Estelle Chen a cofondé French Tech Toronto et en a assuré la présidence pendant six ans, contribuant à rapprocher les écosystèmes technologiques français et canadiens. Photo : gracieuseté
Rencontres

Estelle Chen, une vision humaine de la tech

Estelle Chen a cofondé French Tech Toronto et en a assuré la présidence pendant six ans, contribuant à rapprocher les écosystèmes technologiques français et canadiens. Photo : gracieuseté

[LA RENCONTRE D’ONFR]

TORONTO – Arrivée au Canada dans un premier temps pour étudier l’économie à HEC Montréal, Estelle Chen s’est finalement imposée comme l’une des figures de la tech francophone à Toronto. Cofondatrice et présidente de French Tech Toronto, elle a bâti des passerelles entre la France et le Canada, mais aussi entre la finance, la technologie et différentes cultures. Pianiste, cadre dans le secteur bancaire et engagée dans la communauté francophone, elle revient pour ONFR sur un parcours guidé par une conviction : les rencontres humaines peuvent faire naître les plus grandes opportunités.

« Vous avez grandi entre la France et la Chine avant de venir au Canada. À quoi ressemblait la jeune Estelle?

La jeune Estelle ne connaissait absolument rien à la tech. J’étais avant tout une artiste, une pianiste. J’ai commencé le piano à quatre ans avec un rêve : jouer mon premier concerto avant mes 15 ans. J’ai joué le premier concerto de Chopin à l’âge de 12 ans, puis, quelques années plus tard, le deuxième de Rachmaninov. C’était mon rêve, et je suis allée jusqu’au bout. J’ai également remporté, plusieurs années d’affilée, le Grand Concours International de Piano, qui se tient chaque année en France.

J’ai assez rapidement compris que je n’en ferais probablement pas une carrière, mais la musique est devenue une force. Elle m’a donné une certaine sensibilité, une capacité à lire une salle et à comprendre les gens qui m’accompagne encore aujourd’hui.

Bien avant la tech, le piano a été la première passion d’Estelle Chen. Photo : gracieuseté

Bien avant la tech, le piano a été la première passion d’Estelle Chen. Photo : gracieuseté

Bien avant la tech, le piano a été la première passion d’Estelle Chen. Photo : gracieuseté

Bien avant la tech, le piano a été la première passion d’Estelle Chen. Photo : gracieuseté

Vous êtes arrivée au Canada sans véritable plan de carrière. Comment vous êtes-vous construit une place?

À l’époque, je voulais étudier l’économie. Après une première année de classe préparatoire en France, j’ai eu l’occasion de rejoindre HEC Montréal. Un ami de ma mère m’avait parlé de cette possibilité et de l’aventure nord-américaine. Je me suis dit : pourquoi pas?

Je suis donc arrivée à Montréal en décembre 2008, sans savoir exactement où cette aventure allait me mener. J’ai très vite compris l’importance du réseau et je me suis impliquée comme bénévole, notamment comme pianiste lors d’événements caritatifs.

A la fin de mes études, je partais pratiquement de zéro : j’ai donné des cours de chinois et de piano, travaillé dans un restaurant quatre étoiles et couru après les chasseurs de tête pour obtenir ma première chance. Quand ta valise est encore légère, tu commences avec ce que tu as et tu construis la suite.

Comment la technologie est-elle finalement entrée dans votre parcours?

J’ai finalement mis le pied dans la porte, puis travaillé en finance. En 2016, j’ai rejoint une entreprise de technologies propres qui transforme des déchets non recyclables en biocarburant. C’est là que la tech est entrée dans ma vie.

J’ai commencé à faire le pont entre la finance et la technologie. Avec le recul, c’est devenu le fil conducteur de ma carrière : travailler à l’intersection de mondes qui ne parlent pas toujours le même langage.

Votre parcours est marqué par plusieurs cultures. En quoi cette diversité est-elle devenue une force?

Je suis née à Paris de parents chinois et, à huit mois à peine, je suis partie vivre en Chine. Mes parents tenaient à ce que je grandisse immergée dans la culture chinoise, que j’en parle la langue, tout en grandissant dans le système français. J’ai donc grandi entre ces deux univers et été scolarisée au Lycée Français de Pékin.

