OIF : « Le secrétaire général ne doit pas être pas un leader isolé dans un bureau », clame Dacian Cioloș
PHNOM PENH (Cambodge) – Dans une longue entrevue accordée à ONFR, Dacian Cioloș, le candidat roumain au poste de secrétaire générale de la Francophonie, s’engage à mettre le potentiel économique des pays membres de l’OIF au coeur de son action. Il précise quel serait son leadership et quel rôle jouerait le Canada à ses côtés, même si ce dernier perdrait le poste d’administrateur.
« Qu’est-ce qui vous différencie réellement des autres candidats au poste de secrétaire général?
J’ai passé ma campagne à écouter, de capitale en capitale, les représentants des États pour avoir leur évaluation sur le fonctionnement de la Francophonie et connaître leurs attentes.
Je viens aussi avec une expérience concrète : j’ai été premier ministre d’un gouvernement et puis commissaire européen dans une organisation internationale qui a géré un budget de quelques dizaines de milliards d’euros. Je suis agroéconomiste. J’ai eu l’occasion d’appliquer bon nombre de mesures qui figurent dans mon programme, soit en tant que ministre ou premier ministre, soit en tant que commissaire européen.
Je viens de Roumanie, un pays francophone par choix et qui a des attentes très pragmatiques et réalistes de la part de la Francophonie. C’est autour de ça que je construis ma vision.
Quelles attentes ont le plus retenu votre attention lors de votre tournée au Canada au printemps dernier?
Le Canada, mais aussi le Québec et le Nouveau-Brunswick, sont des membres de plein droit très intéressés par la Francophonie, compte tenu de la façon dont ils se rapportent à leur voisin du sud (les États-Unis).
J’ai aussi perçu un très fort intérêt de donner une consistance pratique à cette organisation, de faire la promotion de la langue française et de la rendre plus visible, y compris sur les réseaux numériques qui dominent de plus en plus l’espace culturel, linguistique, économique et social.
Il y a également une très forte attente à utiliser la langue française comme un instrument créateur d’opportunités pour le développement économique, la coopération, la place des jeunes et des femmes.
Si vous étiez demain aux commandes de l’OIF, que feriez-vous pour agir sur la découvrabilité des contenus francophones?
Je mettrais au travail ensemble les opérateurs comme l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), TV5 Monde et les ONG. Je convoquerais leurs représentants au moins deux fois par an. D’après mes connaissances, cela n’a pas été le cas depuis la pandémie.
Pour moi, il y a deux dimensions quand on parle de la découvrabilité. La dimension pratique : qu’est-ce qu’on fait pour mieux mettre en valeur le contenu pour assurer une meilleure production du contenu et avec quels instruments? Pourquoi, par exemple, ne pas construire de partenariats avec le secteur privé, ceux qui investissent dans l’intelligence artificielle, pour trouver des points d’intérêt communs?
Et il y a la dimension institutionnelle : là où l’OIF et ses États membres devraient peser au niveau international pour s’assurer que les cadres réglementaires favorisent le multilinguisme et la visibilité des productions en langue française. Le secrétaire général doit avoir suffisamment d’envergure pour représenter, incarner la Francophonie, et travailler de très près avec les chefs d’État et les gouvernements membres.
Vous avez déclaré, lors de votre audition ministérielle, qu’il fallait que la Francophonie se redéfinisse, qu’elle revoie ses priorités. Cela veut-il dire qu’elle n’avait plus les bonnes priorités?
On doit passer à une vitesse supérieure avec une vision mieux structurée sur comment la Francophonie peut devenir plus utile pour les États membres et créatrice de plus d’opportunités pour les citoyens. C’est ça une francophonie d’avenir. Par exemple : la francophonie peut-elle contribuer à redéfinir le multilatéralisme qui est mis à l’épreuve?
Mais le multilatéralisme connaît une crise sans précédent. Ne faut-il pas trouver d’autres canaux? Comment redorer le poids politique de l’institution?
Si la Francophonie n’est pas assez influente au niveau international, c’est parce qu’elle n’est pas encore en mesure de répondre de manière suffisamment forte aux attentes des États membres. Si je suis élu secrétaire général, je m’assurerai que les objectifs de la Francophonie, que ce soit au niveau global ou régional, soient plus près des objectifs des États membres.
Le secrétaire général ne doit pas être pas un leader isolé dans un bureau qui va de temps en temps visiter officiellement les capitales et qui prépare des résolutions pour les réunions ministérielles ou pour un sommet tous les deux ans. Le secrétaire général doit être en permanence en contact des États membres, avec les chefs d’État et de gouvernements afin de s’assurer que leur agenda vis-à-vis de leur présence internationale se rapproche au maximum de celui de la Francophonie.

Dans cette structure que vous imaginez, quel serait le rôle du Canada et, plus largement, du Québec, du Nouveau-Brunswick… Vous avez affirmé que si vous deveniez secrétaire général, vous nommeriez une administratrice africaine…
On devrait avoir une structure de management collectif. C’est ma méthode de travail. C’est comme ça que je travaillais quand j’étais premier ministre, commissaire européen et leader d’un groupe politique. Au-delà de l’administrateur ou de l’administratrice, on devrait avoir aussi des directeurs généraux au sein de l’OIF, auxquels on délègue des responsabilités et un pouvoir de décision.
S’il faut créer un nouvel opérateur pour la coopération économique ou la découvrabilité, je sais que le Canada serait très intéressé par ça. Ce n’est pas seulement être mieux représenté au sein du réseau francophone, c’est aussi mieux mettre en œuvre et coordonner. Pour moi, le Canada a une place spéciale dans notre réseau, non seulement parce que c’est un grand contributeur financier (le deuxième après la France), mais aussi car il a une crédibilité et une légitimité orientées vers l’avenir, sans être affecté par des sensibilités liées au passé.
