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Bloqués au Maroc : les « oubliés » du Canada

Temps de lecture : 6 minutes

« Oubliés », « abandonnés », « trahis »… Les superlatifs recueillis à chaud auprès de citoyens canadiens et résidents permanents bloqués au Maroc suite à l’annulation sans préavis par le Canada de tous les vols en provenance de ce pays depuis le 29 août dernier. Cette absence de sommation continue d’être une source d’extrême stress pour la dizaine de milliers d’individus concernés. Une situation qui a conduit ces derniers à faire appel à la justice contre Transport Canada. ONFR+ a mené l’enquête.

D’abord les faits. Ils sont plus de 11 000 citoyens et résidents permanents francophones, dont une centaine de Franco-Ontariens à être concernés selon les médias marocains, 18 943 à en croire les signatures de la pétition lancée sur le web et 4078 d’après Affaires mondiales Canada qui précise que ce chiffre est loin d’être exhaustif au vu du caractère volontaire des inscriptions à sa base de données.

À l’heure de la mise sous presse, une grande partie d’entre eux ont déjà rejoint leur pays d’adoption par leurs propres moyens, après un long périple.

Toutefois, beaucoup demeurent toujours bloqués au Maroc après s’y être rendus cet été, suite à l’appel du pied des autorités marocaines consistant à un bradage des billets d’avion défiant toute concurrence et jamais appliqué par la compagnie aérienne Royal Air Maroc.

Ajoutez à cela le fait que la pandémie avait empêché les retrouvailles pendant plus d’un an et demi et la tentation en devient presque devoir. « Cela faisait cinq ans que je n’avais pas vu ma famille au Maroc. Je suis partie parce que ma mère est très malade et vient de subir une opération chirurgicale lourde. Mon fils m’a accompagné pour voir sa grand-mère », nous confie l’écrivaine, Samira Hamana depuis son domicile à Edmonton.

Samira Hamana, écrivaine installée à Edmonton. Elle a réussi à retourner au Canada avec son fils via la France. Gracieuseté

Tout allait donc pour le mieux jusqu’à ce 28 août, jour où l’annonce du ministère fédéral des transports, Transport Canada, est tombée comme un couperet. Applicable dès le lendemain, la décision interdisait les vols commerciaux entre le Royaume chérifien et le Canada, et ce pour une période minimale d’un mois.

Les vacances venaient de virer au cauchemar.

« Personne ne s’attendait à une telle décision, surtout à quelques jours de la rentrée scolaire. C’était une décision précipitée qui a laissé des milliers de citoyens et résidents canadiens bloqués au Maroc. Le gouvernement canadien avait mentionné que ça faisait plusieurs mois qu’il avait des doutes concernant les tests PCRs au Maroc. Pourquoi aucun avertissement n’a été émis dans ce sens avant cette annonce ? », s’interroge Bassam, un binational installé à Toronto et qui s’était retrouvé coincé dans son pays natal avec un bébé de 18 mois dans les bras.

Ce que ne dit pas la version officielle

Le motif qui a poussé le ministère à prendre cette décision radicale réside dans « une augmentation du nombre de résultats positifs à des tests de dépistage de la COVID-19 observée chez les voyageurs arrivant au Canada en provenance du Maroc », d’après le communiqué de Transport Canada.

Néanmoins, Affaires mondiales Canada explique que « les passagers qui se rendent au Canada à partir du Maroc par une route indirecte devront obtenir un résultat négatif au test moléculaire COVID-19 (PCR) effectué par un pays tiers ».

Or, et c’est là toute la nuance, pour monter dans n’importe quel avion depuis les tarmacs du Royaume, il faut déjà avoir obtenu un résultat négatif à un test PCR.

Tous ces voyageurs avaient donc en leur possession un test datant de moins de 72 heures, comme l’exige le règlement canadien relatif à l’entrée sur le territoire. Autrement dit, les tests effectués au Maroc sont caducs aux yeux d’Ottawa car on soupçonne qu’un bon nombre d’entre eux soit frauduleux.

Youness Ben Addou Idrissi, un Franco-ontarien toujours coincé à Casablanca avec ses deux enfants mineurs. Gracieuseté

Deux jours après l’annonce des suspensions des vols, la police marocaine a d’ailleurs passé les menottes à 220 individus impliqués dans le trafic de faux tests.

