Paule-Véronique Fouda Photo : Gracieuseté
Chroniques

Immigrant.e, oui… et alors?

Paule-Véronique Fouda Photo : Gracieuseté

Chaque semaine, ONFR explore une facette de notre société à travers différentes chroniques. Politique ontarienne, histoire et littérature francophone, regards autochtones et jeunesse.

Le soleil, les beaux jours et les questions d’immigration! C’est un étrange mélange auquel plusieurs immigrants finissent par s’habituer. L’immigration a cette particularité de s’inviter à toutes les tables. Dans les projets d’avenir, dans les conversations ordinaires, dans les moments de joie, mais surtout dans les débats politiques. Même sous un beau soleil, certaines vies restent en attente, suspendues à un courriel, une demande de permis, une décision administrative ou la peur silencieuse de devoir repartir.

« Prendre sans demander, c’est voler. », cette phrase je l’ai entendue bien des fois et pendant longtemps, je l’ai considérée comme une simple leçon de politesse. Aujourd’hui, elle me fait réfléchir autrement. Car s’il y a bien une chose que l’expérience migratoire m’a apprise, c’est qu’immigrer consiste rarement à prendre. C’est plutôt apprendre à demander. Demander le droit d’entrer, d’étudier, de travailler, de rester et parfois même de se sentir légitime.

Se réinventer entre deux mondes

Contrairement à ce que l’on imagine souvent, il n’existe pas une seule expérience de l’immigration. Certaines personnes arrivent au Canada comme étudiantes internationales. D’autres obtiennent un permis de travail temporaire ou entreprennent un parcours vers la résidence permanente. Derrière ces différents statuts administratifs se cachent pourtant des réalités beaucoup plus complexes que les catégories auxquelles on les réduit souvent. Pour plusieurs jeunes, immigrer signifie apprendre à recommencer. Il faut reconstruire son réseau, créer de nouveaux repères, apprivoiser de nouvelles références culturelles et trouver sa place dans un environnement que l’on découvre jour après jour. Mais il faut aussi apprendre à vivre entre plusieurs réalités. On conserve certaines habitudes de son pays d’origine tout en adoptant celles du pays d’accueil. On navigue entre plusieurs identités et parfois plusieurs façons de voir le monde. Au début, cela peut être déstabilisant. On a parfois l’impression de ne jamais être complètement d’ici ni complètement d’ailleurs.

Puis, avec le temps, on comprend que cette position entre deux mondes n’est pas nécessairement un manque. Elle peut devenir une richesse. Les débats sur l’immigration donnent parfois l’impression que les personnes qui immigrent sont uniquement définies par leur statut migratoire. Pourtant, elles sont aussi des étudiant.e.s, des artistes, des employé.e.s, des entrepreneur.e.s, des bénévoles, des collègues, des voisin.e.s et même des ami.e.s. Elles contribuent à la société de multiples façons, souvent bien au-delà de ce que l’opinion publique laisse entendre. Dans les écoles, les universités, les entreprises et les organismes communautaires, de nombreux jeunes issus de l’immigration participent déjà à façonner le Canada de demain. Cette contribution est bien réelle, d’ailleurs selon le Rapport annuel au Parlement sur l’immigration 2025, publié par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, plus de 58 % des nouveaux résidents permanents admis en 2024 relevaient de l’immigration économique. Le même rapport indique également que la migration internationale représentait plus de 97 % de la croissance démographique du Canada en 2024.

Ces chiffres ne servent pas à mesurer la valeur d’une personne. Ils rappellent plutôt que les immigrants participent activement à la vitalité économique, sociale et culturelle du pays. Mais leur impact ne se limite pas aux statistiques. Il se retrouve dans les idées nouvelles, dans les échanges culturels, dans les projets qui voient le jour et dans les ponts qui se créent entre différentes réalités. Il se retrouve aussi dans ces identités hybrides qui naissent lorsqu’une personne apprend à conjuguer plusieurs cultures sans renoncer aucune d’entre elles.

Paradoxalement, c’est souvent au moment où l’on contribue le plus que certaines questions continuent de nous accompagner. Malgré les études, le travail, les amitiés et les années passées ici, plusieurs immigrants connaissent encore ce sentiment discret de devoir constamment démontrer qu’ils méritent leur place. Comme si l’appartenance devait être gagnée encore et encore. La véritable question n’est donc pas seulement économique ou administrative. Elle est surtout humaine. À quel moment cesse-t-on de se sentir de passage? À quel moment comprend-t-on que l’on a tout simplement le droit d’être là?

Plus qu’une étiquette…

Il y a quelque chose qui dérange dans la façon dont on parle parfois des immigrants. Comme si un mot pouvait résumer des trajectoires entières. Comme si qualifier une personne « d’immigrant.e » suffisait à dire qui elle est. Les personnes qui immigrent n’arrivent pas les mains vides. Elles arrivent avec des idées, des rêves, des compétences, des références et des histoires. Elles arrivent avec ce qu’elles sont déjà et avec ce qu’elles deviennent en chemin. Et surtout, elles n’ont rien pris sans demander. Elles ont demandé un visa, un permis, une chance, et parfois même le droit de rêver un avenir différent. En réalité, elles n’ont rien volé, car tout a été encadré, autorisé, justifié et attendu.

Pourtant dans le regard des autres, il reste parfois une distance. Alors peut-être qu’il faudrait inverser le regard. Peut-être qu’il faudrait commencer par voir les gens avant de voir leur statut. Avant de voir une catégorie, voir une personne. Avant de voir un dossier, voir une vie.

Parce qu’au fond, personne ne vit seulement à travers une étiquette.

Et peut-être que c’est là que tout se joue.

Alors, oui je suis immigrant.e.

Et bien plus que ça!

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR et de TFO.