les aînés eux-mêmes doivent affronter. Dans nos cultures, les aînés sont respectés. Ils ont beaucoup donné. Ils ont porté des récits, des chants, des enseignements et des fardeaux que beaucoup d’entre nous ne comprendront jamais entièrement. Mais le respect n’enlève pas la responsabilité. Si un aîné porte des objets cérémoniels, il devrait aussi réfléchir à ce qui arrivera à ces objets lorsqu’il ne sera plus ici.

Cette conversation peut être difficile. Les familles évitent souvent de parler de la mort. Nous nous disons qu’il y aura du temps plus tard. Mais plus tard arrive rapidement. Je pense au grand-père William Commanda, l’aîné algonquin respecté et leader spirituel de Kitigan Zibi. Il portait des ceintures wampum sacrées liées à l’histoire, aux prophéties, aux traités et aux relations entre les peuples. En vieillissant, il comprenait que ce qu’il portait ne lui appartenait pas simplement. Cela appartenait à quelque chose de plus grand. Cela devait continuer au-delà de lui.

Voilà l’enseignement.

Nos vies ne sont pas seulement faites de ce que nous accumulons. Elles sont faites de ce que nous portons, de ce que nous protégeons et de ce que nous transmettons.

Alors, peut-être que chaque famille doit commencer à se poser ces questions maintenant. Les grands-parents devraient parler avec leurs enfants et leurs petits-enfants. Les aînés devraient parler avec des ersonnes de confiance dans la communauté. Les familles devraient écrire certaines choses. Qui devrait recevoir le tambour? Qui comprend la pipe? Quelle loge, quel aîné, quel gardien du savoir ou quelle communauté devrait être contacté? Qu’est-ce qui ne devrait jamais être vendu? Qu’est-ce qui doit être rendu, enterré, brûlé, nourri par une cérémonie ou transféré?

Nous disons aux gens de préparer un testament pour leur succession. Peut-être devons-nous aussi nous préparer pour le monde des esprits.

Pas seulement avec un document juridique, mais avec des enseignements. Une conversation. Une cérémonie. Une liste de noms. Un plan fait d’une bonne manière.

Ces conversations ne sont pas morbides. Ce sont des gestes d’amour. Elles protègent les familles contre la confusion. Elles protègent les objets sacrés contre le manque de respect. Elles protègent les esprits qui ont aidé à guider nos aînés tout au long de leur vie.

Au fond, la mort ne demande pas seulement ce que nous laissons derrière nous. Elle demande si nous avons préparé les vivants à prendre soin de ce qui comptait le plus.

Une maison peut être vidée en une fin de semaine. Une responsabilité spirituelle portée toute une vie ne le peut pas. Nous devons parler de cela avant que les boîtes soient faites.

Le tambour avait un esprit,
Seul chez Value Village.
Avec qui as-tu vécu? Qui as-tu aimé?
Esprit errant, sans foyer, cherchant le retour.

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.