Rencontres

Consolider le postsecondaire, le feu sacré de Lynn Brouillette

VERNER – Lynn Brouillette a dédié l’essentiel de sa vie à l’éducation et à la formation. Enseignante pour adultes à ses débuts, elle a dirigé par la suite le Consortium national de formation en santé (CNFS), puis l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC). Un parcours et un engagement récemment reconnus par l’Ordre de la Pléiade.

« Vous êtes originaire du Nord, n’est-ce pas?

Oui, je viens de Verner, un village à mi-chemin entre North Bay et Sudbury. J’y ai grandi dans une famille francophone. Ma mère était enseignante et mon père un homme d’affaires qui s’est investi dans la politique municipale. À l’époque, il y avait un curé qui ne laissait pas les familles anglophones s’établir. Verner est donc resté longtemps très francophone.

Il ne plaisantait pas, ce curé! Pensez-vous que cela a contribué à préserver Verner de l’assimilation?

Oui, car on vivait exclusivement en français. En arrivant au secondaire, par exemple, je ne savais pas du tout parler anglais. Tout se passait en français dans notre village, y compris à l’école. C’est pourquoi la francophonie est si fortement enracinée en moi. Adolescente, j’étais convaincue de deux choses : j’allais vivre en français et j’allais garder mon nom de famille. Il était clair dans ma tête que j’allais vivre comme ça.

Vous avez en large partie œuvré dans l’éducation et la formation en milieu minoritaire. Pourtant, vous avez fait des études en géologie. Comment passe-t-on de l’idée de « casser des cailloux » à celle de bâtir une communauté?

J’ai travaillé une couple d’années pour la Commission géologique du Canada, un domaine qui me passionne beaucoup, mais mon premier vrai travail a été d’enseigner aux adultes qui retournaient aux études, au Collège Cambrian, avant que le Collège Boréal n’existe. Avec mon brevet d’enseignement, j’ai enseigné les mathématiques et la chimie, dans la division française.

Vous avez ensuite embarqué dans l’équipe de démarrage du Collège Boréal. Quel était l’état d’esprit des enseignants à cette époque, dans cette aventure franco-ontarienne?

J’étais très fière de faire partie de cette première d’un collège francophone dans la région du Moyen-Nord. Ce fut une belle aventure avec le transfert des programmes francophones des collèges bilingues vers le Collège Boréal. Mes collègues et moi étions fiers d’avoir notre propre institution. On se donnait corps et âme à elle. Tout le monde travaillait au succès du Collège.

Lynn Brouillette a dirigé le CNFS et l’ACUFC. Photo : Gracieuseté Lynn Brouillette

Après 19 ans d’enseignement dans le système collégial, pourquoi avoir basculé dans des postes administratifs?

C’était l’opportunité d’agir sur des projets à l’échelle nationale, comme représenter le Collège Boréal dans le Consortium national de formation en santé (CNFS). Cette expérience m’a donné le goût des projets pancanadiens. Je trouvais ça absolument fascinant. En 2017, j’ai fait le saut vers le secrétariat national de ce consortium qui, de fil en aiguille, s’est joint à l’Association des universités francophones pour devenir l’ACUFC en 2015.

Dans quelle mission vous êtes-vous le plus engagée?

J’ai mis toute mon énergie dans le partenariat, en travaillant sur des projets qui dépassent la province, en collaborant avec des gens de partout en milieu minoritaire. Ce sont ces partenariats entre universités et entre collèges qui ont fait le succès du Consortium, permettant la mise en place de plusieurs programmes dans le domaine de la santé pour ultimement avoir plus de professionnels capables d’offrir des services dans les deux langues officielles dans nos communautés. Le CNFS reste un modèle exceptionnel en termes de partenariat.

Arrivée à la tête de l’ACUFC, avez-vous eu le sentiment d’avoir une voix plus forte et plus large?

Oui, cela m’a donné un mandat très clair de représenter les intérêts collectifs, particulièrement auprès du gouvernement fédéral, parce que, même si l’éducation postsecondaire est de compétence provinciale, le fédéral a un rôle à jouer. On lui a fait comprendre les réalités des établissements en contexte de francophonie minoritaire.

Quel enjeu vous a particulièrement alertée ces dernières années?

Quand le gouvernement fédéral a mis une limite sur le nombre d’étudiants arrivant de l’étranger, il y a deux ans, on a fait valoir que pour nos établissements les choses étaient très différentes. C’était problématique que tout d’un coup on traite nos établissements de la même façon qu’on traite les anglophones. Finalement, le ministre a exempté nos établissements et ça a été une réussite dont on était très fiers. Ça illustre souvent le fait que les gouvernements, quand ils réfléchissent ou émettent une nouvelle loi, n’ont pas toujours le réflexe de penser aux conséquences pour les francophones.

Une part importante de son rôle a été de sensibiliser le gouvernement fédéral aux réalités du postsecondaire en milieu minoritaire, ici avec l’ancienne ministre des Langues officielles Mélanie Joly. Photo : Gracieuseté Lynn Brouillette

Quand les gouvernements intègreront-ils une fois pour toutes cette dimension avant d’agir, selon vous?

