Passer au contenu Passer au pied de page

30 millions de $ des Canadiens en jeu chaque année à l’OIF

Temps de lecture : 6 minutes

Les Canadiens injectent 30 millions de dollars en fonds publics chaque année dans l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Censée être un phare pour la francophonie mondiale, elle fait davantage parler d’elle en raison des scandales. Alors que les pays membres de l’OIF font face à un contexte de restrictions budgétaires sans précédent en raison de la pandémie, des employés et certains observateurs remettent en doute la capacité de Louise Mushikiwabo à mener les réformes nécessaires.

En octobre 2018, quelques jours avant le XVIIe sommet de la Francophonie à Erevan en Arménie, le Canada décidait de retirer son appui à la secrétaire générale sortante de l’OIF, Michaëlle Jean, éclaboussée par les scandales.

Soutenue par le président français, Emmanuel Macron, la Rwandaise Louise Mushikiwabo avait dorénavant l’assurance de prendre la tête de la Francophonie à titre de secrétaire générale.

Mais les hauts fonctionnaires canadiens avaient exigé une contrepartie : que le Canada ait l’assurance d’obtenir le poste d’administrateur de l’institution (la « numéro 2 » de l’OIF). Une manière de pouvoir continuer à faire valoir ses intérêts en hauts lieux, mais aussi de s’assurer que l’OIF mène finalement les réformes nécessaires en matière de transparence et de bonne gestion, confirme des sources gouvernementales canadiennes.

Favorisée par le gouvernement canadien, Catherine Cano, gestionnaire redoutable issue du milieu des médias, est choisie.

En deux ans, Catherine Cano a rééquilibré le budget de l’organisation et coupé trois millions en dépenses.

« Il fallait arrêter la trajectoire négative des déficits consécutifs, presque 7 millions en 2 ans. Les recettes prévues n’étaient pas non plus au rendez-vous. J’ai dû rationaliser, il y a eu beaucoup moins de déplacements, ils devaient être bien justifiés », a-t-elle confié, lors d’un événement virtuel du Conseil des relations internationales de Montréal, le 15 octobre dernier.

Le lendemain, le 16 octobre, elle claque la porte de l’OIF.

Le départ fracassant de Catherine Cano

Pourquoi celle qui devait « faire le ménage à l’OIF » a-t-elle quitté ainsi dans un moment critique pour l’institution internationale ? Une demi-douzaine de proches et d’acteurs au fait des travaux de l’OIF ont constaté que Catherine Cano avait été placée dans une situation impossible.

La Canadienne avait promis de rétablir la confiance en l’OIF en mettant de l’ordre dans les dépenses de l’organisation. Comme administratrice, Catherine Cano avait la responsabilité de la gestion quotidienne de l’organisation et de ses finances. Mais sans son accord, plusieurs personnes ont été nommées à des postes clés de l’OIF, ce qui aurait sapé son autorité et saboté la révision des dépenses en cours.

« Catherine Cano avait compris que l’organisation était plus importante que les intérêts politiques. Mais le politique l’a fait sortir. On ne favorise pas l’intérêt majeur de l’organisation et son mandat de promouvoir la francophonie, préférant plutôt mettre de l’avant l’intérêt politique des pays », affirme un employé qui souhaite conserver l’anonymat de crainte de représailles.

« Catherine Cano était sur une belle trajectoire pour faire des changements majeurs et structurels, mais maintenant tout ça est stoppé. Il y a un problème de gouvernance », dit un autre.

« Catherine Cano ne voulait pas être associée à ce style de gestion. Est-ce qu’on doit décider des gens qui nous entourent en fonction des gens qui nous supportent ? Ou en fonction des compétences et de la transparence ? », affirme un autre intervenant.

« Catherine Cano a écrasé des orteils en coupant les dépenses. En coupant les voyages en classe affaires, les chauffeurs et les hôtels 5 étoiles », affirme une autre observatrice avertie de l’OIF.

Isidore Kwandja Ngembo, analyste politique, qui scrute depuis des années les activités de l’OIF critique le leadership de Louise Mushikiwabo.

« Les nominations sont purement politiques. Est-ce que ce sont les États qui envoient des gens ou l’OIF qui demandent qu’on lui envoie des gens ? Il n’y a que la secrétaire générale qui sait pourquoi elle fait ça », lance-t-il. « On a fait partir Michaëlle Jean en disant que sa gestion n’était pas correcte, mais curieusement ceux qu’on a choisis font les choses de la même façon et même pire », lance celui qui se spécialise en éthique publique.

Les contribuables canadiens ont le droit d’avoir des réponses sur ce qu’il se passe à l’OIF, affirme-t-il. « Le Canada a déjà suspendu ses contributions au Commonwealth. Lorsqu’un état ne voit pas clair dans la gestion, il faut agir. Nous pouvons demander de la transparence », dit-il.

Les choses vont-elles maintenant changer ?

