Au-delà de l’école : ces organismes qui enseignent l’histoire des Noirs aux jeunes
TORONTO – À partir de la prochaine rentrée, l’histoire des Noirs fera officiellement son entrée dans certains programmes scolaires ontariens, notamment en 7e, 8e et 10e année. Une avancée saluée par plusieurs acteurs communautaires. À Toronto, des organismes communautaires œuvrent depuis plusieurs années sur le terrain pour transmettre aux jeunes afrodescendants une histoire trop souvent absente des salles de classe.
Parmi eux, le Centre de l’identité et de la culture africaines (CICA), fondé par Sandra Adjou Akiremy, et le Mouvement pour l’inclusion des communautés racisées de l’Ontario (MICRO), dirigé par Elykiah Doumbe.
Deux approches distinctes avec la même conviction : connaître son histoire est un levier puissant d’émancipation.
CICA : « Quand un citoyen sait qui il est, il n’a pas de limites »
Créé en 2018, le CICA est né d’un constat simple : de nombreux jeunes afrodescendants grandissent sans connaître leur histoire.
« Notre objectif, c’est vraiment d’éduquer ces jeunes-là, à connaître leur histoire qui est souvent méconnue et à pouvoir être outillés pour vivre en tant que citoyens à part entière », explique Sandra Adjou Akiremy.
L’organisme à but non lucratif s’articule autour de plusieurs piliers : histoire, art, culture, estime de soi, affirmation de soi, implication communautaire et même éducation économique. Les ateliers sont offerts en ligne et en présentiel, parfois même dans les écoles.
Le CICA ne se limite pas à l’histoire africaine au sens strict. Il embrasse l’ensemble des parcours afrodescendants : Afrique, Caraïbes, Amérique du Sud et diaspora canadienne.
« Partout où il y a des peuples noirs, on veut raconter leur histoire », affirme la fondatrice.

L’organisme a notamment produit deux bandes dessinées sur des royaumes et empires africains et mis en place des programmes de mentorat réunissant des professionnels afrodescendants autour de la jeunesse.
Les effets observés sont concrets. Sandra Adjou Akiremy évoque des jeunes qui, auparavant, répondaient à la discrimination par la colère.
« Le fait de savoir que leur histoire n’est pas une histoire négative, le fait de savoir qu’ils peuvent répondre et que ce n’est pas la colère qui résout le problème, ça fait toute la différence », souligne-t-elle.
Au-delà des jeunes afrodescendants, le CICA ouvre aussi ses portes à d’autres publics.
« Si j’éduque mes enfants et que les autres élèves de la classe ne sont pas éduqués, ça ne change pas grand-chose », rappelle-t-elle.
MICRO : reconstruire le récit et guérir les fractures
MICRO voit le jour en 2020, en pleine pandémie de la COVID, dans un contexte mondial marqué par la mort de George Floyd et une vague d’indignation face aux violences policières visant les personnes noires. Confinée comme beaucoup d’autres, Elykiah Doumbe organise alors des rencontres virtuelles sur Zoom, afin d’offrir un espace de parole à des membres de la communauté noire traversés par la colère, la tristesse et l’incompréhension.
« On a pleuré, on a fait notre deuil, mais comment aller de l’avant? », raconte-t-elle.
De ces échanges à distance naît une réflexion plus profonde : le racisme prospère dans l’ignorance, les biais et des fractures historiques mal comprises. Pour y répondre, il faut revisiter l’histoire, se la réapproprier et reconstruire le récit.
MICRO développe ainsi le programme Connexion culturelle, financé pendant trois ans par la Fondation Trillium. Il repose sur quatre piliers : des ateliers de passeurs culturels (destinés notamment aux parents), un club de lecture d’auteurs noirs, des cours de langues africaines et des cours en storytelling.
« Si on n’a pas de voix, on ne peut pas s’asseoir autour de la table », explique Elykiah Doumbe, soulignant l’importance de se raconter soi-même.
Un atelier d’écriture intitulé Fier d’être Noir, destiné aux enfants de 7 à 12 ans, a même donné naissance à un livre collectif distribué dans certaines écoles.

Les retombées sont tangibles : une fierté identitaire renouvelée.
« Des enfants qui avaient honte d’apporter leur nourriture à l’école ou de porter des vêtements traditionnels disent aujourd’hui qu’ils n’ont plus aucun problème à le faire », observe la fondatrice.
MICRO insiste aussi sur la transmission intergénérationnelle. Pour Elykiah Doumbe, connaître ses racines permet de développer « une colonne vertébrale » et une confiance en soi durable.
L’arrivée de l’histoire des Noirs à l’école : avancée… mais vigilance
Les deux fondatrices accueillent positivement l’intégration prochaine de l’histoire des Noirs dans les programmes ontariens, tout en appelant à la prudence.
Pour Sandra Adjou Akiremy, il s’agit d’« une reconnaissance systémique » attendue depuis longtemps. Mais elle s’interroge sur la mise en œuvre.
« Il ne suffit pas de dire qu’on va le faire. Il faut voir la manière dont ça va se faire », insiste-t-elle, évoquant la nécessité d’un curriculum solide et d’une formation adéquate des enseignants.
Elle regrette également que l’enseignement soit limité à certains niveaux scolaires : « Le fait que ce soit seulement à certains niveaux scolaires, ce n’est pas quelque chose qui me réjouit. Je pense que ça devrait être partout. Dès qu’il y a histoire, si on enseigne l’histoire de tout le monde, ça devrait être à tous les niveaux scolaires. »

Du côté de MICRO, l’intégration scolaire est vue comme une opportunité d’élargir le regard collectif.
« Il faut que tout le monde apprenne, pas seulement les Afrodescendants », affirme Elykiah Doumbe.
Pour Elykiah Doumbe comme pour Sandra Adjou Akiremy, l’école ne peut toutefois pas tout faire seule. Le travail communautaire reste essentiel pour offrir des espaces sécuritaires de parole, de création et de guérison. Les deux organismes, CICA et MICRO, évoluent d’ailleurs en proximité et collaborent régulièrement. Sandra Adjou Akiremy a notamment accompagné Elykiah Doumbe dans les premières étapes de la création de MICRO, illustrant une volonté commune de bâtir des ponts plutôt que de travailler en vase clos.
Au-delà de février
Les deux organismes partagent enfin une préoccupation commune : ne pas cantonner ces enjeux au seul Mois de l’histoire des Noirs. L’histoire afrodescendante ne constitue pas un chapitre isolé, mais une composante à part entière de l’histoire canadienne et mondiale.
En attendant que l’école ajuste pleinement ses pratiques, CICA et MICRO continueront, chacun à leur manière, à transmettre, réparer et inspirer. Parce que, comme le résume l’une des fondatrices, « quand on sait qui on est, on n’a pas de limites »