On n’en verra jamais le bout : il faudra sans cesse sensibiliser les fonctionnaires à la nature du contexte minoritaire. Avec le temps, ça fait son chemin et à un moment donné, on a des ministères qui mettent en place des mesures positives pour que nos établissements ne subissent pas des contrecoups. Mais c’est un travail continuel.

Comment jugez-vous l’évolution de l’offre de programmes francophones au cours des dernières années?

C’est vraiment exceptionnel. Il y a 20 ans, on parlait d’une trentaine de programmes de formation en santé, alors que maintenant on parle d’une centaine un peu partout dans nos collèges et nos universités. Mais ça reste fragile dans le sens où c’est toujours une question de nombre.

Pour un établissement postsecondaire en contexte minoritaire, mettre en place un programme signifie des coûts identiques à ceux d’un établissement anglophone, excepté qu’il n’a pas les revenus qui vont avec. On va avoir une classe de 10 au lieu d’avoir une classe de 60.

En même temps, nos établissements doivent toujours être à l’affût des dynamiques de marché : anticiper les programmes qui s’étiolent ou qui vont disparaître, puis quels sont ceux qui vont être porteurs. Ça prend de l’habileté et, parfois, quasiment une boule de cristal.

Une boule de cristal, et de la stratégie comme on le voit avec l’UOF avec ses nouveaux baccalauréats qui font écho au marché du travail, ou l’Université de Sudbury qui fait des ponts avec l’Université d’Ottawa…

Oui, une stratégie et de l’agilité. On dit souvent qu’il faut savoir virer de bord. C’est l’expression qui décrit le mieux comment nos établissements doivent rapidement s’ajuster avec des programmes qui répondent aux besoins. Cette agilité-là a un coût aussi : fermer des programmes et en ouvrir d’autres rapidement avec des ressources limitées.

Mme Brouillette siège au conseil d’administration de la FCFA, présidée par Liane Roy. Photo : Gracieuseté Lynn Brouillette

Vous êtes, entre autres, une ancienne étudiante de la Laurentienne. Comment avez-vous vécu les coupes de programmes de 2021?

C’est certain qu’on s’inquiétait pour les programmes francophones. C’était perdre des acquis. On suivait ça de très près. Notre association n’intervenait pas dans un contexte comme ça mais on essayait d’appuyer dans la mesure du possible, mais c’était quand même très difficile pour la communauté. On est conscients qu’il va y avoir des séquelles pour bien des années à venir.

L’expérience que vous avez accumulée vous sert-elle aujourd’hui au conseil d’administration de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), dont vous êtes membre?

La FCFA – qui a fêté ses 50 ans – a évolué de façon extraordinaire. Elle a trouvé le bon créneau dans lequel travailler, surtout au niveau des politiques publiques. J’apporte de l’énergie et de la créativité au conseil d’administration, surtout quand on touche au postsecondaire et à l’ancrage de la francophonie dans ma communauté d’origine. J’essaye de trouver des solutions pour continuer à faire vivre notre belle francophonie.

Envisagez-vous de revenir un jour à Verner? Le village ressemble-t-il toujours à celui de votre enfance?

Mes parents m’ont donné un bout de terrain là-bas. On est en train de construire une maison, mon conjoint et moi, où on devrait déménager prochainement. Beaucoup de choses ont changé. Dans certaines entreprises, ça se passe juste en anglais. C’est une réalité pas facile à digérer pour moi… La francophonie m’est tellement importante que j’aurais souhaité que ça reste comme avant.

Mme Brouillette décorée de l’Ordre de la Pléiade, une distinction internationale de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF). Photo : Gracieuseté Lynn Brouillette

Maintenant que vous êtes à la retraite, imaginez-vous vous investir dans une autre aventure?

Disons qu’il y a des choses qui se trament (rires). Tout le monde ne sait pas que je suis revenue de façon permanente dans le Nord. À suivre!

Quel regard portez-vous justement sur cette francophonie du Nord?

Dans le Nord, des organismes font un travail exceptionnel. Je pense aux Compagnons des francs loisirs à North Bay qui étendent leurs actions au-delà de la ville, dans différentes communautés. Je trouve ce genre d’organisme très courageux. Ailleurs aussi, on voit beaucoup d’engagement comme à Sudbury et son solide noyau francophone. Dans le Nord, c’est souvent une poignée de gens très engagés avec beaucoup d’énergie qui vont chercher des financements vitaux. Il faut être passionné pour faire ce travail-là.

Parfois, la passion est récompensée par une médaille. Vous avez reçu une distinction dans l’Ordre de la Pléiade. Ça vous a-t-il touchée?

C’est tout un honneur de recevoir une telle médaille. On fait ce travail par amour, par conviction. C’est le fun d’être reconnue mais, en même temps, je me dis que j’ai été privilégiée de faire quelque chose qui m’a gardée dans la francophonie. Ce n’est pas que du hasard… Ce sont toutes sortes de décisions qui nous amènent à ce parcours-là, un parcours que je ne pouvais imaginer quand j’étais jeune. C’est à la fois satisfaisant et gratifiant. »


1964 : Naissance à Sudbury

1995 : Débute comme enseignante au Collège Boréal

2007 : Intègre le secrétariat national du CNFS

2016 : Devient directrice générale de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC)

2025 : Entre au conseil d’administration de la FCFA et reçoit l’Ordre de la Pléiade

Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.