Le Canada verse 25 millions de dollars à l’OIF cette année, alors que le Québec y injecte 5,5 millions de de dollars. La part du Nouveau-Brunswick est de 157 617 $, alors que celle de l’Ontario n’est que de 17 800 $, en tant que membre observateur. Les quatre membres canadiens versent en fait près de 40 % du budget de l’institution.

Une « partie infime de l’argent des Canadiens, des Québécois ou des Ontariens va à financer les activités et les programmes », selon un intervenant actif sur le terrain pour l’OIF. Une allégation qui fait écho aux révélations du rapport de KPMG analysant les dépenses de l’organisation en 2018 et où les activités héritaient en effet d’un toute petite part du budget comparativement à celui des coûts de fonctionnement de l’organisation.

Dans son rapport, KMPG révélait aussi que l’OIF n’est pas « aux niveaux standards des organisations internationales en matière d’organisation, de processus, de ressources humaines et de systèmes d’information ». Le rapport évoquait un manque de surveillance des dépenses et des abus entourant l’utilisation des cartes de crédit, notamment.

Louise Mushikiwabo refuse depuis plusieurs mois les demandes d’entrevues d’ONFR+, mais son équipe a envoyé au front Vanessa Lamothe, conseillère responsable de la Stratégie et des Instances au sein de son bureau.

Vanessa Lamothe balaie du revers de la main l’ensemble des accusations à l’endroit de l’administration actuelle.

L’OIF va-t-elle diminuer ses coûts d’opération pour favoriser des investissements dans davantage de projets ? « Nous sommes aujourd’hui en train de redéployer justement toute cette organisation au bénéfice des programmes et à l’expertise de cette organisation pour lui donner toute sa valeur sur le terrain », affirme la porte-parole de Louise Mushikiwabo. « Aujourd’hui, votre question n’est plus d’actualité », lance-t-elle.

Écoutez un extrait de son entrevue ici :

Y a-t-il trop de nominations politiques ? « Je réponds que c’est faux. Tout est fait dans cette organisation pour qu’il y ait une démarche vraiment qualitative. On doit avoir des employés compétents pour mener à bien notre programmation, c’est tout le sens de la politique mis en œuvre par la secrétaire générale », réplique-t-elle.

Puis, Catherine Cano n’est pas la seule à incarner les réformes en cours, affirme Mme Lamothe.

« Ces réformes ont pu être menées, car la secrétaire générale a été élue avec un mandat de réformes par les chefs de gouvernement. Ces réformes existaient avant Mme Cano », dit-elle. La conseillère de Louise Mushikiwabo s’attriste du climat de suspicion entourant l’OIF.

Mais Vanessa Lamothe est prête à admettre que le retrait de certains privilèges dont profitaient des employés n’est pas toujours bien reçu.

« Écoutez, vous savez que la culture du changement est difficile. Certainement qu’il y a toujours des mécontents quand on change, c’est difficile de changer. Ceci dit, la secrétaire générale s’est adressée aux employés, on est dans une dynamique du changement et c’est bien accueilli. »

L’heure de vérité

Le Canada avec le Québec, la Suisse et la Wallonie-Bruxelles tiennent mordicus à la réforme de l’OIF. La France, elle, ferme les yeux sur certains problèmes de l’OIF pour protéger ses relations avec le gouvernement rwandais, disent plusieurs intervenants.

« La France comme principal bailleur de fond en mène très large et elle essaye de se rapprocher du Rwanda en raison de ses relations compliquées depuis le génocide rwandais. Mais il faut le dire, jamais on a senti que la France avait la même sensibilité que nous aux dépenses de l’OIF », confie Christine St-Pierre, ancienne ministre des Relations internationales et de la Francophonie du Québec.

« Après 50 ans, la question qui se pose  : quelle est en 2020 la valeur ajoutée de l’OIF ? En 1970, l’OIF c’était une coopération post-coloniale. En 1989, elle se voit donner un mandat politique, car le monde est bouleversé par l’implosion de l’Union soviétique. Mais là, on est à une époque où c’est l’investissement massif qui crée la croissance. Quel est le projet global de la francophonie ? », se demande Jean-Louis Roy, qui a dirigé l’institution pendant les années 90.

« Les États semblent ailleurs, ils ne sont pas mobilisés autour de l’OIF. S’ils sont peu exigeants, alors l’OIF va livrer peu », complète-t-il.

Mais dans l’immédiat, le Canada ne peut pas se permettre de perdre le poste d’administrateur de l’OIF, selon Jeremy Ghio, l’ancien attaché de presse de la ministre des Langues officielles et de la Francophonie.

« Le Canada a eu quelques revers sur la scène internationale, notamment en Afrique et au conseil de sécurité (ONU). François-Philippe Champagne doit donc sécuriser cette place à l’OIF. Le Canada est 2e bailleur de fonds, c’est notre place au sein de la scène internationale pour promouvoir la langue française, nous devons la conserver », affirme celui qui est aujourd’hui directeur chez TACT conseils.

Aucune date n’a encore été dévoilée pour l’annonce du successeur de Catherine Cano.

POUR EN SAVOIR PLUS:

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
+5