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Dorine Tcheumeleu, changer le monde par les mots

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

WINDSOR – Dans ses destinations de pays, Dorine Tcheumeleu a fait des choix originaux. Depuis le Cameroun, elle est venue étudier en Allemagne, avant d’immigrer en Ontario… à Windsor en 2006. Bonne pioche puisqu’elle est devenue enseignante, et fondatrice du programme éducationnel Epelle-Moi Canada. Une réussite consacrée ces derniers jours par sa présence sur la liste des 100 femmes noires à suivre au Canada.

« Impossible de ne pas commencer cette entrevue sans parler donc du Canada International Black Women Event (CIBWE), ce gala annuel, qui fait de vous l’une des 100 femmes noires à suivre au Canada.

J’étais bien surprise. Quand le CIBRW a lancé l’infinitive, certains de mes amis m’ont sélectionnée. J’étais comme ok, allez-y, mais je ne m’attendais pas du tout à y figurer. Mais ça prouve que le travail d’équipe paie. C’est pas Dorine seule qui était sur la liste, mais toute une équipe. C’était encourageant !

Vous êtes surtout connue en tant que directrice générale et fondatrice d’Epelle-Moi Canada. Pour ceux qui ne savent pas, expliquez-nous ce que c’est ?

Il s’agit d’un concours d’épellation, mais aussi un programme éducationnel pour les jeunes de six à 14 ans. Nous avons 17 concours programmés en Ontario, mais aussi en Nouvelle-Écosse et au Québec. Il y a deux ans, nous avons eu même des participants de la Belgique. À la fin des concours régionaux, il y a une grande finale nationale où les finalistes peuvent s’affronter. 

Le grand jour du concours, ce sont 50, 100, parfois 175 participants qui s’affrontent. Il y a le cycle primaire, moyen et intermédiaire. Souvent les parents se demandent comment un jeune de six ans peut être en concours avec un jeune de huit ans, en étant capable d’être devant le public, de tenir le micro.

L’un des cours d’Epelle-Moi Canada. Source : site web Epelle-Moi Canada.

Et comment la préparation s’effectue ?

Avant le jour du concours, chaque participant reçoit une liste des mots lesquels sont tirés du dictionnaire Larousse. On utilise les mots du vocabulaire international de la francophonie. On crée un guide pédagogique. Il y a le mot à étudier, la prononciation, la nature du genre. On met tous ces élèvements descriptifs pour l’accompagner dans l’apprentissage.

Les participants ont aussi du coaching, avec des bénévoles dans les régions. Nous avons des clubs d’épellation qui se font dans certaines écoles, mais aussi dans la communauté !

Pourquoi avoir lancé ce projet en 2016 ?

Cela faisait une trentaine d’années que les anglophones le faisaient avec Spelling Bee, mais nous n’avions rien en Ontario francophone.

Je voulais qu’on mette le talent littéraire sous les projecteurs. Chez les jeunes, on valorise souvent les sportifs, mais pas assez les talents littéraires en leur donnant la possibilité d’exprimer leur plein potentiel. Grâce au concours, ils peuvent maitriser davantage le français parlé et écrit, la confiance en soi, la communication devant un public.

Est-ce que des régions performent mieux que d’autres dans les concours ?

Non ! Ça dépend la capacité du jeune. Toutes les régions, incluant le Québec, ont le même défi que le français est en déclin. Cette situation est malheureusement générale pour tous. Selon notre expérience, les jeunes performent indépendamment de là où ils sont. Les finalistes viennent de partout.

Votre organisme compte quatre employés et une trentaine des bénévoles. Comment avez-vous réussi à vous adapter avec la pandémie ?

On va faire des concours virtuels, cela change de format, mais on veut garder chaque activité vivante jusqu’au retour au mode présentiel.

Mais sinon, on a dû se restructurer et se réinventer. Dernièrement on a donc lancé un campus virtuel immersif, avec des ateliers en ligne par le biais de visioconférences. Par le biais de son avatar, l’élève peut parler, écrire, se déplacer et vivre des expériences réelles avec d’autres jeunes.

Tout va bien au niveau du financement ? 

On a reçu du financement de la FedDev Ontario, mais on essaye de chercher d’autres sources. On a différents bailleurs de fonds provinciaux. On a fait d’autres demandes mais elles ne sont pas encore là. Aussi, avant les jeunes qui participaient, payaient des coûts et des frais, mais maintenant certaines familles ne peuvent plus se le permettre. On ne veut pas rester les bras croisés. On veut offrir différentes activités selon d’autres formats comme le virtuel.

Êtes-vous parvenue à continuer votre travail d’enseignante ?

