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De Sturgeon Falls à Ford, 50 ans de tensions linguistiques en Ontario

Gisèle Lalonde devant la foule, le 22 mars 1997. Crédit image: site web de l'Hôpital Montfort

La crise linguistique actuelle fait les manchettes partout au Canada. Les tensions qu’elle représente ne sont pourtant pas un exemple isolé des 50 dernières années de l’Ontario français. Crise linguistique, saga linguistique, débat véhément? La frontière est souvent mince pour décrire ces luttes. #ONfr vous propose de revenir sur les 10 plus grosses tensions linguistiques depuis la fin des années 1960.

SÉBASTIEN PIERROZ
spierroz@tfo.org | @sebpierroz

Sturgeon Falls, 1971. La première «vraie» crise scolaire.

La fin des années 1960 marque un contexte plus favorable à l’éducation en français. À Sturgeon Falls, dans le Nord de la province, les demandes des francophones butent sur l’intransigeance du Conseil scolaire de Nipissing. L’enjeu? Que l’école secondaire de Sturgeon Falls, dont les trois quarts des élèves sont francophones, devienne une école homogène de langue française.

Manifestation devant l’école. Source: Source : uOttawa, CRCCF, Fonds ACFO (C2)

Le 7 septembre 1971 marque le sommet de la crise quand les élèves francophones dressent des lignes de piquetage devant l’école et bloquent l’accès aux enseignants et élèves anglophones.

En décembre 1971, le rapport de la Commission Symons recommande la création d’une école secondaire homogène de langue française à Sturgeon Falls. L’école prend alors le nom de Franco-Cité. Les francophones sont alors environ 80 % dans la ville. Un statut majoritaire conservé malgré tout près de 50 ans plus tard.

 

Cornwall, 1973. Une deuxième crise majeure dans l’Est ontarien.

Une nouvelle crise scolaire secoue l’Ontario français. Comme dans le cas de Sturgeon Falls, la contestation prend sa source dans la lecture de la nouvelle loi provinciale votée en 1968 qui permet la création d’écoles secondaires de langue française. Le hic, il faut passer par le conseil scolaire local pour en avoir l’autorisation.

Dans le même temps, la fermeture de trois écoles privées francophones dans la région de Cornwall pousse beaucoup d’élèves à rejoindre l’école Saint-Laurent, une institution bilingue. Le système ne satisfait guère les francophones.

Le 14 mars 1973, la grève éclate. Plusieurs enseignants sont congédiés par le Conseil scolaire de Stormont-Dundas et Glengarry qui les accuse d’avoir pris partie en faveur des élèves.

Trois mois plus tard, tout semble rentrer dans l’ordre lorsque le conseil scolaire revient sur sa décision et accepte de transformer l’école Saint-Laurent en une école de langue française. Le nouveau bâtiment prend alors le nom de «La Citadelle».

 

«C’est l’temps», 1975. La justice en français revendiquée.

Arrivé au pouvoir en 1971, Bill Davis promet de rendre plus accessible les services judiciaires en français. Les militants prennent le premier ministre de l’Ontario au mot, mais les changements tardent à se manifester.

C’est dans ces conditions que se forme en septembre 1975 le mouvement C’est l’temps. Ses membres refusent entre autres de renouveler leurs plaques d’immatriculation tant qu’il n’y aurait pas de formulaires bilingues. Conséquence: une vingtaine d’entre eux sont jetés en prison.

Les francophones obtiennent gain de cause, et trois mois après, le gouvernement provincial annonce la mise en place de formulaires en français pour le renouvellement des plaques d’immatriculation.

Sous l’impulsion du procureur général Roy McMurtry, les services juridiques en français vont se développer à la fin des années 1970. La Loi sur les tribunaux judiciaires votée en 1984, qui confrère au français et à l’anglais le statut de langues officielles dans le système judiciaire provincial, consacre cette évolution.

 

Penetanguishene, 1979. «L’école de la résistance».

