De jeunes nageurs de Lions SAS suivent un cours de natation en français au Boys and Girls Club de London. L’organisme compte cette année 56 nageurs répartis dans deux piscines de la ville. Photo : Mickael Laviolle/ONFR
Société

London : la natation comme bouée pour garder le français à flot

De jeunes nageurs de Lions SAS suivent un cours de natation en français au Boys and Girls Club de London. L’organisme compte cette année 56 nageurs répartis dans deux piscines de la ville. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

LONDON – Dans une ville où l’anglais domine largement l’espace public, maintenir le français au-delà des murs de l’école représente un défi pour certaines familles. Depuis 2013, Lions SAS tente d’y répondre en proposant aux jeunes des activités sportives en français. Aujourd’hui recentré sur la natation, l’organisme voit les enfants d’hier devenir les entraîneurs de ceux d’aujourd’hui.

Au bord du bassin, les enfants enchaînent les longueurs au rythme de consignes données en français. À London, où les activités extrascolaires dans cette langue restent limitées, plusieurs parents disent être venus chercher ici autant des cours de natation qu’un environnement francophone pour leurs enfants.

C’est justement pour faire sortir le français des salles de classe qu’Edwidge Pierre et Deborah Forest ont créé Lions SAS en 2013. Toutes deux enseignantes, elles voyaient leurs élèves partir en congé en parlant français, puis revenir en ayant perdu une partie de leurs acquis.

Installée à London depuis 1996, Edwidge Pierre a vu évoluer une communauté francophone qui comptait alors beaucoup moins d’écoles et d’activités en français. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

« SAS » signifie Sports, Arts et Sciences, tandis que le lion, roi de la savane, a été choisi comme emblème. Natation et plongeon ont été les premières disciplines proposées en cours tout au long de l’année, avant que d’autres disciplines sportives ainsi que les arts et les sciences soient ajoutés aux camps d’été.

Au fil des années, Lions SAS a aussi cherché à former sa propre relève en mettant à contribution les premiers participants devenu adolescents. « C’est comme ça qu’on a bâti l’idée d’avoir les rôles de junior leaders, les futurs leaders et les leaders », explique Edwidge Pierre.

De nageur à entraîneur

Virgil Aviana, 16 ans et élève de 11e année à l’École secondaire catholique Monseigneur-Bruyère, est devenu l’un de ces leaders. Après avoir lui-même gravi les échelons, il enseigne désormais à son tour. « J’ai moi-même été élève ici. Depuis, j’ai suivi des formations pour devenir maître-nageur et enseignant. J’ai donc eu envie de revenir là où j’avais appris à nager. »

À l’origine, il n’envisageait pourtant pas d’en faire un travail. Edwidge Pierre et Deborah Forest l’ont encouragé à poursuivre ses formations. « J’aimais vraiment la natation, mais je ne voyais pas plus loin que nager dans l’eau », raconte-t-il. Il imagine désormais pouvoir travailler comme maître-nageur à temps partiel à l’université.

Le parcours d’Eviane Akana fait écho au sien. Arrivée au Canada sans savoir nager, elle commence les cours avec Lions SAS vers 11-12 ans, participe aux camps d’été puis est progressivement formée pour devenir entraîneuse. « Elle m’a enseigné comment transmettre mes connaissances », dit-elle à propos d’Edwidge Pierre. Elle poursuit aujourd’hui ses formations avec l’objectif de devenir elle aussi maître-nageuse.

Eviane Akana dit retrouver chez Edwidge Pierre des valeurs proches de celles transmises par sa propre mère. Une relation qui, au fil des années, a dépassé pour elle le simple apprentissage de la natation. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Parler français après la cloche

Pour les jeunes entraîneurs, Lions SAS est aussi un espace où le français devient une langue de travail, quel que soit leur rapport avec elle.

Addison Matur est anglophone, mais fréquente une école francophone, notamment en raison des origines francophones de sa famille maternelle. « À mon école, on parle beaucoup français, mais entre nous, c’est vraiment l’anglais qui prend le dessus. On n’a pas souvent la chance de vraiment s’exprimer en français », explique-t-elle.

