« Le français en paye le prix » : syndicats et opposition unis contre les coupes au Bureau de la traduction
OTTAWA — C’est entourés des députés du Bloc Québécois Yves Perron et Mario Beaulieu, ainsi que du porte-parole du Nouveau Parti démocratique (NPD) en matière de travail, Don Davies, que les dirigeants syndicaux de la fonction publique ont fait front commun ce mardi sur la Colline du Parlement. À la veille de l’ouverture des négociations collectives du groupe Traduction (TR) prévues avec le Conseil du Trésor, syndicats et députés d’opposition ont dénoncé d’une seule voix le plan d’attrition de 25 % des effectifs au Bureau de la traduction et accusé le gouvernement de faire preuve de double discours.
« Dans ses négociations commerciales avec Donald Trump, M. Carney dit qu’il défend le français et la culture francophone au Canada, mais chez nous, il s’attaque aux spécialistes qui protègent le français en supprimant leur poste et en minant leur travail », a d’emblée dénoncé le président de l’Association canadienne des employés professionnels (ACEP), Nathan Prier.
« Nous voulons une entente qui garantisse que notre intégrité professionnelle et notre jugement ne soient jamais compromis au nom du « good enough ». »
« On ne peut pas utiliser le français comme bouclier contre Donald Trump, faire volte-face et le considérer comme une dépense inutile à réduire », a fustigé le whip du Bloc Québécois, Yves Perron, dénonçant l’incohérence d’Ottawa entre ses négociations commerciales internationales et sa gestion interne des services linguistiques.
Appuyant la lutte des travailleurs au nom du NPD, Don Davies a qualifié d’essentiel le rôle des linguistes fédéraux pour la démocratie canadienne.
« Dans cet endroit, les mots comptent. La précision compte. Nous débattons des lois de ce pays, des lois qui pourraient un jour être interprétées par la Cour suprême du Canada. Avoir les talents et les compétences précises et professionnelles de traducteurs professionnels est crucial, non seulement pour le fonctionnement du Parlement, mais pour notre démocratie elle-même. »
Joint par téléphone après le point de presse, le porte-parole de l’opposition officielle en matière de langues officielles, le député conservateur Joël Godin estime qu’« il y a bien d’autres endroits dans l’opération du gouvernement où l’on pourrait faire des coupes majeures et il n’y aurait pas d’impact sur la traduction ».

Alerte sur les risques d’une mauvaise traduction
Selon les documents d’orientation gouvernementaux, le Bureau de la traduction prévoit une réduction de 339 postes sur une période de cinq ans par le biais de l’attrition naturelle.
Pour l’ACEP, baisser la qualité du travail pour justifier des compressions budgétaires pèse directement et de manière disproportionnée sur la population francophone. « Plus de 90 % de nos traductions sont faites de l’anglais vers le français. Autrement dit, quand le gouvernement nivelle par le bas, ce sont les francophones qui en payent de façon disproportionnée le prix », a dénoncé Antoine Hersberger.
Pour illustrer les répercussions concrètes et dangereuses de ce nivellement par le bas, le vice-président du groupe TR a énuméré des mises en garde.
« Une consigne mal traduite peut priver un contribuable d’un crédit d’impôt. Un avertissement de feu de forêt ambigu peut semer la confusion chez les citoyennes et les citoyens qui pourraient devoir évacuer leur domicile. Un mode d’emploi d’arme truffé d’erreurs pourrait causer des blessures à un membre des Forces armées canadiennes. Plus la qualité de nos services linguistiques est minée, plus on crée un système à deux vitesses où les francophones n’ont pas accès à des informations fiables. »
Santé au travail, refus de la sous-traitance et IA
Sur le plan de la santé au travail, les syndicats ont réitéré les risques acoustiques graves auxquels font face les interprètes au Parlement en raison de la piètre qualité du son virtuel lors des séances hybrides.
« La majorité des interprètes ont subi des blessures auditives. On parle ici de blessures douloureuses, permanentes et invalidantes », a affirmé Anaïs Haynes, interprète parlementaire et membre du comité de négociation de l’ACEP, qui n’a pas pu fournir de données précises sur ces accidents.
« Les interprètes continuent d’être blessés au travail. Ce n’est pas normal qu’en 2026, à la fonction publique fédérale, les interprètes mettent à risque leur santé à chaque jour. »