La crise scolaire probablement la plus célèbre de l’Ontario français prend sa source avec l’école secondaire de Penetanguishene, une institution bilingue mais à caractère anglophone. Depuis 1976, le Conseil scolaire de Simcoe reste sourd aux demandes des francophones quant à la création d’une école.

Le ton monte brusquement en septembre 1979, à quelques mois du référendum sur la souveraineté au Québec, lorsque les francophones ouvrent l’école secondaire de la Huronie, une école parallèle et illégale. Cette «école de la résistance» comprend 56 élèves de la 9e à la 13e année.

Une manifestation en octobre 1979. Source: www.huronie.com

Le combat judiciaire s’achève en 1982 quand le Cour supérieure de l’Ontario rend une décision favorable aux francophones. De là, l’École secondaire Le Caron ouvre ses portes. La même année, le droit des francophones de recevoir un enseignement secondaire dans la langue de leur choix est enchâssé par la Charte canadienne des droits et libertés.

 

Sault-Sainte-Marie, 1990. Le premier contrecoup à la LSF.

Le 29 janvier 1990, le conseil municipal de Sault-Sainte-Marie adopte une résolution qui déclare la ville «unilingue anglaise». Un règlement qui interdit l’usage du français dans les affaires municipales de la troisième ville du Nord de l’Ontario. Nous sommes alors en pleines négociations de l’accord du lac Meech.

Sault-Sainte-Marie n’est la pas la première municipalité de l’Ontario à agir de la sorte. Une soixantaine l’ont précédé dans la foulée de la Loi sur les services en français votée en 1986. Sauf que cette fois-ci, le débat enflamme le Canada, et se déplace même à la Chambre des communes qui réaffirme son engagement pour la dualité linguistique.

Quatre ans plus tard, un tribunal ontarien invalide cette résolution d’unilinguisme, mais les francophones de Sault-Sainte-Marie ne s’en remettent pas si facilement. L’arrivée du francophile Christian Provenzano à la tête de la municipalité en 2014 et sa décision de hisser le drapeau franco-ontarien devant la municipalité contribuent à ciicatriser les plaies.

 

SOS Montfort, 1997. La crise la plus connue.

21 ans après, SOS Montfort demeure «la» référence en terme de lutte pour les Franco-Ontariens. Tout commence en février 1997 losque la Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario recommande la fermeture de l’Hôpital Montfort, alors seul hôpital universitaire francophone en Ontario et dans tout le Canada à l’Ouest du Québec.

Des économies directement souhaitées depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement progressiste-conservateur de Mike Harris en 1995.

Le grand ralliement pour sauver l’hôpital, le 22 mars 1997. Gracieuseté: site web de l’Hôpital Montfort

Pour protester contre la fermeture de l’établissement, environ 10 000 personnes se donnent rendez-vous au Centre municipal d’Ottawa, le 22 mars 1997. Les images de Gisèle Lalonde devant la foule passent à la postérité.

Après un long combat judiciaire, les Franco-Ontariens obtiennent satisfaction le 7 décembre 2001 lorsque La Cour d’appel de l’Ontario confirme que l’hôpital jouit d’une protection constitutionnelle.

 

Russell, 2008. L’affichage bilingue ne fait pas l’unanimité.

Pas tout à fait une crise linguistique, mais disons que le feu est attisé le 16 juin 2008 lorsque la municipalité du canton de Russell, dans l’Est ontarien, adopte un règlement sur l’affichage bilingue. L’enjeu? Que toutes les affiches extérieures des nouveaux commerces de la municipalité soient en français et en anglais. Le nom du commerce peut toutefois être unilingue.

Très vite, l’opposition au règlement s’organise. Des pétitions sont même envoyées sur le bureau du maire. À la différence des autres tensions linguistiques, cette saga mobilise les anglophones… mais aussi des francophones.

Pendant plus de quatre ans, Jean-Serge Brisson et l’activiste anglophone Howard Galganov tentent de faire invalider le règlement. Les deux requérants jugent inconstitutionnel l’arrêté municipal qui viole selon eux la liberté d’expression.