Aujourd’hui, je me sens plutôt franco-canadienne. Être à cheval entre plusieurs cultures m’a appris à naviguer entre elles et à faire le lien entre des personnes et des univers qui ne se comprennent pas toujours spontanément. C’est très utile lorsque j’accompagne, par exemple, des entreprises françaises qui arrivent au Canada.

À Toronto, cette dimension a pris encore plus de sens. Je suis venue pour une carrière, mais j’y ai découvert une communauté française et francophone où les gens s’entraident énormément. C’est aussi comme cela que je me suis retrouvée dans l’aventure de La French Tech Toronto.

Estelle Chen lors du cinquième sommet de French Tech Toronto, en mai 2026, son dernier à la tête de la communauté qu’elle a contribué à bâtir. Photo : Mickael Laviolle

Comment est née La French Tech Toronto et comment expliquez-vous son développement?

Je suis arrivée à Toronto en 2019 pour mon travail et je ne connaissais presque personne. Je me suis rapprochée de la communauté francophone et j’ai rejoint le groupe qui travaillait à l’obtention du label French Tech. Nous l’avons obtenu en mai 2020.

Nous savions qu’une communauté ne se construit pas avec de grands événements du jour au lendemain. Elle se construit dans la durée, rencontre après rencontre, de bouche-à-oreille et surtout par la confiance.

Au départ, nous avions très peu de moyens. Mais nous avions une conviction claire : : faire le pont entre les écosystèmes français et canadiens, mettre les bonnes personnes autour de la même table et accompagner les entreprises qui veulent traverser l’Atlantique.  C’est comme cela que la communauté s’est construite, petit à petit.

À quel moment avez-vous senti que cette communauté avait véritablement pris son envol?

En 2022, notre sommet a accueilli environ 350 personnes, puis plus de 500 l’année suivante. Mais je ne pense pas que la réussite d’une communauté se mesure à sa taille.

Elle se mesure aux opportunités qui naissent après les rencontres : quelqu’un qui trouve un client, un partenaire, un investisseur ou une personne avec qui travailler. C’est cela, pour moi, notre véritable impact.

Quel regard portez-vous sur la place des femmes dans l’innovation?

Nous avons besoin de plus de femmes dans l’innovation parce que nous avons besoin de davantage de perspectives autour de la table. Et la question n’est pas seulement de les faire entrer dans la tech : il faut aussi qu’elles y restent, qu’elles progressent et qu’elles puissent accéder aux postes où les décisions sont prises.

La parité fait partie de l’ADN de French Tech Toronto. En 2023, avec la CCI Française au Canada et La French Tech Grand Paris, nous avons aussi lancé Abeona Network, une initiative née d’une réflexion sur les moyens d’attirer davantage de femmes dans les STIM, notamment grâce au travail d’Anne-Sophie Moroni. Il y a encore énormément à faire.

Décrite par ses proches et collaborateurs comme une dirigeante déterminée, rassembleuse et capable d’entraîner les autres dans ses projets, Estelle Chen a progressivement imposé son style de leadership dans l’écosystème technologique torontois.. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Vous dites que « le leadership n’a pas de genre ». Comment définissez-vous cette diversité?

La diversité, ce sont aussi les générations, les métiers et les différentes manières de penser. C’est une richesse de perspectives.

J’ai eu la chance de rencontrer des mentors qui ont vu quelque chose en moi avant même que je ne le voie. C’est aussi ça, le leadership : reconnaître le potentiel chez les autres et leur donner l’espace pour le révéler.

Un mentor te guide, mais un sponsor est aussi important : il parle de toi lorsque tu n’es pas dans la salle.

Vous sentez-vous aujourd’hui comme un modèle pour d’autres femmes?

Un modèle, c’est un grand mot. Je dirais plutôt une source d’ inspiration.

Si je peux aider plus de femmes à rejoindre la tech, je veux montrer qu’il est possible de réussir sans avoir à choisir entre ambition et authenticité, de rester soi-même tout en prenant sa place. Je me vois surtout comme une leader qui continue d’apprendre, et qui essaie à son tour d’ouvrir des portes pour les autres.

Pourquoi considérez-vous la francophonie comme un avantage économique?

Le français est une force parce qu’il fait partie de notre identité. Il nous rassemble. Pendant longtemps, on l’a présenté essentiellement comme un héritage culturel. Je siège d’ailleurs au conseil d’administration de l’Alliance française de Toronto parce que je crois profondément à la capacité de la langue et de la culture à créer des liens entre les communautés.