Face à ces conditions détériorées, Mme Haynes a souligné les conséquences directes sur les effectifs : « Plusieurs interprètes ont dû carrément quitter le métier. La surcharge de travail, l’épuisement professionnel, les démissions et les retraites anticipées créent un cercle vicieux où chaque départ augmente la pression sur ceux qui restent. »
« Protéger les interprètes, c’est protéger le droit de chaque Canadien d’être entendu et compris dans la langue de son choix », a souligné Alionka Skup, présidente d’AIIC-Canada, dénonçant également des pratiques d’approvisionnement qui « privilégient le prix le plus bas au détriment de l’expertise professionnelle ».
Du côté de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC) et de l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC), le message envers le recours à l’IA comme l’outil GCtraduction et au privé est tout aussi catégorique.
« Ni l’IA ni la sous-traitance au privé ne peuvent remplacer leur expertise, leur jugement et leur sens des responsabilités », a affirmé Sharon DeSousa, présidente nationale de l’AFPC.
« Ce n’est pas en faisant des compressions, en faisant appel à la sous-traitance ou en remplaçant des travailleuses et travailleurs qualifiés par l’intelligence artificielle qu’on y parviendra, mais bien en ayant recours à des professionnels compétents et fiables », a ajouté Sean O’Reilly, président de l’IPFPC.
« Lorsque le Bureau de la traduction manque d’effectifs et qu’on se tourne vers des outils comme l’intelligence artificielle, c’est l’égalité réelle de nos deux langues officielles qui en fait les frais », déplore, quant à elle, la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada dans une déclaration à ONFR.
« Non seulement perd-t-on la notion d’excellence au profit d’une traduction « juste assez bonne », on risque de créer un système à deux vitesses où les anglophones ont droit à un texte rédigé par un humain tandis que les francophones ont une traduction faite par l’IA », peut-on également y lire.
Dans leur communiqué conjoint, les syndicats rappellent d’ailleurs que le rapport annuel déposé par la commissaire aux langues officielles, Kelly Burke, demande au Conseil du Trésor d’intégrer le bilinguisme dans sa stratégie d’IA pour prévenir les biais anglophones sur le Web.

Déjà des ratés, dénonce l’opposition
Exposant l’impact de ces politiques au sein même des travaux parlementaires, Yves Perron a rapporté un incident survenu lors d’une séance de la Commission canadienne de sûreté nucléaire.
Le whip bloquiste affirme que l’interprétation assurée par des sous-traitants externes présentait des lacunes majeures : « On avait engagé des sous-traitants qui ne sont pas qualifiés […]. Allez écouter ça, puis essayez d’y comprendre quelque chose! »
Il précise que cette situation a contraint le Bureau de la traduction à recruter en urgence des interprètes accrédités tard en soirée.
M. Perron soutient également que la dégradation de la qualité des services pousse certains élus et témoins francophones à l’assimilation : « Quand ils voient qu’on perd un peu de temps dans les délais […], j’ai entendu récemment un collègue dire : « Je vais poser mes questions en anglais, ça va être plus simple. » C’est ça qui se produit au quotidien, c’est le côté vicieux de ce qu’on appelle l’assimilation. »
Sur le plan institutionnel, le député bloquiste Mario Beaulieu a annoncé son intention de déposer une motion au Comité permanent des langues officielles afin de réclamer une étude formelle sur l’impact des réductions budgétaires. De son côté, Yves Perron prévoit d’effectuer un suivi du dossier lors de la réunion du Bureau de régie interne fixée au 29 octobre à 11 h.
Questionné sur les conditions de travail des interprètes et la demande des syndicats de garantir une présence accrue en cabine, Joël Godin s’est montré réceptif : « Nous sommes les premiers défenseurs du retour en présentiel des parlementaires à la Chambre des communes et dans les comités, alors on ne peut qu’appuyer cette démarche-là. »

Quant à la motion que prévoit déposer le Bloc Québécois au Comité permanent des langues officielles, le député conservateur a indiqué qu’il attendrait de voir la formulation exacte du texte, tout en se disant « très réceptif » à l’idée d’une étude sur les impacts des coupes.
« Les néo-démocrates croient et se battront pour la réponse qui consiste à investir dans l’expertise qui existe déjà au sein de notre fonction publique, à renforcer le Bureau de la traduction et à s’assurer que les nouvelles technologies sont introduites de manière responsable […], afin que la technologie serve les humains, et non l’inverse », a lancé de son côté le néo-démocrate Don Davies.
Contactés par ONFR pour répondre aux allégations formulées par le front syndical et les partis d’opposition, les cabinets ministériels concernés ainsi que Services publics et Approvisionnement Canada (SPAC) n’avaient pas encore transmis leurs réponses au moment d’écrire ces lignes.
Les 800 traductrices, traducteurs, interprètes et terminologues du gouvernement fédéral que représente l’ACEP entameront les négociations en vue de leur prochaine convention collective ce mercredi, après l’expiration de leur convention collective actuelle en avril.