« Au bord du précipice » : le cri d’alarme du syndicat des hôpitaux ontariens
OTTAWA – C’est à Ottawa et Cornwall que le Conseil des syndicats d’hôpitaux de l’Ontario (CSHO/SCFP) a conclu, ce vendredi, sa vaste tournée provinciale entamée au début du mois d’août. Tout au long de leur parcours de deux semaines à travers une quinzaine de villes ontariennes, les dirigeants syndicaux ont dénoncé ce qu’ils qualifient de « sous-financement chronique » et de « crise de capacité » dans le réseau hospitalier. Une lecture de la situation catégoriquement rejetée par le ministère de la Santé, qui défend des investissements records.
Pour appuyer ses démarches, l’organisation syndicale se base sur son plus récent rapport d’information, intitulé Au bord du précipice : Les hôpitaux de l’Ontario de plus en plus attaqués. Ce document s’appuie sur une analyse des budgets provinciaux ainsi que sur les données de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS).
« C’est devenu la norme que les hôpitaux affichent un déficit. Ceci n’est pas permis, alors ils doivent demander des dérogations. À la fin de 2025, les déficits de fonctionnement des hôpitaux partout dans la province étaient de plus de 400 millions de dollars », a affirmé Suzanne Pinel-Asselin, vice-présidente francophone de l’organisme, lors de la conférence de presse ce vendredi matin au Centre Récréatif McNabb.
C’est au chapitre du financement par habitant que le syndicat dresse le constat le plus sévère pour la province et la région. Selon le président du conseil, Michael Hurley, le consensus provincial pour améliorer la capacité du réseau est aujourd’hui brisé par le gouvernement Ford.
« Le financement actuel représente environ la moitié ou 60 % de ce dont nous avons besoin simplement pour maintenir nos services hospitaliers », a soutenu M. Hurley.
« Pourquoi une province riche comme l’Ontario est-elle moins financée que le Nouveau-Brunswick, l’Île-du-Prince-Édouard, la Saskatchewan ou le Manitoba? Pour équivaloir au financement par habitant du reste du Canada, la province doit augmenter le financement de 5 milliards de dollars par année pour les services hospitaliers essentiels. »

500 postes perdus dans la région?
En effectuant le portrait spécifique de la capitale lors de sa présentation en français, Mme Pinel-Asselin a détaillé l’impact direct de ce sous-financement sur les établissements d’Ottawa. « Ici à Ottawa, le financement supplémentaire nécessaire pour équivaloir aux autres provinces est de 355 millions de dollars, et il faudrait 5321 postes pour équivaloir au personnel dans la région », a-t-elle martelé.
La vice-présidente francophone a également mis en lumière la vulnérabilité financière et opérationnelle des grands hôpitaux de la capitale, incluant l’Hôpital Montfort, Santé Bruyère et Queensway Carleton. « Les fonds de roulement, ça prend 135 millions de dollars. Les déficits sont de -38 millions de dollars, et ce ne sont pas tous les hôpitaux qui rapportent ce qui se passe. »
Le syndicat prévient qu’une hausse budgétaire de 6 % par année est strictement nécessaire simplement pour maintenir les services dans leur état actuel face au vieillissement de la population. « Le plan actuel pour 2026-2027 est de 3,3 %. Ces hausses sont inférieures aux tensions réelles sur les coûts. Sans révision de cette politique de coupure, d’autres problèmes surviendront », a prévenu Mme Pinel-Asselin.
Le syndicat craint que les plans de stabilisation imposés par la province ont entraîné la suppression de près de 500 emplois dans la région d’Ottawa.
La province conteste les chiffres
Sollicité par ONFR, le ministère de la Santé de l’Ontario rejette fermement les conclusions du syndicat et qualifie sa démarche de « trompeuse » et défend son « investissement record de 101 milliards de dollars cette année seulement, une hausse de 64 % depuis 2018 », par la voix de Lily Barnes, attachée de presse de la ministre Sylvia Jones.
Le ministère souligne aussi avoir augmenté le financement de fonctionnement du secteur hospitalier de 4 % par année pour une troisième année consécutive. La province met également de l’avant un plan de 60 milliards de dollars pour financer plus de 60 projets d’infrastructures hospitalières et ajouter 3000 lits, ainsi que l’ajout de 20 000 médecins et 100 000 infirmières depuis 2018.