Mais aujourd’hui, il faut aussi considérer le français comme un véritable levier économique.

Parler français m’a permis de naviguer entre plusieurs réseaux, plusieurs marchés et plusieurs cultures d’affaires. En Ontario, nous accueillons des entreprises francophones et nous les aidons aussi à comprendre la façon de faire des affaires ici. À l’heure où les entreprises cherchent à diversifier leurs marchés et leurs chaînes de valeur, cette capacité à comprendre les marchés et à créer de la confiance devient un véritable avantage concurrentiel.

La France et l’Ontario ont beaucoup plus en commun qu’on ne le pense, notamment dans l’intelligence artificielle, les technologies propres, les sciences de la vie ou l’innovation industrielle. Il existe déjà des écosystèmes très complémentaires : l’enjeu est de mieux les connecter.

Parler plusieurs langues et comprendre plusieurs cultures est une force économique à long terme. Moi, je vois la francophonie comme la plateforme du futur.

Le 6 mai 2026, Estelle Chen a reçu à Toronto les insignes de chevalier de l’Ordre national du Mérite des mains de Michel Miraillet, ambassadeur de France au Canada. Photo : gracieuseté

Vous avez été faite chevalier de l’Ordre national du Mérite. Que représente cette reconnaissance pour vous?

Pour moi, c’est avant tout un signe de confiance que je reçois avec beaucoup d’humilité. Ce parcours n’a jamais été bâti seule. Il y a des personnes importantes qui ont joué un rôle déterminant dans ce chemin.

Je suis très fière de pouvoir célébrer cette reconnaissance avec les personnes qui ont construit cette aventure avec moi. Mes réussites ne sont jamais seulement les miennes : elles sont le fruit d’une équipe.

Le leadership, pour moi, c’est  avoir une vision claire, savoir la porter, mais aussi rester suffisamment ouvert pour la faire évoluer au contact des autres. C’est créer les conditions pour qu’une équipe puisse donner le meilleur d’elle-même, dans un climat de confiance, d’exigence et de respect mutuel. Autour de moi, il y a des personnes que j’admire profondément, qui m’ont challengée, fait grandir et dont je continue à apprendre

Cette médaille est aussi un encouragement à continuer de servir la communauté et le collectif, à donner plutôt que prendre. C’est cette reconnaissance-là que je veux garder avec moi.

Vous allez quitter la présidence de La French Tech Toronto. Qu’est-ce qui vous attend?

Je pense que je vais prendre une pause.  Moi et les pauses, ça fait deux, mais j’ai besoin de prendre ce temps pour réfléchir, prendre du recul, regarder tout ce qui s’est passé et faire une vraie rétrospective avant de penser à la suite.

Mentalement, il m’a fallu presque un an pour arriver à cette transition. Et je crois profondément qu’il faut savoir bâtir quelque chose de suffisamment solide pour durer dans le temps et continuer sans soi. Si j’y arrive, j’aurai réussi mon pari.

Pour vous, savoir partir fait donc aussi partie du rôle d’un leader?

Je ne vois pas du tout ce départ comme une fin mais comme un passage de relais, fait avec confiance.

Je pense qu’un leader ne doit jamais devenir indispensable. Ce serait même au péril de l’organisation. Son rôle est au contraire de créer les conditions pour que d’autres puissent prendre la relève, réussir à leur tour et même faire encore mieux.

Ces six années ont été remplies de défis, de réussites, d’apprentissages et surtout de rencontres. Nous avons construit cette communauté avec le cœur. Maintenant, il faut savoir laisser la place à ceux qui écriront la suite. »


LES DATES CLÉS D’ESTELLE CHEN :

2008 : Arrivée au Canada pour étudier à HEC Montréal

2016 : Premiers pas dans la tech au sein d’une entreprise de technologies propres

2019 : Installation à Toronto et rapprochement avec la communauté francophone

2020 : Obtention du label French Tech Toronto

2022 : Premier grand sommet post-pandémie de French Tech Toronto, avec environ 350 participants

2023 : Lancement d’Abeona Network, consacré notamment à la place des femmes dans les STIM

2026 : Cinquième et dernier sommet à la tête de French Tech Toronto

2026 : Nommée chevalier de l’Ordre national du Mérite

Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.