Addison Matur accompagne de jeunes nageurs dans le bassin. Alors qu’une grande partie de sa famille vit à Toronto et Ottawa, elle constate que les services en français sont moins nombreux à London, même si elle décrit sa communauté francophone comme particulièrement fière de son identité. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Pour Eviane Akana, le français est déjà présent à la maison et à l’école. Mais même là, l’anglais s’impose entre adolescents. « Même durant la pause de 15 minutes, on parle en anglais. Donc, pour moi, c’est important de rester dans un milieu francophone. »

Sacha Lariche présente encore un autre profil. Le français est sa langue première et, contrairement à Virgil et Eviane, il n’a pas appris à nager avec Lions SAS. « Ce n’est pas partout qu’on a la possibilité d’enseigner la natation en français », souligne l’élève de 11e année, responsable des niveaux 3 et 4.

Pour Sacha Lariche, entraîner de jeunes nageurs lui permet notamment de développer son leadership et d’apprendre à encadrer des enfants. Il dit surtout apprécier de les voir progresser au fil des séances. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Comprendre les consignes dans l’eau

Pour les parents, l’enjeu linguistique peut être encore plus concret.

Les trois enfants de Taylor Conley, récemment arrivée d’Haïti, comprennent beaucoup mieux le français que l’anglais. Recevoir les consignes de natation dans la langue qu’ils maîtrisent le mieux devient donc aussi, pour leur mère, un enjeu de sécurité. La famille retrouve par ailleurs une certaine proximité avec Edwidge Pierre, elle-même d’origine haïtienne.

Enseignante en immersion française, Taylor Conley cherchait pour ses trois enfants récemment arrivés d’Haïti des cours de natation dans la langue qu’ils maîtrisent le mieux : le français. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Même constat chez Juan Sarmiento. Son fils, élève à l’école Marie-Curie du Conseil scolaire Viamonde, évolue dans un environnement familial où se côtoient français, espagnol et portugais. L’anglais étant moins bien maîtrisé par l’enfant, les cours en français facilitent la compréhension des consignes.

Une francophonie multiple

Les familles présentes au bord du bassin n’entretiennent pas toutes le même rapport avec le français.

César Garo, lui, est hispanophone. Il a choisi une scolarité en français pour sa fille, aujourd’hui élève à Providence, et souhaite que cette langue ne reste pas cantonnée à l’école. « Je veux qu’elle fasse quelque chose qu’elle aime en français », explique-t-il. Il voit également dans le bilinguisme un atout pour son avenir et dit avoir trouvé peu d’options lorsqu’il cherchait des cours de natation en français à London.

Andy Saad, elle, est francophone et tient à transmettre sa langue maternelle à ses enfants, dont le père est anglophone. Celui-ci comprend le français et a même commencé à suivre des cours du soir. Ses deux aînés ont fréquenté Lions SAS pendant plusieurs années; c’est aujourd’hui au tour de sa plus jeune fille.

Andy Saad aux côtés de son fils aîné. Pour rendre les francophones plus visibles à London, elle raconte avoir un jour suggéré à un cinéma qu’un employé francophone porte une mention « Bonjour » afin que les clients sachent qu’ils pouvaient être servis en français. Une idée que l’établissement a adoptée. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Des parcours qui donnent du relief au constat d’Eviane Akana : « La communauté francophone de London, c’est une grande communauté, mais un peu espacée. »

Un modèle qui cherche un second souffle

Cette transmission n’épargne pas Lions SAS des difficultés. L’organisme proposait autrefois du basketball, du volleyball et du soccer à l’année. Mais désormais, seule la natation demeure au programme, les autres activités n’ayant pas retrouvé leur clientèle après la pandémie.

L’accès aux installations constitue également un obstacle. Lions SAS louait auparavant de quatre piscines, contre deux actuellement. Le programme a accueilli jusqu’à une centaine de nageurs; ils sont aujourd’hui 56.

Une nouvelle étape pourrait néanmoins s’ouvrir. L’organisme a obtenu en août son statut d’organisme de bienfaisance, après des années durant lesquelles son absence limitait notamment certaines possibilités de financement.

« Il va y avoir des choses qui vont bouger dans ce sens-là, estime Edwidge Pierre. Quand on n’a pas de subvention, c’est plus difficile d’offrir des prix compétitifs. » La fondatrice se dit également prête à relancer d’autres disciplines si la demande est au rendez-vous.