Rencontres

Christian DesRoches, diplomate franco-ontarien sur les rives du Mékong

L'ambassadeur Christian DesRoches en discussion avec le ministre cambodgien de l’Information, Neth Pheaktra. Source : Linkedin Christian DesRoches

PHNOM PENH (Cambodge) – En cette Journée internationale de la Francophonie, on franchit les frontières avec l’ambassadeur du Canada au Cambodge, Christian DesRoches. Fin connaisseur de l’Asie du Sud-Est, ce natif d’Ottawa nous confie son grand intérêt pour cette région du globe et nous dévoile l’envers du décor de sa mission au cœur du pays hôte du 20e Sommet de la francophonie qui aura lieu en novembre prochain.

« Peu de gens savent que vous êtes Franco-Ontarien…

Oui, quand je rencontre des gens à l’étranger, ils disent « Ah, vous êtes Québécois? » Je leur réponds que je suis Franco-Ontarien et leur apprends qu’il y a beaucoup de francophones à l’extérieur du Québec.

Je suis né à Ottawa. J’y ai fait le début de ma scolarité avant de poursuivre au secondaire au Québec. Mon père était journaliste au Droit et a enseigné le journalisme au Collège Algonquin. Ma mère est Italienne. J’ai donc grandi dans une maison où mes parents parlaient anglais, italien et français.

Je suis revenu ensuite en Ontario pour étudier à l’Université d’Ottawa. C’est en passant ma maîtrise à l’Université Laval que j’ai réalisé que j’étais Franco-Ontarien.

Votre entrée en fonction, l’été dernier, au poste d’ambassadeur a marqué, en quelque sorte, le retour de la diplomatie canadienne au Cambodge après une longue parenthèse…

En effet, je suis arrivé ici en août dernier, alors que nous connaissions une situation un peu unique parce que nous avions depuis 1993 une ambassade au Cambodge que nous avons fermée en 2009. Après ça, nous avions ouvert un petit bureau tributaire de notre ambassade à Bangkok, mais il n’y avait plus d’ambassadeur résident depuis 2007. Je suis donc le premier ambassadeur résident au Cambodge depuis 2007. J’ai reçu un accueil très chaleureux de la part des Cambodgiens.

Comment expliquer ce regain d’intérêt du Canada pour ce pays d’Asie du Sud-Est?

Il y a un intérêt très marqué pour l’Asie du Sud-Est du point de vue commercial. Le premier ministre Mark Carney nous a demandé de travailler très fort pour doubler nos exportations à l’extérieur des États-Unis. L’Inde et l’Asie du Sud-Est sont deux objectifs importants, particulièrement le Cambodge qui connaît une forte croissance depuis quelques années. Les intérêts économiques du Canada se sont approfondis avec le Cambodge, depuis 2012. Une vie s’est établie ici avec entre autres la présence de la première société d’assurance vie au Cambodge et depuis 2019, la plus grande banque commerciale, ABA Bank.

M. DesRoches présente ses lettres de créance au roi du Cambodge Norodom Sihamoni. Source : LinkedIn

Combien y a-t-il de ressortissants canadiens dans ce royaume?

Près de 3000 Canadiens sont enregistrés auprès de l’ambassade, mais nous pensons qu’il y a probablement plus de 15 ou 20 000 citoyens canadiens dans le pays. Des gens sont ici depuis plusieurs années, des missionnaires, des gens d’affaires… On compte beaucoup de Canadiens d’origine cambodgienne, d’autres Canadiens travaillent dans l’éducation, la culture… Il y a là une certaine effervescence. Et pour nous, c’est important de pouvoir être ici et de bien les représenter et de constater que parfois tous ces gens-là peuvent nous aider à ouvrir des portes.

Comment les représentez-vous et les aidez-vous au quotidien?

Le travail est très varié. Premièrement, il y a les services consulaires, ces services qu’on offre à tous les Canadiens ici, comme le renouvellement de passeport, l’aide aux personnes emprisonnées, etc. C’est une partie importante de notre travail, comme dans toutes les ambassades du monde. Notre section consulaire est très occupée. On aide aussi les sociétés canadiennes implantées ici à débloquer certaines barrières. Je les représente en assistant à des événements pour les encourager.

