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Salon du livre afro-canadien d'Ottawa

Chercher la perle dans le Salon du livre afro-canadien

Temps de lecture : 4 minutes

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine, place à la littérature avec l’autrice Monia Mazigh.

[CHRONIQUE]

OTTAWA – Avez-vous déjà entendu parler du Salon du livre afro-canadien ? Un événement culturel qui se tient à Ottawa depuis cinq ans et qui s’intéresse à la littérature africaine écrite par des auteurs canadiens. Cette année, le salon a ouvert ses portes ce jeudi et dure jusqu’à dimanche à la Cité collégiale.

C’est la quatrième fois que je participe à ce salon qui malgré deux années consécutives de COVID-19 a su résister en tenant des séances virtuelles ou hybrides comme ce fut le cas l’année dernière et continuer à attirer à la fois auteur.es et les lecteurs.

Je pense que notre communauté franco-ontarienne a besoin de ce genre d’événement malgré les difficultés et les défis qui se posent. Un tel salon donne tout d’abord de la visibilité à certains auteurs qui, autrement, n’auraient pas cette occasion pour parler de leurs œuvres et, en plus, ce genre de salon permet la discussion approfondie de thèmes qui ne sont que rarement abordés dans les autres salons, appelons-les, les plus conventionnels.

Cette année, Djaïli Amadou Amel sera l’invitée d’honneur internationale de ce salon. Camerounaise d’origine, Djaïli Amadou Amel écrit en français dont son plus récent livre publié en France, Les impatientes (originellement publié sous le titre Munyal les larmes de la patience) et qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens ainsi que le prix Goncourt de L’Orient. Des reconnaissances prestigieuses pour une autrice qui écrit sur des sujets tabous comme la polygamie ou le mariage par rapt, qui n’est autre qu’un viol accepté par la société et toléré par la loi.

Personnellement je n’ai jamais entendu parler de Djaïli Amadou Amal qu’à travers la programmation du Salon du livre afro-canadien et je suis très reconnaissante au Salon de m’avoir fait découvrir une autrice africaine francophone d’autant plus d’origine musulmane et qui écrit sur des sujets qui m’intéressent et m’inspirent. Car comment écrire sur soi et sur les siens sans les détester même quand leurs actions sont méchantes et répréhensibles ? Comment critiquer et dénoncer sans juger ni haïr ?

Ce sont des défis intellectuels et artistiques auxquels en tant qu’artiste et intellectuelle nous faisons face presque quotidiennement.

Table ronde sur la littérature maghrébine

Dans ce même salon, j’aurai l’honneur et le privilège de faire partie d’une table ronde animée par l’autrice Marie-Denise Doyon que j’ai eu le plaisir de rencontrer au Salon de Sudbury et qui m’a dédicacé un de ses beaux livres pour enfants, Le pélican de Tétouan. Ce panel portera sur la littérature maghrébine, une littérature dont nous entendons parler très peu au Canada malgré la présence d’une forte communauté maghrébine, déjà estimée (en 2016) aux alentours de 200 000 personnes au Québec et à Montréal en particulier.

Cette communauté immigrante et francophone est généralement dans les nouvelles pour les mauvaises raisons comme le ras-le-bol de certains de voir de nouvelles traditions « envahir » leurs rues ou l’insécurité identitaire sur laquelle vont surfer certains politiciens dans ces temps de clivage et de polarisation où les immigrants vont représenter l’Autre dont il faut se méfier.

Et pourtant, on n’essaie pas de connaitre cet Autre, à travers ses chansons, sa langue et ses histoires. Et c’est justement en touchant à cet aspect que le panel en question essaiera de se pencher sur la littérature maghrébine au Canada. Je serai en compagnie de Soufiane Chakkouche, Amar Ait-Ameur et Louanes Hassani, respectivement du Maroc et de l’Algérie.

J’ai rencontré le premier de ces trois auteurs au Salon du livre de Toronto alors que je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer personnellement les deux autres même si je connais Louenes Hassani par ses écrits. Tunisie, Algérie et Maroc, trois pays du Maghreb, qui se rencontrent en dehors d’un match de soccer pour discuter des mots, de littérature et surtout des histoires que ces auteurs respectifs ont choisi de raconter dans leurs livres.

Maintes fois, certains de mes lecteurs ou amis me demandent pourquoi continuer à écrire sur la Tunisie alors que je l’ai quittée il y a presque une trentaine d’années ? Une question à la fois difficile et déroutante. Comment oublier son enfance ? Comment décimer de sa mémoire les rues et les maisons qui nous ont vu grandir ? Comment ne pas étaler nos racines qui sont toujours à la recherche d’eau et de minéraux pour survivre ?

Certes, j’ai quitté physiquement mon pays natal, mais il vit en moi à chaque fois que je parle l’arabe ma langue maternelle et à chaque fois que j’écris en français une langue que j’ai apprise à la maternelle et à laquelle je donne un parfum propre en la maniant à ma façon.

Le désir de revisiter son pays natal à travers l’écriture

En lisant le livre de Soufiane Chakkouche, Zahra, sur le thème lourd des « bonnes à tout faire » ou travailleuses domestiques au Maroc, et celui de Louanes Hassani, Fou D’Ahlem, sur l’amour au temps de la pandémie et du Hirak (un mouvement populaire qui s’est opposé au gouvernement en place pendant des mois), j’ai senti la même insistance à vouloir revisiter ce pays natal qui nous fait à la fois tellement de mal mais aussi du bien. Malheureusement je n’ai pas encore eu l’occasion de lire aucun des écrits de Amar Ait Ameur dont son plus récent, L’âme à l’étroit.

Cette position, à bien des égards, inconfortable entre deux continents, entre deux mondes parfois aux antipodes, entre deux cultures, entre deux langues, n’est que le symptôme d’une maladie dont souffre toute personne qui nait avec le cœur d’un écrivain et les yeux d’un artiste. Trouver la perle dans un océan de déchets. Trouver les mots pour parler de sujets qui nous enragent au point d’en parler avec passion.

Faut-il rappeler que l’animatrice de notre panel, Marie-Denise Doyon d’origine haïtienne et qui a longuement vécu au Maroc pour en parler son dialecte, sera de la partie dans cette quête de nos identités. Je nous vois déjà le «  club des cinq  » parti à la recherche de ces histoires communes dont nous sentons le besoin de sortir du bout de nos doigts pour aller se blottir dans le cœur de lecteurs.

Voici une façon originale et efficace pour connaitre l’Autre. Quoi de plus humble que de parler de soi, une autre façon de se dénuder à la place publique devant le regard perçant des lecteurs. Une autre belle façon du Salon du livre Afro-Canadien pour nous aider dans notre quête de rapprochement et de connaissance.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR+ et du Groupe Média TFO.

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