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Campus Saint-Jean : la ministre Joly prudente dans son soutien

Temps de lecture : 4 minutes

OTTAWA – Appelée à intervenir dans le dossier du Campus Saint-Jean, en Alberta, la ministre du Développement économique et des Langues officielles, Mélanie Joly, promet de « travailler pour assurer la vitalité des institutions francophones d’un océan à l’autre », mais reste très prudente sur les moyens d’y parvenir.

Au sortir d’une rencontre téléphonique avec le doyen du Campus Saint-Jean, Pierre-Yves Mocquais, et la présidente de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), Sheila Risbud, la ministre Joly calme les attentes envers le fédéral.

« C’est un premier point de contact. Nous attendons des informations supplémentaires de l’université pour mieux comprendre l’enjeu. Nous serons là pour protéger nos institutions francophones, car on sait que ce n’est jamais acquis », explique la ministre à ONFR+, qui rappelle qu’Ottawa a annoncé récemment un financement en infrastructures pour l’institution franco-albertaine.

Fondé en 1908, le Campus Saint-Jean est dans une situation difficile et pourrait devoir couper jusqu’à 44 % de ses cours prévus en 2020-2021, soit 180 sur 409 au total.

Les compressions budgétaires et les mesures prises par l’Alberta ne sont pas les seules à expliquer la situation actuelle. Le fédéral a aussi sa part de responsabilité, ont expliqué plusieurs intervenants à ONFR+, du fait d’un gel des montants transférés par Ottawa depuis 2003.

Des sommes qui, de plus, servent parfois d’excuse à l’Université de l’Alberta pour verser moins de fonds au Campus Saint-Jean, selon l’ancienne doyenne, de 1995 à 2003, Claudette Tardif.

« Pourtant, cet argent fédéral est fait pour appuyer l’éducation dans la langue officielle de la minorité ! C’est un plus, pas pour remplacer, car l’éducation à la minorité francophone coûte plus cher. »

Les professeurs dans l’inconnu

Sur le terrain, Valérie Lapointe Gagnon, professeure d’histoire depuis 2015, décrit l’ambiance dans le corps professoral.

« Les mauvaises nouvelles s’accumulent dans le milieu postsecondaire depuis l’automne et beaucoup de mes collègues ne savent pas de quoi leur avenir sera fait. Les étudiants, eux, s’inquiètent de savoir s’ils pourront terminer leurs études. C’est une situation absurde, alors que les inscriptions sont en croissance. »

« M. Kenney doit montrer que sa sensibilité à la cause francophone va plus loin que les discours » – Valérie Lapointe Gagnon 

Pour Mme Lapointe Gagnon, les décisions du gouvernement conservateur albertain sont idéologiques.

« Ce n’est pas contre les francophones, mais l’éducation postsecondaire n’est clairement pas la priorité de ce gouvernement qui est prêt à dépenser des milliards pour l’économie du pétrole, mais qui n’a pas d’argent pour le postsecondaire alors que la province a besoin de transformer son économie si elle veut se relever. »

Une situation qui perdure

L’ancienne sénatrice Claudette Tardif reste très attachée à une institution qu’elle juge essentielle pour les francophones et francophiles à l’Ouest du Manitoba.

« Mon mari et moi y avons fait nos études, mes enfants aussi. Mon petit-fils s’apprête à y compléter son baccalauréat en sciences. Le Campus Saint-Jean, c’est un héritage francophone ! » 

La situation l’« enrage », dit-elle.

« Ça fait depuis près de 50 ans que l’institution est sous la responsabilité de l’Université de l’Alberta et qu’elle est sous-financée. La province n’a jamais reconnu sa spécificité et on continue de traiter Saint-Jean comme une faculté comme les autres. Quand je suis arrivée en 1995, j’avais dû couper 40 % du personnel administratif pour ne pas toucher les cours. Beaucoup de sacrifices ont été faits, notamment pour constituer un fonds de réserve qu’aujourd’hui, la province interdit d’utiliser. »

« Les gens ne réalisent pas ce que c’est de vivre dans une province qui ne reconnaît pas pleinement les droits des francophones » – Claudette Tardif, ancienne sénatrice

Sa colère se dirige aussi contre Ottawa.

« Le fédéral a un rôle à jouer dans l’épanouissement des communautés francophones du Canada, même de celles qui sont plus éloignées d’Ottawa. C’est un point que j’ai soulevé à plusieurs reprises et c’est le plus frustrant. Aujourd’hui, on ne parle pas de couper des programmes périphériques, on touche au cœur de l’institution ! Septembre arrive vite et j’implore le premier ministre Kenney et la ministre Joly de ne pas laisser la seule institution postsecondaire à l’Ouest du Manitoba mourir lentement. »

Claudette Tardif à l’assemblée générale annuelle de la Fondation Franco-Albertaine en 2007. Source : claudettetardif.ca

Mme Lapointe Gagnon espère un coup de pouce du fédéral.

« Même si nous ne sommes pas dans une province qui vote libéral, on espère que le gouvernement fédéral se sentira tout aussi concerné qu’il l’a été pour l’Université de l’Ontario français. »

Si elle juge que les deux dossiers sont complètement différents, la ministre Joly prévoit de s’entretenir prochainement avec son homologue provinciale, responsable du dossier francophone, Leela Aheer, pour faire le point.

Appui en Ontario et ailleurs

Depuis le lancement de la campagne « Sauvons Saint-Jean », hier, de nombreux organismes et citoyens se sont manifestés. Mme Lapointe Gagnon alerte la francophonie canadienne.

« On le voit aussi au Manitoba, où l’Université Saint-Boniface est également touchée gravement par des compressions budgétaires, le climat est difficile. Ça prend de la solidarité pour donner à nos institutions les moyens qu’elles méritent. »

Le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), Carol Jolin, invite la communauté franco-ontarienne à se mobiliser.

« À l’automne 2018, nous avons eu l’appui des gens de l’Alberta pour l’Université de l’Ontario français. Plus d’une centaine de personnes ont même manifesté par – 40 degrés ! », se rappelle-t-il.

« On lance donc un message de solidarité, en invitant les gens à écrire au gouvernement albertain, en parlant sur les médias sociaux ou en participant à une des conférences virtuelles. »

Car selon M. Jolin, la disparition de programmes au Campus Saint-Jean affecterait toute la francophonie canadienne.

« Ce sont des étudiants à qui on enlève des options de faire leurs études en français, y compris ailleurs qu’en Alberta. Et ce sont aussi des employés formés et bilingues en moins sur le marché du travail pour offrir des services en français. »

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