Depuis près de 15 ans, grâce à ses vidéos et son blog, Astrid Moulin continue de fédérer la communauté de nouveaux arrivants franco-torontois. Photo : Gracieuseté d'Astrid Moulin
Rencontres

Astrid Moulin : une créativité portée par l’esprit d’entraide en francophonie torontoise

Depuis près de 15 ans, grâce à ses vidéos et son blog, Astrid Moulin continue de fédérer la communauté de nouveaux arrivants franco-torontois. Photo : Gracieuseté d'Astrid Moulin

TORONTO – Originaire d’un petit village de France et arrivée à Toronto au début des années 2010, Astrid Moulin s’est fait connaître auprès de nombreux jeunes de la communauté francophone à travers son blog et sa chaîne YouTube où se mêlent récits de vie, conseils et découvertes dans la métropole ontarienne.

« En 2014, à l’époque où les médias sociaux servaient surtout d’outil de communication avec l’entourage proche, qu’est-ce qui t’a donné envie de partager tes aventures à Toronto avec le monde?

Beaucoup de Français voulaient comprendre comment j’avais réussi à m’installer ici et s’inspirer de mon parcours d’immigration. J’étais souvent sollicitée pour expliquer, partager et raconter une multitude de choses liées au processus d’immigration. À la base, j’étais censée rester un an seulement, donc ce qui devait être une sorte de journal de bord où garder une trace de mes aventures s’est transformé en blog accessible à tous, en tout temps. C’était pour moi une façon de partager mes connaissances avec le plus grand nombre.

C’est ainsi que mes plateformes sont nées, notamment ma chaîne YouTube. Progressivement, des internautes provenant d’autres pays francophones ont rejoint la communauté. Comme beaucoup d’entre eux éprouvaient des difficultés à se retrouver dans la masse de sites d’immigration souvent très formatés et remplis d’informations générales en anglais, j’ai fait en sorte que mon blog permette de montrer l’humain derrière le contenu, avec des émotions, du vécu et des conseils concrets.

C’est une grande fierté d’avoir pu monter cet espace créatif où j’ai bâti quelque chose qui a du sens et qui aide réellement les gens. De plus, au fil de la dernière décennie passée ici, chaque étape de ma vie m’a apporté de nouvelles anecdotes à partager.

La créatrice de contenu d’origine française, Astrid Moulin, est devenue un repère pour une partie de la communauté franco-torontoise. Photo : Gracieuseté d’Astrid Moulin

Comment parviens-tu à continuer d’apporter de bons conseils aux nouveaux arrivants, alors que tu t’éloignes de plus en plus de ce statut?

Il est évident que les expériences peuvent varier considérablement selon qu’on soit arrivé à mon époque, il y a plus de dix ans ou bien juste après la pandémie. Lorsque je suis arrivée, le coût de la vie était nettement moins élevé et les gens parlaient très peu de politique, contrairement à aujourd’hui où le contexte économique suscite beaucoup plus d’opinions. Si j’étais arrivée aujourd’hui, cela aurait certainement été beaucoup plus difficile.

Toutefois, avec la détermination que j’avais à mon arrivée – une qualité largement partagée par beaucoup de nouveaux arrivants – je crois que les opportunités demeurent bel et bien présentes et que tout dépend surtout de la manière dont chacun va les chercher. Ainsi, la question qui me revient souvent de savoir si cela vaut la peine d’immigrer en 2026 demeure très relative selon la situation de chacun, et surtout selon les attentes de chacun.

Quelles réalités de la vie à Toronto mets-tu en garde les futurs immigrants francophones qui te suivent?

Il faut savoir qu’en arrivant ici, il n’y aura pas toujours quelqu’un pour nous accueillir. C’est souvent entre la recherche du premier emploi et d’un logement que l’on réalise que l’entourage n’est plus là, et c’est très difficile. Avec le temps, un fossé peut se creuser entre le moment où l’on quitte son pays et celui où on réussit enfin à se construire une communauté ici. Durant cette période, ta famille ou tes amis restés ne comprennent pas ta réalité et tu as l’impression d’être la seule personne à comprendre ce que tu vis.

À quel moment t’es-tu rendu compte de l’impact que tu avais dans la communauté franco-torontoise?

