L’ancienne enseignante et comédienne était atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis plusieurs années. Gracieuseté
Culture

Décès de Jeanne Sabourin, une pionnière du théâtre franco-ontarien

L’ancienne enseignante et comédienne était atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis plusieurs années. Gracieuseté

OTTAWA – Figure marquante du théâtre franco-ontarien, Jeanne Sabourin est décédée lundi dernier à Toronto, à l’âge de 95 ans. Comédienne, metteure en scène, administratrice culturelle et première présidente de Théâtre Action, elle laisse derrière elle un héritage qui a façonné diverses institutions culturelles francophones de l’Ontario.

Pour Benoît Roy, directeur général de Théâtre Action, son influence dépasse largement l’organisme qu’elle a contribué à fonder.

« Elle fait partie des personnes qui ont essentiellement bâti les institutions culturelles franco-ontariennes que nous connaissons aujourd’hui », affirme-t-il.

Présente à la rencontre fondatrice de Théâtre Action en 1972, Jeanne Sabourin devient la première présidente de l’organisme lors de sa création officielle, en 1974. Elle occupera cette fonction pendant cinq ans, avant de diriger, de 1980 à 1995, le Bureau franco-ontarien (BFO) du Conseil des arts de l’Ontario.

« On peut vraiment dire, sans exagérer, qu’elle a contribué à construire l’écosystème culturel franco-ontarien », poursuit M. Roy. Il rappelle que deux prix remis par Théâtre Action portent aujourd’hui son nom, un hommage qui lui avait été rendu de son vivant.

Une visionnaire, tombée dans l’oubli

Pour Joël Beddows, professeur au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa et spécialiste de l’histoire du théâtre franco-ontarien, Jeanne Sabourin est avant tout l’une des grandes pionnières du milieu.

« Elle a joué un rôle déterminant dans la structuration et la professionnalisation du théâtre franco-ontarien. C’est une femme visionnaire, malheureusement tombée dans l’oubli. Je la considère comme l’équivalent féminin d’André Paiement. »

Joël Beddows, professeur au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa. Crédits photos : Rémi Thériault

Avant son passage au Conseil des arts de l’Ontario, elle dirige L’Atelier, première compagnie professionnelle de théâtre francophone à Ottawa, avant même la création du Théâtre de la Corvée, en 1975, devenu plus tard le Théâtre du Trillium.

Elle ouvre également une salle de spectacle dans la capitale et poursuit parallèlement une carrière de comédienne, notamment au Théâtre français de Toronto.

Selon Joël Beddows, son influence s’est aussi fait sentir dans un épisode déterminant de l’histoire du Théâtre français de Toronto.

« Vers 1988-1989, alors que la compagnie traversait une grave crise, c’est Jeanne Sabourin qui a réuni les principaux bailleurs de fonds pour décider de son avenir. Sans elle, il n’y aurait probablement pas de Théâtre français de Toronto aujourd’hui. »

« Jouer le rôle de rassembleur »

Dans une entrevue accordée à la revue Liaison en 1996, au moment de son départ à la retraite du Conseil des arts de l’Ontario, Jeanne Sabourin expliquait sa vision du développement culturel.

« J’ai joué davantage le rôle de rassembleur, c’est-à-dire que j’ai encouragé les artistes à se regrouper entre eux, par discipline, pour se donner les services et développer les expertises dont ils avaient besoin. »

Cette philosophie a contribué à l’émergence de plusieurs organismes artistiques franco-ontariens dans les années 1980.

« Pendant les 15 années où elle a dirigé le Bureau franco-ontarien du Conseil des arts de l’Ontario, elle a encouragé les artistes à se regrouper par discipline afin de se donner eux-mêmes les services dont ils avaient besoin. C’est ce mouvement qui a mené à la création de nombreux organismes artistiques francophones », souligne Benoît Roy.

Jeanne Sabourin se réjouissait également de voir les artistes franco-ontariens gagner en reconnaissance.
À la question de savoir ce qui lui avait procuré le plus de satisfaction après plus de 15 ans à la tête du BFO, elle répondait :

« C’est de voir que nos artistes sont maintenant sur la place publique, qu’ils obtiennent la reconnaissance qu’ils méritent par leurs réalisations, leurs tournées, les prix qu’ils remportent. »

Et elle concluait avec modestie : « Si j’ai pu contribuer un peu à ça en soutenant leur démarche artistique, je suis comblée. »

Préserver la mémoire

Pour Benoît Roy, le décès de Mme Sabourin rappelle l’importance de transmettre l’histoire des pionniers du théâtre franco-ontarien.

« Son décès nous rappelle que les fondatrices et les fondateurs du théâtre franco-ontarien nous quittent progressivement. Cela nous donne une responsabilité : non seulement leur rendre hommage, mais aussi raconter leur histoire. »

Benoît Roy, directeur général de Théâtre Action. Photo : Amine Harmach

Joël Beddows partage cette préoccupation. Selon lui, l’apport des femmes à la construction du théâtre franco-ontarien demeure encore largement méconnu. « La première génération de femmes qui a bâti le théâtre franco-ontarien est malheureusement tombée dans l’oubli. Jeanne Sabourin en était une figure centrale. »

Pour Benoît Roy, l’héritage de Jeanne Sabourin se mesure surtout à ce qu’elle a laissé derrière elle. « Elle ne cherchait pas à bâtir une carrière personnelle, mais un milieu capable de lui survivre. Aujourd’hui, c’est à notre tour de poursuivre son œuvre. »

Le directeur général de Théâtre Action indique que l’organisme entend lui rendre hommage lors de la prochaine remise des prix Jeanne-Sabourin, prévue l’an prochain. D’autres initiatives commémoratives pourraient également être annoncées dans les prochains mois afin de souligner la contribution de celle qui a contribué à bâtir le théâtre franco-ontarien.