Interrogé par ONFR sur le fait que le syndicat et le ministère de la Santé s’appuient tous deux sur les données de l’ICIS tout en arrivant à des conclusions diamétralement opposées, le chercheur principal auprès du Syndicat et ayant mené l’étude, Doug Allan, a dénoncé la stratégie de communication du gouvernement.
« Ils regardent la période depuis 2018 pour leurs changements de financement. Nous sommes d’accord pour dire que durant ces années-là, grâce aux campagnes et à la pression médiatique, nous avons réussi à faire améliorer leurs plans budgétaires. »
« Mais cette période s’est terminée en 2024-2025. Depuis, le financement ne couvre que 50 à 60 % des pressions réelles. Ils manquent complètement notre point. Malheureusement, nous pensons que leur objectif est de rendre l’actualité la plus ennuyante possible afin de susciter le moins d’intérêt possible. Leurs répliques sont des réponses préfabriquées. »
Le syndicat pointe également du doigt l’impact de la privatisation des chirurgies de la cataracte. Selon M. Hurley, les cliniques privées à but lucratif « ne prennent pas les patients souffrant de conditions oculaires complexes comme le diabète. Elles veulent une usine qui fabrique des cataractes sur des yeux relativement en santé ».
Concernant les chirurgies de la cataracte, le ministère affirme au contraire que le temps d’attente moyen en Ontario s’est amélioré de plus de 55 %, alors que l’expansion des centres de chirurgie communautaires a permis d’augmenter le volume d’interventions de 172 %.
Demande de plus de transparence
Au-delà de la bataille de chiffres, le CSHO accuse le gouvernement provincial de rétention d’informations pour masquer l’ampleur de la crise sur le terrain. Lors de la conférence de presse finale à Ottawa, le chercheur a vivement dénoncé la décision de la province de cesser la publication de certaines données clés, notamment le nombre exact de patients traités sur des civières dans les couloirs.
« La réponse secrète du gouvernement aux soins de couloir a simplement été de cesser de publier les données. Nous savons qu’ils continuent de collecter ces chiffres, mais ils refusent de les rendre publics », a-t-il soutenu, soulignant que les données obtenues à ce jour n’ont été accessibles que grâce aux demandes d’accès à l’information effectuées par les médias.
Même constat pour les fameux « plans de stabilisation du secteur hospitalier » exigés à l’automne 2025 par le ministère pour résorber les déficits.
« Tous les hôpitaux de la région ont dû remplir ces plans pour décrire les coupures qu’ils prévoient faire afin de respecter les budgets réduits du gouvernement. Ils refusent de nous les donner. Le public a le droit de savoir quel type de coupures en santé ce gouvernement planifie », a martelé de son côté Michael Hurley.
Soins en français et le paradoxe de Montfort
Ces tensions budgétaires ravivent également les inquiétudes quant à la pérennité de l’offre en français. Suzanne Pinel-Asselin insiste sur l’importance de protéger ces services face aux pressions financières globales : « S’il y a des coupures dans des services en langue française, il va y avoir des difficultés à comprendre soit des diagnostics ou les raisons pour lesquelles quelqu’un se fait mettre en congé de l’hôpital », a-t-elle aussi précisé.
Sollicité pour une réaction, l’Hôpital Montfort d’Ottawa a indiqué préférer ne pas commenter le rapport du CSHO n’en ayant pas les détails, son directeur des communications, Martin Sauvé, confirme cette réalité et indique partager « la préoccupation générale quant au financement ».
Tout en précisant qu’aucune coupure de personnel n’est prévue, il rappelle qu’entre 2017 et 2026, Montfort n’a reçu que 54 % d’augmentation de revenus ministériels, contre une médiane provinciale de 65 %.
En février dernier, le PDG de l’établissement, Dominic Giroux, avait d’ailleurs fait une sortie publique pour dénoncer le fait que la rigueur budgétaire ne soit pas récompensée.
Aussi interpellés par ONFR, Santé Bruyère, l’Hôpital communautaire de Cornwall et Horizon Santé-Nord à Sudbury n’étaient pas en mesure de fournir une déclaration.