L’un des moments où j’ai pris conscience de mon impact a été après un événement célébrant le 14 juillet à Toronto, où plusieurs personnes sont venues me voir pour me remercier et me dire que mon contenu les avait aidées. Présent avec moi ce soir-là, mon conjoint insistait sur le fait que les remerciements de toutes ces personnes que j’avais guidées étaient la preuve que ce que je faisais avait un sens profond. Par ailleurs, être finaliste dans la catégorie des entrepreneurs au Prix RelèveON 2026 du Club canadien de Toronto est aussi très gratifiant. C’est une reconnaissance qui dépasse l’échelle individuelle et qui me motive à continuer.

Une partie de ton travail consiste à enseigner les codes culturels locaux aux nouveaux arrivants. Peux-tu donner un exemple?

En effet, il y a énormément de différences culturelles. Ici, les relations prennent parfois plus de temps à se construire et les gens ne vont pas forcément s’inviter chez eux aussi vite qu’on peut le faire en France par exemple. Dans la culture canadienne et torontoise, on va davantage se retrouver dans un café, dans un parc ou lors d’activités extérieures. Depuis 2019, j’ai animé des ateliers auprès d’environ 500 personnes afin de les aider à mieux comprendre ces réalités. Ce sont des ateliers qui ne s’adressent pas uniquement aux nouveaux arrivants, tout le monde y est invité!

Lors de ses ateliers interactifs et de ses formations, Astrid Moulin s’adresse aux nouveaux arrivants, mais aussi aux entrepreneures francophones. Photo : Gracieuseté d’Astrid Moulin

Quelles sont les conséquences d’être peu accompagné en arrivant ou de ne pas bénéficier de services en français?

Au-delà de toutes les démarches administratives à gérer dans les premiers mois, l’accès aux soins de santé demeure un véritable défi lorsqu’on ne maîtrise pas bien l’anglais. Un jour, lors d’un appel avec un médecin qui ne voulait pas m’écouter, j’ai raccroché en me disant qu’heureusement, j’étais suffisamment à l’aise en anglais pour m’affirmer. Beaucoup d’immigrants auraient été intimidés et auraient donc renoncé à certains soins parce qu’on leur a dit non ou qu’on a minimisé leurs problèmes de santé.

C’est important de s’écouter et de s’exprimer, surtout qu’en tant qu’immigré, la santé passe souvent au dernier plan durant les premières années d’installation. L’an dernier, j’ai reçu un diagnostic de lipœdème après des années à vivre avec des douleurs que je pensais normales. Le lipœdème, c’est une accumulation anormale de graisse douloureuse, comme si une pression était enfermée à l’intérieur du corps. Il n’y a pas de remède à cette maladie, mais on peut apprendre à la gérer en réduisant le stress, tel qu’avec du yoga, de la thérapie, du soutien psychologique. Tout ce qui peut contribuer à diminuer le stress est important.

Pour Astrid Moulin, désormais professeure de yoga, le diagnostic de lipœdème a marqué un véritable tournant dans son existence à Toronto. Photo : Gracieuseté d’Astrid Moulin

La Journée mondiale du lipœdème est célébrée chaque année le 11 juin. Pourquoi est-ce important d’en parler?

Beaucoup de personnes vivant avec le lipœdème souffrent aussi d’isolement. Comme la maladie reste encore peu connue, certains médecins leur disent simplement de perdre du poids, sans chercher à les aider concrètement. Cela entraîne énormément de culpabilisation et de discrimination. La charge mentale associée à la maladie s’ajoute également aux traitements, aux coûts, aux rendez-vous.

Après mon diagnostic, j’ai cherché une professeure de yoga à Toronto qui connaissait le lipœdème, sans trouver quiconque. Je me suis demandé comment c’était possible dans une ville de six millions d’habitants. Depuis mon diagnostic, je suis devenue moi-même professeure de yoga, j’ai fait énormément de choses pour la cause, j’ai notamment eu des échanges avec Lipœdème Canada. Heureusement, grâce aux réseaux sociaux, de plus en plus de personnes en parlent aujourd’hui. Cela aide énormément à ne plus se sentir seule. »


2014 : Arrivée à Toronto

2014 : Lancement de son blog « Fringinto »

2024 : Prix d’excellence impactON

2025 : Diagnostic de lipœdème

2025 : Certification de professeure de yoga à Bali

Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones en Ontario et au Canada.