Plus de 10,98 millions de bulletins ont été dépouillés lors du référendum provincial du 19 octobre 2026, marqué par un rejet massif de l'option séparatiste à la Question 10. Photo: gracieuseté d'Ilona Kibangou.
Politique

Référendum en Alberta : le rejet du séparatisme rassure, mais l’immigration inquiète la francophonie

Plus de 10,98 millions de bulletins ont été dépouillés lors du référendum provincial du 19 octobre 2026, marqué par un rejet massif de l'option séparatiste à la Question 10. Photo: gracieuseté d'Ilona Kibangou.

Les résultats préliminaires d’Élections Alberta confirment, ce mardi, le rejet de l’option séparatiste par plus de 75 % des électeurs. Si ce résultat suscite un grand soulagement chez certains, l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) et le politologue Frédéric Boily restent vigilants face aux clivages potentiels sur les enjeux d’immigration, vus comme cruciaux pour la démographie francophone.

L’ACFA, qui s’était engagée dans la campagne bilingue Forever Canadian/Canadiens pour toujours et avait mis en place un guide « Coup de pouce linguistique » élaboré avec l’Espace LiFT pour traduire les questions unilingues anglaises dans l’isoloir, voit la position des mouvements fédéralistes confirmée par les urnes.

Selon les résultats partiels publiés par Élections Alberta – basés sur 84 % des bureaux de dépouillement répertoriés au moment de publier ces lignes – l’option du maintien de la province au sein du Canada à la Question 10 l’emporte avec 75,33 % des voix (1 426 991 votes), contre 24,67 % (467 357 votes) pour l’option souverainiste, sur un total de plus de 1,89 million de suffrages comptabilisés pour cette seule question.

« Il y a vraiment un sentiment de soulagement, confie à ONFR la présidente de l’ACFA, Nathalie Lachance. On a travaillé très fort et on était inquiets par rapport à ce qui pouvait sortir, mais le résultat avec environ trois Albertains sur quatre qui favorisent de rester au sein du Canada nous apporte une plus grande sécurité pour les prochains mois. »

Pour l’organisme porte-parole, ce choix garantit la continuité du cadre constitutionnel canadien qui protège les droits linguistiques, l’éducation en français et le développement des institutions francophones.

Et d’ajouter : « Les Albertains et les Albertaines ont envoyé un message très clair. Nous sommes fiers d’être Albertains et Canadiens, et ce résultat nous permet de regarder l’avenir avec confiance. La francophonie albertaine est profondément enracinée dans cette province et fait partie intégrante de son histoire. Nous voulons continuer à contribuer à une Alberta forte, prospère et pleinement engagée au sein du Canada. »

De son côté la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) réagit en rappelant l’importance de la province. « Hier, les Albertaines et les Albertains ont lancé un message sans équivoque par rapport à leur appartenance au Canada. Nous sommes plus forts ensemble, particulièrement dans le contexte actuel. Il serait difficile d’imaginer le Canada sans l’Alberta, riche de près de 300 000 personnes d’expression française qui contribuent à l’essor de leur province et du pays tout entier », c’est ce qu’on peut lire dans une déclaration écrite envoyée à ONFR.

Les réactions politiques n’ont pas tardé à la lumière de ces premiers résultats sur la question de la séparation ayant commencé à arriver en fin de soirée lundi. Se disant « ravi » que les Albertains aient choisi l’unité, le premier ministre Mark Carney a salué « un grand résultat pour le Canada », précisant s’être entretenu avec Danielle Smith pour poursuivre le travail dans un esprit de fédéralisme coopératif, notamment sur les enjeux migratoires.

En Ontario, le premier ministre Doug Ford s’est réjoui de cette décision en affirmant que les électeurs ont opté pour un avenir « plus fort et plus prospère », tandis que la cheffe de l’opposition ontarienne, Marit Stiles, a salué ce choix de la solidarité en rappelant que « ce qui nous rassemble à travers le pays demeure plus fort que ce qui nous divise ».

Pas de grande surprise

Pour les observateurs de la scène politique provinciale, cette issue reflète les dynamiques observées tout au long de la campagne.

