Société

Repreneurs francophones en Ontario : défis pour certains et nécessité pour d’autres

Photo : Getty

TORONTO – Un Canadien sur quatre sera une personne âgée d’ici 2030 selon Statistiques Canada et près des trois quarts des entrepreneurs voudront se départir de leur entreprise d’ici quelques années selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. Une réalité qui fait émerger une question fondamentale : qui assurera la succession de ces petites et moyennes entreprises? C’est là que le rôle des repreneurs entre en jeu dans un contexte où la population francophone vieillit plus vite que la moyenne provinciale, les besoins sont importants.

Florent Herrmann veut être un repreneur. Il vient d’arriver à Toronto : « Je suis venu en famille et mon objectif ici, c’est la reprise », affirme l’ancien salarié tout juste arrivé de France il y a six semaines.

En vue de reprendre une petite et moyenne entreprise (PME) dans le domaine manufacturier, il explique avoir fait le tour des activités de réseautage francophone dans la région du Grand Toronto pour se familiariser avec le milieu repreneurial franco-torontois. « En tant que nouvel arrivant, j’ai beaucoup misé sur le M&A Club de Toronto, le Club Canadien de Toronto, ainsi que l’Association des Alumni des Grandes Ecoles Françaises en Ontario (AAGEF) », liste-t-il.

Selon lui, « il ne faut pas rester seul trop longtemps, car la première chose c’est de comprendre tout l’écosystème. » Par ailleurs, bien qu’il soit francophone, l’anglais ne lui fait pas peur : « On n’est pas bilingues, mais j’échange en anglais avec les différents interlocuteurs. »

C’est la première fois qu’il prévoie reprendre une entreprise, il souligne la solitude que ce processus implique dans un nouveau pays : « Émotionnellement, c’est un peu les montagnes russes, la reprise. »

Malgré la diversification qu’encourt le secteur repreneurial, les domaines du commerce, des services, le secteur manufacturier, industriel et agricole continuent d’occuper une large portion des entreprises en cession.

« Émotionnellement, c’est un peu les montagnes russes, la reprise. »
— Florent Herrmann, repreneur et nouvel arrivant

Un plan de repreneuriat en français

À Saint-Isidore dans l’Est ontarien, Marcel Laviolette qui est propriétaire d’une ferme avicole depuis plus de 20 ans prépare sa succession et soutient que cette transmission représente un symbole fort particulièrement au sein de la communauté franco-ontarienne.

Après avoir pu convaincre un de ces quatre enfants de prendre le relais lorsqu’il partira à la retraite, M. Laviolette rejoint l’idée que très peu de cédants disposent d’un plan de relève concret. « Tu espères toujours que tes enfants vont suivre tes traces, mais des fois, ce n’est pas évident », évoque l’agriculteur.

Le 15 novembre 2022, la ferme avicole Laviolette a gagné le prix du commerce Ontario-Québec. En tant qu’entreprise franco-ontarienne, la ferme avicole Laviolette est basée à Saint-Isidore, en Ontario. Gracieuseté

« C’est normal qu’on veuille passer la main à un repreneur qui fait partie de la même communauté d’appartenance que la nôtre », décrit-il. D’après lui, cette identité fait en sorte que le tissu social et économique de sa ferme nécessite qu’elle passe aux mains d’un autre francophone.

« Tu as toujours une espérance que tes enfants vont suivre tes traces, mais des fois, ce n’est pas évident. »
— Marcel Laviolette, propriétaire de la ferme avicole Laviolette

En outre, la question de l’expérience tient une place essentielle dans la tête des cédants : « Si quelqu’un commence de rien, c’est pratiquement impossible. C’est sûr qu’à un moment donné, ça prend quelqu’un d’enraciné dans l’agriculture », assure M. Laviolette.

Félix Corriveau souligne de surcroit la pénurie de main-d’œuvre auquel le secteur agricole est confronté. « Le manque de relève dans l’agroalimentaire est criant. C’est pour ça que le repreneuriat en dehors de la famille est récurrent », lance-t-il.

Le directeur décrit que l’organisme, Impact ON s’attelle à porter la voix du secteur auprès des décideurs afin d’obtenir un cadre politique et financier favorable au repreneuriat.

Félix Corriveau a récemment pris la direction générale d’Impact ON. Photo : Gracieuseté

Toutefois, à Toronto, Florent ne cache pas son désarroi vis-à-vis sa démarche de reprise. « En Ontario on voit bien qu’il n’y a pas de système, et cela à tous les niveaux gouvernementaux. À la différence du Québec, où ils ont inventé une sorte d’outil qui incarne au moins cette notion de reprise. »

« Il est nécessaire de mettre en place le cadre législatif et financier pour faciliter la reprise, car sans ça, il est possible que ces entreprises soient reprises par des intérêts étrangers », concède le directeur d’Impact ON.

Ce dernier illustre l’échec de transmission comme « une catastrophe au plan individuel pour l’entrepreneur, mais c’est aussi une fibre du tissu social qui se casse. »

En effet, avec sa ferme, Marcel Laviolette constate l’ancrage important de son établissement au sein de la communauté Isidorienne : « On distribue nos œufs dans la grande région d’Ottawa jusque dans la grande région de Montréal et c’est que c’est sûr que notre nom est vu partout dans les épiceries, les restaurants, etc. »

« Céder une entreprise dans des communautés en situation linguistique minoritaire, c’est encore plus crucial, car c’est comme ça qu’on favorise l’essor de notre langue et nos communautés », confie le Félix Corriveau.