Mobilisation franco se tient depuis lundi au Carrefour des apprentissages de l'Université d'Ottawa. Photo: Inès Rebei/ONFR
Société

Mobilisation franco : le Québec souhaite redéfinir ses liens avec la francophonie canadienne

Mobilisation franco se tient depuis lundi au Carrefour des apprentissages de l'Université d'Ottawa. Photo: Inès Rebei/ONFR

OTTAWA – Au deuxième jour de la cinquième édition de Mobilisation franco, l’Université d’Ottawa prend des airs de laboratoire diplomatique entre le Québec et les acteurs de la francophonie canadienne. Pour la première fois depuis 2022, ce rendez-vous annuel quitte le sol québécois, un virage géographique qui force le Québec et les provinces à redéfinir leurs liens au-delà du simple cadre protocolaire.

Après quatre éditions tenues à Québec et Montréal, près de 200 délégués représentant 125 organisations des quatre coins du pays ont convergé depuis lundi vers Ottawa. 

« On était rendus au moment d’aller à la rencontre des gens à l’extérieur du Québec », explique Sylvain Lavoie, président-directeur général du Centre de la francophonie des Amériques (CFA), qui pilote l’événement aux côtés de la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) et du Secrétariat du Québec aux relations canadiennes (SQRC).

Liane Roy, présidente de la FCFA, rappelle que l’idée d’alterner entre le Québec et les autres provinces existait dès le départ, mais qu’il fallait d’abord briser un mur d’ignorance. 

Selon Liane Roy, présidente de la FCFA, la participation à l’événement a bondi de 80 organisations en 2022 à 150 en 2026. Photo : Inès Rebei/ONFR

« Il a été beaucoup dit que les organismes du Québec ne connaissaient pas beaucoup les organismes de la francophonie canadienne, et que les organismes de nos communautés ne connaissaient pas ceux de la société civile du Québec », souligne-t-elle.

Et d’ajouter : « On voulait s’assurer que les Québécois comprennent bien les réalités des communautés »

Une interdépendance assumée 

Présent en personne pour acter ce changement de paradigme, le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, a affirmé vouloir délaisser la posture historique du « grand frère » au profit de celle de partenaire d’égal à égal.

« On faisait l’erreur de voir le Québec comme un grand frère. Je préfère nettement la posture de partenaire »
— Jean-François Roberge

« C’est un message d’ouverture sur tout le Canada. Mobilisation franco, c’est au départ une initiative qui part du Québec, par le Secrétariat aux relations canadiennes, mais c’est une activité de francophonie canadienne. Je trouve ça extraordinaire d’être ici, chez nos voisins ontariens », a-t-il affirmé en entrevue avec ONFR.

Pour le ministre québécois responsable de la Francophonie canadienne, la force du français dans la province est devenue indissociable de la vigueur de ses alliés extérieurs : « On a besoin d’alliés francophones partout à travers le Canada et on a besoin aussi de l’innovation qui vient de ces communautés-là »

Le ministre Roberge a profité de la tribune pour appeler à une forme de « franco-vigilance » face aux failles des programmes fédéraux, dénonçant une situation où certains immigrants recrutés pour les provinces hors Québec finissent par s’installer sur le territoire québécois. Photo : Inès Rebei/ONFR

Cette ambition de rapprochement trouve son prolongement naturel sur le terrain des affaires. 

Jean-François Roberge souhaite que la langue quitte le giron purement folklorique pour devenir un levier de croissance : « On était habitués à faire des tournées d’artistes. C’est correct. Maintenant, il faut que les entrepreneurs se voisinent, signent des contrats, fassent des affaires avec le lien de la francophonie. »

Refus du paternalisme

Pour Mireille Isidore, directrice générale de l’organisme albertain Kayano, ce premier déplacement dans le cadre de l’événement fait office de test de sincérité pour le Québec. Établie à Edmonton depuis 26 ans, elle porte un regard lucide sur l’évolution des rapports de force et attend des gestes concrets.