Je soutiens aussi le secteur de l’éducation culturelle. Il y a une école canadienne internationale à Phnom Penh qui a été fondée par une Canadienne d’origine cambodgienne de Montréal qui utilise le curriculum albertin. Il y a 55 professeurs canadiens qui enseignent dans cette école. Et il y a un programme français à l’école. Avec le lycée Descartes, homologué par le gouvernement français, cela fait deux écoles où on peut apprendre en français. Je suis très fier en tant que Canadien de voir vivre la dualité linguistique canadienne y compris dans les écoles cambodgiennes, où on enseigne trois langues, le khmer, le français et l’anglais.

Visite dans la province de Banteay Meanchey proche des zones de tensions frontalières. Source : LinkedIn

Vous n’êtes pas un néophyte de la diplomatie en Asie-Pacifique. Vous avez développé des relations avec le Vietnam, la Chine, la Papouasie-Nouvelle Guinée, la Nouvelle-Zélande… Pourquoi un tel attrait pour cette partie du globe?

J’ai rejoint le ministère en 2006 comme agent du service extérieur. J’ai travaillé en Afrique, aux Nations unies, puis sur le G7… Mon parcours plutôt généraliste a vraiment changé lorsque je suis devenu chef de mission adjoint en Nouvelle-Zélande en 2013. Depuis Wellington, j’observais les diplomaties australienne et néo-zélandaise en Asie du Sud-Est. Je les trouvais très efficaces, avec un virage clair vers l’engagement économique dans la région.

Je me suis alors dit que je pouvais contribuer à une réorientation similaire de la diplomatie canadienne. De retour au Canada en 2016, j’ai travaillé sur le forum de coopération économique Asie-Pacifique (APEC). Cela m’a amené à voyager au Vietnam, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, à Singapour et dans plusieurs autres pays de la région.

Ensuite, j’ai été conseiller pour la sous-ministre des Affaires étrangères, puis j’ai travaillé au Bureau du Conseil privé, qui est en quelque sorte le ministère du Premier ministre. J’y étais conseiller pour les dossiers asiatiques.

Vous avez donc conseillé le premier ministre. Sur quels dossiers avez-vous travaillé?

J’ai beaucoup travaillé sur la stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, annoncée en novembre 2022. Cette stratégie prévoit plus de 2,3 milliards de dollars de nouveaux investissements dans la région.

Lorsque j’étais au Bureau du Conseil privé, j’ai conseillé l’équipe du premier ministre sur cette stratégie. Ensuite, de retour au ministère, j’ai participé à sa mise en œuvre.

Concrètement, cela s’est traduit par la création de nombreux nouveaux postes diplomatiques. Par exemple, nous avons maintenant un bureau agricole à Manille avec seize spécialistes qui soutiennent les exportations canadiennes dans la région.

Nous avons aussi développé un réseau d’attachés spécialisés dans les enjeux numériques et cybernétiques dans plusieurs capitales asiatiques.

Selon M. DesRoches, l’essentiel de la diplomatie consiste à bâtir des relations de confiance. Source : LinkedIn

Quelle est la situation la plus délicate que vous ayez eu à gérer au cours de votre carrière?

En diplomatie, on intervient souvent lorsqu’il y a des problèmes. Je me souviens par exemple d’un voyage du premier ministre Trudeau en Asie en 2022. Pendant ce déplacement, il y a eu un échange assez tendu entre le président chinois Xi Jinping et le premier ministre canadien.

Cet épisode a été filmé et repris par les médias internationaux. Après cela, nous avons dû préparer des notes et expliquer la situation aux médias canadiens afin que cet incident ne devienne pas le sujet principal d’un voyage diplomatique pourtant très important.

Un autre exemple remonte à un sommet de l’APEC auquel participait Donald Trump pour la première fois. J’ai travaillé 20 heures par jour pour finaliser le communiqué commun, après des négociations particulièrement difficiles. Le contexte international évoluait et la diplomatie canadienne devait s’adapter.

Les réseaux sociaux et la communication instantanée ont-ils bouleversé la culture de la diplomatie?

Oui et non. Les médias sociaux ont évidemment transformé la communication. Lorsque j’ai commencé ma carrière, Facebook venait tout juste d’apparaître. Aujourd’hui, il est important d’expliquer au public ce que nous faisons. Mais il ne faut pas oublier que l’essentiel de la diplomatie consiste à bâtir des relations de confiance.