Oui ! J’enseigne les arts à temps partiel dans une école francophone pour le conseil scolaire catholique Providence. Auparavant, j’avais fait des études en marketing et gestion de projet, ce qui m’a donné sans doute l’envie de créer Epelle-Moi Canada. Sinon, je consacre environ peut-être 50 heures par semaine pour le programme éducationnel. Quand on a la passion, on compte pas !

Parlez-nous un peu de votre parcours. Vous avez d’abord quitté le Cameroun, votre pays natal pour l’Allemagne. Pourquoi ce choix ?

Après le baccalauréat qui au Cameroun valide la fin de l’école secondaire, mes parents m’ont envoyé en Allemagne. J’ai fait quatre ans dans ce pays comme étudiante. J’ai vécu à Berlin, ensuite je suis partie vivre à Brême. Ich spreche deutsch [dans la langue allemande : «je parle allemand»] .

Gracieuseté : Dorine Tcheumeleu

Vous avez par la suite immigré au Canada en 2006. Pourquoi avoir choisi Windsor ? La majorité des immigrants choisissent directement Toronto ou Ottawa.

Mon mari qui est Camerounais est arrivé par Montréal dans la recherche. Après, il a viré dans l’éducation au mini-campus de l’Université d’Ottawa à Windsor pour le programme en éducation. Je suis partie d’Allemagne pour le rejoindre.

J’adore Windsor. C’est une ville unique et multiculturelle. Elle est parfaite pour moi et la famille ! Il faut juste s’adapter et voir le bon côté de la ville tranquille. Je ne me voyais pas vivre dans une grande ville comme Toronto ! J’ai vécu à Berlin, mais je n’aime pas les grandes villes !

Vous êtes sur la liste des 100 femmes noires les plus influentes du Canada en 2020. Impossible de ne pas vous demander votre opinion sur le mouvement Black Lives Matter ?

La question du racisme pour moi, c’est quelque chose qui fait partie de notre quotidien. J’ai développé cependant la philosophie de l’intégration et de l’adaptation. Comme on dit : tu vas à Rome, tu vis comme les Romains. C’est à nous de montrer notre apport et contribution à la société qui nous accueille. Chacun doit faire sa part ses deux côtés, les immigrants et ceux qui accueillent.

Diriez-vous qu’il y a du racisme systémique au Canada contre les Noirs ?

Je pense que personnellement chaque pays a sa particularité. Dans certains cas, c’est très visible, mais les choses s’améliorent. Si je prends le cas de l’Allemagne, le pays s’est beaucoup amélioré depuis les années 80.

Cette semaine, on a beaucoup parlé de la controverse à l’Université d’Ottawa, avec notamment l’exclusion de la professeure Verushka Lieutenant-Duval à la suite de la prononciation du « mot en N ». Qu’en pensez-vous en tant qu’enseignante et personne noire ?

J’ai vu la crise. Selon moi l’intention de la professeure n’était pas de blesser, mais vu le contexte que nous traversons, c’est vrai qu’il y a des terminologies à éviter dans le langage. Son mot a été mal interprété… Nul n’est parfait, on essaye, c’est ça aussi l’apprentissage.

On a vu des opinions très polarisées entre ceux appelant à la liberté d’expression et ceux parlant de micro-agression raciale. Où vous situez-vous ?

Je suis un peu au milieu. Il y a la liberté d’expression, mais on doit faire attention comment on utilise le mot. Pourquoi ne pas utiliser d’autres tournures de phrases plutôt qu’utiliser directement le mot qui s’y prête ?

Il y a les critiques récurrentes selon lesquelles l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) n’est pas assez représentative des minorités raciales en Ontario. Qu’en pensez-vous ?

Ça, c’est exagéré ! Peut-être les gens me critiqueront, mais il faut dire tout de même que deux sièges du conseil d’administration de l’AFO sont réservés à des personnes racialisées. Plusieurs personnes issues de la diversité sont présentes sur le comité exécutif. Ils font de leur mieux !

Le congrès annuel de l’AFO s’achève d’ailleurs aujourd’hui. Vous étiez l’une des intervenantes. Quel bilan en faites-vous ?

Ça s’est très bien passé. Je pense que l’AFO s’est adaptée et a innové en organisant ce congrès uniquement en ligne ! C’était vraiment une bonne initiative ! »


LES DATES-CLÉS DE DORINE TCHEUMELEU :

1983 : Naissance à Douala (Cameroun)

2002 : Départ pour l’Allemagne

2006 : Arrivée au Canada directement à Windsor

2011 : Devient enseignante

2016 : Fondation d’Epelle-Moi Canada

2020 : Sur la liste des 100 femmes noires à suivre au Canada selon le Canada International Black Women Event (CIBWE).

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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