« Il n’y a pas de surprise si l’option du « Non » l’emporte, c’est-à-dire le choix de ceux qui veulent garder l’Alberta au sein du Canada et les partisans du statu quo, explique Frédéric Boily, professeur de science politique au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta. Tout indiquait qu’on s’en allait dans cette direction-là. »

Selon le chercheur, la dynamique au sein du camp souverainiste manquait de souffle dans la dernière droite : « Même quand on écoute les leaders souverainistes, on ne les voit pas très enthousiastes. On ne ressent pas qu’il y a un vent d’optimisme qui les anime. »

Immigration : le nœud de l’inquiétude?

Si le débat sur l’unité nationale a capté la majorité de l’attention médiatique et politique, le politologue rappelle l’ampleur des autres enjeux au bulletin de vote.

« Il y avait quand même cinq questions sur dix qui portaient directement ou indirectement sur l’immigration, rappelle Frédéric Boily. Même si le débat sur la séparation a pris toute la place dans les médias et l’espace public, la moitié du référendum traitait de ces enjeux qui sont fondamentaux pour l’avenir démographique de la province et de la francophonie. »

Les résultats préliminaires confirment une avance du camp du « Oui » sur ces questions, notamment avec 55,33 % de « Oui » à la question 1 visant à restreindre l’immigration globale et 56,66 % à la question conditionnant l’accès aux programmes sociaux et de santé aux seuls citoyens, résidents permanents ou autres statuts approuvés par l’Alberta.

« Il y a un potentiel de créer de véritables clivages, prévient M. Boily. Du côté des minorités linguistiques et ethniculturelles, on s’est senti sous les projecteurs durant ce référendum. Ce sont des sujets porteurs de tensions sociales post-référendaires. »

Le politologue insiste sur les répercussions potentielles à long terme pour la minorité francophone, dont la croissance repose sur l’apport de l’immigration : « Si le gouvernement privilégie uniquement une logique économique et met de côté l’enjeu de la langue, cela pourrait avoir des conséquences à plus long terme pour la francophonie. »

Pour la communauté francophone de l’Alberta, dont la vitalité repose grandement sur l’apport des nouveaux arrivants, les orientations migratoires provinciales seront surveillées de très près.

« Nous avons des inquiétudes, reconnaît Nathalie Lachance de l’ACFA. Nous continuerons à faire beaucoup de démarchage politique pour indiquer l’importance de l’immigration francophone pour la vitalité de la communauté. C’est un ajout à la communauté, mais aussi un atout pour la province qui permet d’atteindre des marchés internationaux. Il va falloir qu’on s’assure que le gouvernement provincial comprend bien ces enjeux. »

Au lendemain du Grand congrès du centenaire de l’ACFA, la présidente réaffirme que la communauté entend s’appuyer sur ses liens solides et poursuivre ses représentations auprès du gouvernement de Danielle Smith : « Notre communauté vient de célébrer 100 ans de mobilisation. Nous voulons poursuivre ce travail pour renforcer la place du français et consolider nos institutions. »

Une participation historique aux urnes

Au-delà des dix propositions soumises aux urnes, l’autre grande question de ce rendez-vous démocratique résidait sans doute dans le niveau de participation et la capacité de mobilisation des électeurs. Un test de participation concluant : plus de 10,98 millions de bulletins ont été dépouillés à travers l’ensemble des questions.

Signe de cet engouement inédit, le vote par anticipation – qui s’est tenu du mardi 13 au samedi 17 octobre – combiné aux bulletins spéciaux avait déjà établi un record avant même le jour du scrutin, représentant plus de la moitié des bulletins enregistrés.

« Le taux de participation s’avère particulièrement élevé, souligne Frédéric Boily. On se situe sur une affluence globale qui dépasse nettement les moyennes provinciales habituelles, qui stagnent généralement sous la barre des 60 %. »

À titre de comparaison, le vote anticipé et par correspondance n’avait séduit que 27,5 % de l’électorat lors de l’élection générale de 2023, où le taux de participation final s’était établi à 60,5 %.

Alors qu’Élections Alberta complétera la vérification officielle des résultats d’ici le 29 octobre, la première ministre Danielle Smith doit s’adresser ce soir à la population pour préciser la suite législative qu’elle entend donner à ce scrutin.