Je parle français : un peu, passionnément, à la folie
Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.
[CHRONIQUE]
Comme dans le célèbre jeu de la marguerite, je m’imagine parfois cette fleur entre les doigts, à en arracher les pétales un à un, non pas pour deviner si mon amoureux m’aime en retour, mais pour tenter de mesurer, même par hasard, le degré d’amour que je porte à la langue de Molière.
Alors, je répète en boucle… je parle français : un peu, passionnément, à la folie.
Vous vous demandez sûrement comment j’en suis arrivée là. Eh bien, vivre dans une ville multiculturelle comme Toronto vous amène inévitablement à vous poser bien des questions.
Au fur et à mesure que j’effeuille ma marguerite imaginaire, je me rends compte que ma relation avec le français n’est jamais stable. Elle bouge. Elle change. Elle dépend du contexte, de l’endroit où je me trouve, de la personne à qui je parle, et parfois même de mon humeur. Sans doute parce que le français, pour moi, ce n’est pas juste une langue, mais une histoire, parfois digne d’un scénario pas toujours hollywoodien, mais profondément réel.
Dans les rues de Toronto, je me balade. J’écoute. Et ce que j’entends, ce n’est pas un français, mais des français. Des accents d’ici, d’ailleurs, de partout. Un français qui vient d’Afrique, des Caraïbes, d’Europe, du Québec et de l’Ontario. Un français qui se mélange à l’anglais sans demander la permission. Un français qui s’excuse parfois d’exister.
Et moi, là-dedans, je me situe où?
Je parle français, oui. Mais pas toujours de la même façon. À l’école, je choisis mes mots. Dans un cadre professionnel, je fais attention. Avec mes amis, je relâche. Avec ma famille, je redeviens moi. Et parfois, sans même m’en rendre compte, je switch à l’anglais. Pas par rejet, mais par réflexe, par facilité ou par survie sociale. J’ai l’impression que c’est le cas de bien des franco-ontariens, qui sans même s’en apercevoir, essaient d’intégrer le français dans leur quotidien, alors que, logiquement, ça devrait être l’inverse. Non? « Well… I guess… peut-être », comme le diraient les jeunes d’ici.
Et ça, ça m’a longtemps dérangée.
Parce qu’on nous a appris que parler français, surtout ici, c’était presque un acte militant, un devoir, une responsabilité, un héritage à préserver. Et je comprends. Vraiment! Mais ce qu’on ne nous a pas toujours dit, c’est à quel point cette responsabilité peut aussi être lourde à porter. La pression de « bien parler », la peur de mal dire. L’insécurité linguistique qui s’installe doucement, sans bruit.
Un jour, à l’église, j’ai posé une question toute simple aux jeunes autour de moi. Je leur ai demandé : « Vous préférez l’anglais ou le français? » Les réponses ont fusé. Et l’une d’elles m’a fait sourire : « Lorsque moi je prie, je prie en français ». Sur le coup, j’ai trouvé ça drôle. Et puis je me suis posé la question, pour de vrai, est-ce que le Christ comprend mieux le français que l’anglais? Est-ce qu’il serait plus franco-ontarien que bilingue? Ou est-ce que, tout simplement, Dieu écoute le cœur avant la grammaire?
La réponse m’a frappée comme une évidence. On prie dans la langue dans laquelle on est le plus à l’aise. Dans celle qui nous permet d’être vulnérables. Dans celle qui nous permet d’être vrais. Et là, j’ai compris quelque chose d’important. Si même dans la prière, on choisit la langue du confort, pourquoi est-ce qu’on se juge autant dans le reste de nos vies? Pourquoi est-ce qu’on a l’impression que notre français doit toujours être impeccable pour mériter d’exister?
Pour celles et ceux qui aiment le jeu de la marguerite, la mienne a presque perdu tous ses pétales. À ce stade, le jeu est presque fait. Je réalise « un peu » que mon français est imparfait. Il est teinté d’anglais, il porte des accents, il hésite parfois et se corrige souvent.
Ah ben, le hasard ne m’aide pas beaucoup cette fois-ci…Figurez-vous que je parle aussi français quand j’ai des choses importantes à dire. Quand je veux raconter mon histoire. Quand je veux défendre une idée. Quand je veux rire, parce que certaines blagues ne fonctionnent que dans cette langue et ce n’est pas Louis de Funès qui dirait le contraire. Plus je l’utilise pour dire l’essentiel, plus je réalise à quel point je m’y attache, passionnément.
Chez plusieurs jeunes, il y a cette idée qui circule, parfois à demi-mot, parfois très clairement. Poursuivre ses études en français en Ontario, c’est déjà fou, non? Comme si ce choix n’allait de soi pour personne. Comme s’il fallait toujours se justifier, expliquer pourquoi, rassurer. Puis, il y a ce moment où l’on réalise que parler français, l’étudier, le choisir au quotidien devient presque un acte déraisonnable. Un geste qu’on doit défendre. Alors peut-être que oui, on aime cette langue et on la parle finalement à la folie.
Vous l’aurez donc compris, je parle français : un peu, passionnément, à la folie. Avec mes accents, mes hésitations, mes influences.
Et aujourd’hui, j’arrête d’arracher les pétales, je garde la marguerite entière!
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.