Le Canada peut jouer un rôle encore plus actif et pas seulement autour d’un administrateur ou d’une autre fonction. Ce pays est au carrefour de beaucoup d’objectifs que je projette pour un éventuel mandat de quatre ans. Certainement dans mon équipe rapprochée de secrétaire général, il y aura un Canadien, un Québécois ou quelqu’un du Nouveau-Brunswick.
Dans le contexte actuel, faut-il élargir sans cesse l’OIF à chaque sommet, ou est-ce qu’on a atteint un point où il faut privilégier la cohésion?
C’est une décision qui appartient aux États membres, mais le bon sens nous amène d’abord à mieux mettre en valeur ce qu’on a déjà sur la table. Cela dit, le fait que la Francophonie attire l’intérêt d’autres États ou des régions du monde ne doit pas nous inquiéter, mais au contraire nous rendre optimistes et nous encourager. On doit faire des évaluations au cas par cas et voir ce que chaque nouvelle candidature peut apporter ou pas à l’organisation.
Comment voyez-vous le rôle des membres observateurs dans l’OIF, comme l’Ontario par exemple ou bien le Manitoba qui pourrait le devenir au Sommet de Phnom Penh?
Les observateurs sont une colonne vertébrale renforcée de la Francophonie et du potentiel de la Francophonie, notamment. Je ressens qu’il y a beaucoup de pays qui sont devenus observateurs non seulement pour des raisons de diplomatie de soft power, mais aussi de potentiel de diversifier leur coopération économique avec d’autres partenaires. La Francophonie a un fort potentiel économique qui n’est pas suffisamment valorisé.
Comment faciliteriez-vous les échanges et les affaires entre pays francophones?
Il faut mettre sur la table des propositions très concrètes de coopération auxquelles les membres observateurs peuvent contribuer et voir comment la Francophonie peut être plus active au niveau des priorités régionales. Les membres de plein droit et les membres obsevertaeurs doivent pouvoir travailler ensemble à faire converger les intérêts régionaux vers l’ensemble de la Francophonie, rendant cette organisation plus de pertinente au niveau international.
Pour moi, la coopération économique doit être la base de notre vision, car l’avenir de la Francophonie dépend du choix des jeunes d’apprendre ou non le français. On peut faire tout ce qu’on veut, réglementer tout ce qu’on veut, y mettre le financement qu’on veut… si les adultes de demain n’utilisent pas le français, on n’arrivera pas à promouvoir la langue française. Les jeunes feront le choix du français, si ça leur apporte quelque chose de concret et pratique leur ouvrant l’accès à un emploi.
On doit tisser des liens entre les attentes de jeunes, les entrepreneurs, les investisseurs, la formation et ceux qui font les politiques économiques de nos États membres.
Est-ce que ça veut dire qu’il faut aller vers plus de programmes? Ces dernières années, le nombre de programmes a drastiquement baissé au contraire… Faut-il en ouvrir d’autres?
Ce n’est pas seulement le nombre de programmes qui compte, c’est aussi leur ciblage, leur efficacité et leur convergence. On doit avoir une vision sur la coopération économique, pas seulement multiplier les programmes. Des programmes pour quoi faire? Avec quels objectifs? Comment s’assure-t-on d’une complémentarité entre eux?
Peut-être que la solution serait d’imaginer et de construire un opérateur qui s’occupe de la coopération économique. Peut-être qu’il n’y aura pas besoin d’un opérateur, mais juste d’une meilleure convergence de ce qu’on a déjà. En tout cas, si je suis élu secrétaire général, j’aimerais valider cette vision avec les États membres et les autres opérateurs, analyser ce qui se fait déjà, voir sur les différents éléments de cette vision où est-ce qu’on a déjà des réponses dans ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on doit améliorer. Et puis, d’ici un maximum de deux ans, pour le prochain sommet, qu’on puisse mettre sur la table une feuille de route qui nous aiderait à mettre en œuvre cette vision.
Le président français Emmanuel Macron disait en mai dernier que l’épicentre de la francophonie se trouvait dans le bassin du fleuve Congo. Vous dites vous-même que l’Afrique est le cœur de la francophonie. Cela vous disqualifie-t-il en partie dans la course au poste de secrétaire général?
Non, pas du tout. Il ne faut pas confondre l’efficacité du secrétaire général avec son origine géographique. Qui peut mieux, avec plus de légitimité et d’objectivité, comprendre et promouvoir les intérêts de l’Afrique?
Je viens d’une région, l’Europe de l’Est, de la Roumanie, un pays qui a toujours eu des relations de partenariat d’égal à égal avec les pays africains. Dès leur indépendance, la Roumanie a entretenu des relations partenariales très proches avec l’Afrique. La Roumanie elle-même est passée par des processus de transformation qu’on connaît, que l’Afrique a connue ou qu’elle connaît actuellement.
Par ma culture, je suis quelqu’un capable de comprendre le multiculturalisme, la spécificité de l’Afrique et son besoin de mieux coopérer avec l’Asie par exemple, parce qu’il n’y pas que l’Afrique. Je crois et je vois l’avenir d’une Francophonie avec l’Afrique au centre, mais capable de s’adresser à l’ensemble de ses membres. L’Afrique est importante dans ma vision, même si je viens d’Europe de l’Est et surtout parce que je viens d’Europe de l’Est.