Voilà qui pourrait répondre aux interrogations de Youness Ben Addou Idrissi, résident permanent à Oakville, toujours coincé à Casablanca avec ses deux enfants mineurs.

« Pourquoi on a fermé les frontières avec le Maroc alors que le Canada garde toujours ses frontières ouvertes avec d’autres pays où le nombre de cas dépasse de loin celui enregistré au Maroc ? Cette décision était un gros choc mêlé d’incompréhension pour moi, mes enfants et ma femme restée au Canada », témoigne-t-il sur un ton empreint de colère.

Situation de stress extrême

Les témoignages se suivent et se ressemblent.

« Je ne dors plus depuis cette annonce », nous livre la Montréalaise Sara Qasri. « J’ai peur de perdre mon emploi et ma fille sa place à la crèche. Quel employeur accepterait une si longue période d’absence, surtout s’ils prolongent ces interdictions. Je suis née et j’ai grandi au Canada, c’est ce que j’ai connu toute ma vie, et là on me bloque dans un pays où je me sens étrangère. J’ai l’impression qu’ils nous ont vraiment oubliés ici. J’ai tellement peur ».

Même sentiment du côté d’Atika Chakroune, surveillante de diners scolaires dans une école d’Ottawa et toujours coincée au Maroc avec ses trois enfants. « On vit dans un stress permanent. Mes enfants finissent l’école virtuelle tard la nuit à cause du décalage horaire. Sans parler d’internet qui ne marche pas bien ici. Si on veut rentrer au Canada maintenant, il nous faut payer 12 000 $ pour passer par un autre pays qui possède un laboratoire privé au sein de la zone internationale de son aéroport. Notre santé mentale est au plus bas. »

Atika Chakroune, surveillante de diners scolaires dans une école d’Ottawa. Elle est encore bloquée au Maroc avec ses trois enfants. Gracieuseté

Nous avons fait le calcul. Pour partir de Casablanca à Toronto en passant par Lisbonne par exemple, où il est possible de se faire tester en transit, il faut débourser la coquette somme de 3 000 $ par personne, sans compter les 222 $ du test rapide et les frais annexes d’un si long voyage, une aubaine pour les compagnies aériennes et les laboratoires privés.

D’autres cas plus graves encore sont à signaler, comme celui de cette dame qui préfère garder l’anonymat, atteinte d’un cancer et dont les médicaments sont sur le point de se finir alors qu’ils n’existent pas au Maroc.

La justice est saisie

Toutes ces répercussions néfastes ont poussé maître Nawal Benrouayene, une avocate inscrite au tableau de l’ordre du Barreau du Québec, à déposer une demande d’un recours collectif multiterritorial, dont ONFR+ détient copie, auprès de la cour supérieure du district de Laval contre Transport Canada en charge des politiques et programmes de transports interprovinciaux et internationaux du Canada.

À terme, ce recours signifié au Procureur général du Canada le 17 septembre dernier permettrait d’obtenir une indemnisation de 5 000 $ pour chacun des plaignants, à titre de dommages moral, psychologique et pécuniaire.

Maître Nawal Benrouayene, avocate et porte-parole du groupe. Elle a réussi à rejoindre le Canada avec ses trois enfants mineurs via la Turquie. Gracieuseté

L’avocate sait de quoi elle parle, ayant elle aussi vécu cette mauvaise expérience avec ces trois enfants mineurs.

« Il y a toujours un délai raisonnable prévu par la loi avant l’application d’un décret gouvernemental, même en période de pandémie. D’autant plus qu’il existait d’autres solutions plus adaptées comme effectuer des tests PCR à l’arrivée avec une mise en quarantaine pour ceux qui seraient déclarés positifs à la COVID-19, comme le stipule l’article 58 (d) de la Loi sur la mise en quarantaine », explique-t-elle.

Rappelons qu’en mars 2020, lorsque la pandémie avait éclaté, des centaines de milliers de Canadiens s’étaient également retrouvés coincés hors des frontières, y compris au Pays du soleil couchant. Des négociations diplomatiques musclées avaient été menées par le premier ministre en personne avec les pays en question, ce qui avait abouti à l’affrètement de vols spéciaux durant plusieurs semaines.

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