Ici au Cambodge, j’ai développé des relations personnelles avec plusieurs ministres. Nous échangeons parfois des messages sur WhatsApp ou Telegram et nous avons des discussions discrètes sur certains dossiers. Ces relations ne pourraient pas exister si chaque rencontre était immédiatement publiée sur les réseaux sociaux. Il faut donc trouver un équilibre entre la communication publique et la diplomatie discrète.

L’ambassadeur rend hommage au monastère Wat Ounalom, en 2025, à l’occasion du festival des ancêtres Pchum Ben. Source : LinkedIn

Le contexte international actuel rend-il l’action diplomatique plus incertaine?

Le monde devient plus imprévisible et plus dangereux. Le Canada se considère comme une puissance moyenne, et dans ce contexte nous devons adapter notre approche.

Pendant longtemps, la diplomatie canadienne reposait fortement sur la promotion de la démocratie et des droits de la personne. Ces valeurs demeurent essentielles, mais nous devons aussi composer avec un monde où certains pays suivent des modèles politiques différents.

Il faut trouver les moyens de bâtir des relations avec ces pays tout en maintenant nos valeurs.

Quelle langue utilisez-vous le plus au Cambodge? Le français y a-t-il encore une place?

Oui, et c’est même une très belle surprise pour moi. J’utilise le français presque tous les jours. Il existe une importante communauté francophone au Cambodge.

Au moins douze ministres cambodgiens parlent français. Beaucoup d’étudiants l’apprennent aussi, notamment grâce à des bourses d’études françaises dans les domaines du droit, de la médecine et des technologies.

La famille royale est également francophone. Lorsque j’ai présenté mes lettres de créance au roi, la conversation s’est déroulée environ à 80 % en français.

Rencontre avec d’anciens boursiers cambodgiens du Programme de bourses et d’échanges éducatifs pour le développement (SEED) à l’ambassade. Source : LinkedIn

Votre carrière diplomatique a-t-elle changé votre vision du monde?

Oui, de plusieurs façons. D’abord, elle a renforcé ma fierté d’être Canadien. Lorsque l’on vit à l’étranger, on réalise à quel point l’expérience canadienne, notre dualité linguistique et notre respect des droits de la personne sont appréciés.

Deuxièmement, travailler dans des pays où les institutions sont parfois fragiles rappelle à quel point la démocratie peut être vulnérable. Au Canada, nous avons tendance à considérer nos institutions comme acquises. Mais ailleurs, on voit à quel point elles peuvent être fragiles.

Vous est-il déjà arrivé de défendre une position politique avec laquelle vous n’étiez pas personnellement d’accord?

Ça peut arriver. Je me souviens d’une négociation aux Nations unies lors du sommet Rio+20 sur le développement durable. À l’époque, le gouvernement canadien ne voulait pas prendre certains nouveaux engagements internationaux.

Pendant les négociations, j’ai dû bloquer une entente soutenue par plusieurs ONG. Certaines organisations canadiennes m’ont reproché cette position.

Je leur ai répondu que dans une démocratie, une fonction publique impartiale doit mettre en œuvre les décisions prises par le gouvernement élu. Quelques années plus tard, le Canada a finalement soutenu cette même entente sous un gouvernement différent.

C’est la preuve que le rôle d’un fonctionnaire est d’appliquer les décisions démocratiques, même si elles évoluent avec le temps.

Le Cambodge accueillera bientôt un sommet de la Francophonie. Quel est votre rôle dans cette préparation?

Le Cambodge prépare activement ce sommet. Il y aura notamment un village culturel de la Francophonie et un pavillon consacré aux technologies francophones. Nous travaillons avec les autorités cambodgiennes pour assurer le succès de cet événement. Le Québec participe aussi aux préparatifs, notamment à travers son bureau à Singapour.

Lors d’un événement préparatoire, la chanteuse Fabienne Thibault est venue interpréter des chansons de Starmania. Le public cambodgien a été très ému. »


2006 : Rejoint le ministère Affaires mondiales Canada

2017 : Pilote la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) à Ottawa

2020 : Détaché auprès du Secrétariat de la politique étrangère et de défense du Bureau du Conseil privé

2023 : Coordonne la Stratégie indo-pacifique du Canada

2025 : Nommé ambassadeur du Canada au Cambodge

Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.