Le long marathon judiciaire s’achève finalement lorsque MM. Bisson et Galganov sont déboutés par la Cour suprême du Canada en 2012.

 

Cornwall, 2012. Les opposants au bilinguisme refont surface.

Un geste symbolique va déclencher une crise linguistique au retentissement provincial. La municipalité de Stormont-Sud décide de ne plus verser la somme annuelle de 30 000 $ habituellement donnée à l’hôpital de Cornwall.

Une façon alors pour la municipalité de l’Est ontarien de contester la désignation de l’hôpital vertu de la Loi sur les services en français de l’Ontario entrée en vigueur janvier 2011. Une décision qui, selon elle, peut rendre plus difficile l’embauche des unilingues.

L’Hôpital de Cornwall dans l’Est ontarien. Gracieuseté: hôpital de Cornwall.

La somme modeste ne met bien entendu pas en péril le bilinguisme des employés de l’hôpital dont le taux reste supérieur à 30 %. Reste que ce pas en arrière provoque des manifestations, et des tensions entre les communautés anglophones et francophones de Cornwall.

Six ans plus tard, Stormont-Sud n’a toujours pas reversé la subvention à l’établissement.

 

Ottawa, 2017. Pic dans les tensions pour le bilinguisme officiel.

Difficile de parler d’une crise linguistique si l’on fait référence au débat sur le bilinguisme officiel à la Ville d’Ottawa. Toujours est-il que l’année 2017 s’avère le point d’incandescence des frustrations de la communauté francophone.

Relancée en 2014 avec la création du Mouvement pour une capitale du Canada officiellement bilingue (MOCOB), l’idée du bilinguisme officiel de la capitale du Canada se heurte au refus du maire Jim Watson, et d’une grande partie des conseillers municipaux.

Le 31 mai 2017, des centaines de personnes descendent dans les rues pour faire d’Ottawa une ville officiellement bilingue. Le même jour, la députée libérale Nathalie Des Rosiers crée la surprise en déposant un projet un projet de loi privé visant à «reconnaître le caractère bilingue» de la municipalité. Celui-ci est adopté finalement en décembre.

Presque un an après, cette reconnaissance continue de diviser. Si pour certains, Ottawa est aujourd’hui officiellement bilingue, d’autres continuent d’affirmer que la question n’est pas réglée.

 

«Résistance», 2018. Un impact encore inconnu dans l’histoire.

Pas facile de trouver un nom à la crise linguistique actuellement vécue. Wikipédia penche vers «la Crise francophobe de 2018 en Ontario», d’autres parlent du «mouvement de Résistance» ou même de la «crise linguistique Doug Ford».

La députée progressiste-conservatrice Amanda Simard et le président de l’AFO, Carol Jolin. Crédit image: Benjamin Vachet

Au moment de mettre ces informations sous presse, cette crise linguistique, la plus virulente depuis SOS Montfort, traverse son 13e jour. Le 15 novembre, le gouvernement progressiste-conservateur de Doug Ford décidait d’annuler le projet de l’Université de l’Ontario français, et d’abolir le poste de commissaire aux services en français de François Boileau. Autant d’annonces qui ont vite donné à cette crise une ampleur nationale.

Très vite, les militants francophones ont organisé des manifestations. Le 1er décembre, ils seront des milliers à sortir les pancartes devant une quarantaine de bureaux de députés dans les quatre coins de la province. L’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) espère toujours que la solution sera politique.

 


POUR EN SAVOIR PLUS:

La résistance franco-ontarienne est lancée

Chronologie Montfort: de la «Révolution du bons sens» à la victoire francophone

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Sébastien Pierroz
Sébastien Pierroz
spierroz@tfo.org @sebpierroz

Natif d’Annecy dans les Alpes françaises, Sébastien Pierroz obtient une maîtrise d’histoire de l’Université Paris Panthéon-Sorbonne en 2007. Après avoir travaillé pour Le Reflet dans l’Est ontarien, puis L’Express d’Ottawa, Sébastien rejoint l’équipe d’#ONfr au Groupe Média TFO en janvier 2015.