« Ce qui m’a attirée ici, c’était le fait qu’une structure mise sur pied au Québec voie le Québec non pas comme celui qui prend les rênes du français, mais comme un partenaire. On a toujours l’impression que le Québec veut donner le ton. Cette ouverture vers la diversité des provinces est beaucoup plus enrichissante que le paternalisme historique. »

Pour Mireille Isidore, l’expérience immersive permise par l’événement offre l’occasion de sortir de l’urgence du quotidien pour mettre en perspective les accomplissements communs, procurant ainsi le recul nécessaire et l’inspiration pour surmonter les obstacles futurs. Photo : Inès Rebei/ONFR

Elle insiste sur la nécessité de transformer les discours en gestes concrets : « Je vais retourner en Alberta; ma responsabilité est de continuer ce dialogue avec les organismes qui font le même travail sur le terrain. Ce sont les actions des prochains mois qui diront si le Québec a vraiment changé sa posture. »

De son côté, Audrey Fournier, directrice générale de la Fédération franco-ténoise, voit dans l’arrivée du Québec une perturbation constructive, mais complexe. Elle décrit une friction entre la solidarité naturelle des milieux minoritaires et l’arrivée d’un bloc majoritaire puissant.

« On est souvent entre nous, francophonie canadienne, à parler d’un enjeu qu’on connaît bien avec les mêmes objectifs mais là, le Québec à la table nous sort un peu de notre vision commune »
— Audrey Fournier

Pour elle, la collaboration est une transaction de savoir-faire : « Le Québec a des outils structurants très développés. En les partageant, il nous permet de sauver un temps précieux. Mais nous avons aussi développé des expertises uniques en milieu minoritaire, notamment dans le Nord, que nous pouvons partager avec le Québec. C’est cette réciprocité qui doit être au cœur du pacte. »

Audrey Fournier est venue de Yellowknife à Mobilisation franco avec l’espoir de trouver des expertises et des partenariats pour développer un projet de jeu pédagogique qu’elle souhaite voir s’exporter dans la francophonie canadienne. Photo : Inès Rebei/ONFR

Philanthropie

Pour la première fois, Mobilisation franco a ouvert le dossier de la philanthropie, un levier d’autonomie financière encore sous-exploité dans l’espace francophone.

« Nos universités et nos collèges francophones en situation minoritaire vont chercher beaucoup moins de fonds au niveau de leurs anciens élèves (alumni) que des institutions anglophones qui existent depuis des centaines d’années », déplore la présidente de la FCFA. 

Cette édition réunit des participants issus de 125 organisations – dont la moitié proviennent du Québec et le tiers de l’Ontario – représentant ainsi l’ensemble des provinces et territoires canadiens, à l’exception du Nunavut. Photo : Inès Rebei/ONFR

L’enjeu à Ottawa était de décloisonner ce secteur pour créer une culture de l’investissement communautaire. L’objectif est de forger des alliances entre les fondations québécoises et celles des provinces : « Il faut que les fondations apprennent à se connaître et à collaborer sur des projets communs pour créer un effet de levier financier », précise-t-elle.

Cette ambition se concrétise lors des rencontres de « vis-à-vis », un format de jumelage permet à des acteurs de différents territoires, travaillant dans le même secteur (justice, petite enfance, économie), de s’asseoir face à face. Environ 80 projets de collaboration concrets sont nés de ces tête-à-tête depuis 2022.

Place à la relève

Un autre aspect majeur de cette édition est l’intégration d’une délégation jeunesse massive. 

Le Centre de la francophonie des Amériques a fait de la jeunesse le pilier de cette édition en orchestrant une délégation pancanadienne, regroupant des leaders de 18 à 35 ans venus du Québec, de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick.

Pour Sylvain Lavoie, cette première édition hors Québec est un « pont » qui ouvre la voie à d’autres occasions de rencontre partout au pays. Photo : Inès Rebei/ONFR

« C’est important que la jeunesse soit représentée. On veut qu’ils soient des acteurs du changement dès aujourd’hui. Ce sont eux qui agiront concrètement pour ce rapprochement », soutient-il. Ces jeunes leaders participent à des ateliers sur l’intelligence artificielle et l’entrepreneuriat social, des domaines où les barrières provinciales s’effacent devant l’innovation technologique.

S’appuyant sur les réflexions de la conférencière Catherine Blais lors de l’édition précédente, Liane Roy avait d’ailleurs souligné dans son discours d’ouverture que notre réalité actuelle est le fruit des décisions de 2005, rappelant ainsi aux leaders que les alliances bâties aujourd’hui sont celles qui façonneront le visage de la francophonie en 2040.

La réussite de Mobilisation franco, qui prend fin ce mardi soir, se mesurera à la pérennité des 80 projets de collaboration déjà nés de cette initiative.