Recherche universitaire : l’égalité encore à bâtir pour les femmes issues de l’immigration
TORONTO – Des chercheuses universitaires francophones issues de l’immigration et racisées en Ontario estiment être davantage sujettes à la discrimination fondée sur le genre, le statut d’immigrée ou la langue. Bien qu’elles contribuent à la construction et la production du savoir en français, ce « plafond de béton » reste, selon certaines d’entre-elles, à démolir pour favoriser un système plus méritocratique.
Même si l’Ontario s’est placé au troisième rang des provinces et territoires ayant accueilli proportionnellement le plus de francophones l’année dernière, cette politique migratoire favorable aux francophones dispose d’une toute autre lecture au sein des corps professoraux, dans lesquels les femmes immigrantes peuvent se heurter à l’intersectionnalité du sexisme et à celui du statut d’immigration.
« Sous-représentées, mais sur-sollicitées »?
À l’Université de l’Ontario Français (UOF) à Toronto, la professeure adjointe, Bianca Nugent, explique que de plus en plus de ses collègues ont un parcours d’immigration. En parallèle, les politiques des institutions incluent de plus en plus de notions d’inclusion.
« Elles (les chercheuses) sont sollicitées pour siéger à des comités d’Équité, Diversité et Inclusion (ÉDI) par exemple, décrit-elle. En effet, elles vont porter les dossiers sur ces enjeux mais aussi accompagner des étudiants racisés dans leurs études, et cela sans reconnaissance équivalente. »
Mme Nugent parle d’une « Taxe noire » qu’elles cumulent dans leurs fonctions, les amenant à régulièrement expliquer, justifier puis documenter le racisme vécu.
Toutefois, « les chiffres et les témoignages sont vraiment clairs : les femmes chercheuses noires restent invisibilisées au sein de la recherche francophone », constate-t-elle.
En tant que coordonnatrice du programme de travail social, elle a également contribué au sein de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS), un organisme qui soutient et encourage la recherche académique en français au pays.
D’après Mme Nugent, cette population, dont la reconnaissance académique est aléatoire, voire ignorée, demeure à la fois très sollicitée, mais sous-représentée : « Elles sont moins financées par les fonds de recherche. »

Les inégalités se font également sentir quant à l’accès aux réseaux, aux ressources et dans les collaborations au sein de la sphère académique. Des chercheuses rapportent en effet faire l’objet d’inégalités de genre, combinées au statut de minorisation linguistique, des obstacles notables avant même de pouvoir compléter un doctorat, précise Mme Nugent.
« Ce n’est pas un plafond de verre, c’est un plafond de béton chez les femmes afro-descendantes », tranche-t-elle, en désignant l’intersection des obstacles et des inégalités sociales qui se jouent avec des marqueurs identitaires et culturels.
Une contribution francophone notable
Pour, Amal Madibbo qui enseigne à l’Institut d’études pédagogiques de l’Université de Toronto (OISE), la minorisation mène indéniablement à de multiples exclusions.
« Ça veut dire que notre savoir n’est ni représenté ni inclus, ajoute-t-elle. Par ailleurs, l’apport de cette communauté scientifique à la recherche, notamment celle qui fait avancer les francophonies, apparait ainsi crucial dans une communauté franco-ontarienne multiculturelle. »
« On y amène notre expertise et notre expérience qui font avancer la francophonie », défend la sociologue spécialiste en études sur l’immigration et la mondialisation.

La chercheuse Soudano-Canadienne soutient que lorsque les étudiantes parviennent à s’identifier davantage à leur encadrant académique, elles peuvent s’imaginer prendre la relève et envisager un avenir dans la recherche en français.
Avant de poursuivre son doctorat à l’Université McGill, Yasmine Elmi a créé un programme de mentorat entre étudiants pendant ses études de médecine à l’Université d’Ottawa.
Elle a constaté une réticence des étudiants à demander du soutien ou d’établir un entourage qui peut les appuyer : « C’est brut d’approcher des camarades et de leur demander de l’aide ou des services. C’est une approche très occidentale », explique-t-elle en ajoutant que la majorité des participants étaient des femmes.
« Par exemple entre femmes immigrantes musulmanes, on va se comprendre un peu plus grâce aux notions de partage et de modestie que nous valorisons dans l’espace de travail », avance la chercheuse.

Le mentorat dont elle a bénéficié elle-même au cours de sa vie a joué un rôle clé dans son parcours : « Il reste beaucoup de travail à faire mais j’apprécie tous les rêves que je suis en train d’accomplir, et c’est aussi grâce à mes tantes ou à mes sœurs. »
Ayant été formée dans un lycée français du Kenya, elle souligne que son expérience migratoire lui a permis de se concentrer sur ses recherches qui s’étendent à travers les Amériques, les communautés noires et Autochtones, mais aussi linguistiquement marginalisées.
La contribution de la recherche célébrée lors d’une journée à l’UOF
Ce vendredi à l’Université de l’Ontario français (UOF), la 3e édition de la Journée de la célébration de la recherche se déroulera avec une présentation Mme Madibbo sur la justice et l’équité au quotidien.
Au cours de cette journée ouverte à tous, de nombreux chercheuses et chercheurs du corps professoral enchaineront les discussions et les présentations mettant en lumière la diversité, et les travaux portant sur les francophonies ontariennes.
« Il y a tellement de programmes pour la diversité au Canada mais pas autant de politiques et de lois. C’est bien pour l’image mainstream, mais inadéquate au niveau micro », conclut-elle.
Mme Nugent la rejoint : « Il faut passer de la représentation symbolique à la transformation vraiment structurelle. »