Du hard rock à la direction générale, un nouveau jalon pour Daniel Sauvé
[LA RENCONTRE D’ONFR]
Bercé par la musique depuis son enfance, Daniel Sauvé franchit un cap majeur dans sa carrière. Le 1er septembre prochain, le natif de North Bay prendra les rênes de l’Association des professionnels de la chanson et de la musique (APCM) à titre de directeur général. Actif dans le milieu depuis les années 1990, le membre du groupe Règlement 17, qui a également présidé le conseil d’administration de l’APCM, amorce son mandat prêt à relever les défis d’une industrie musicale en plein bouleversement.
« Comment votre passion pour le quatrième art est-elle née?
J’ai commencé à jouer de la guitare à neuf ans. On va s’entendre qu’au début, comme toute chose qu’un enfant commence, c’était juste un intérêt. Je viens d’une famille très musicale, alors je pense que, quelque part, c’est dans l’ADN. J’étais attiré par la guitare, donc c’est un petit peu là où je me suis positionné. Au secondaire, j’ai pogné la piqûre des arts de la scène. J’ai fait le choix de me lancer là-dedans et justement mon groupe à l’époque avait gagné le concours de La Brunante.
Il y a eu une convergence d’individus — des profs, des animateurs culturels, des musiciens — qui avaient croisé mon chemin pendant que j’étais au secondaire. Il y avait une philosophie d’animation culturelle à l’école secondaire catholique Algonquin. On avait une équipe de profs qu’on appelait la Dream Team. Ils étaient vraiment très actifs dans tout ce qui était culture. J’avais juste croisé des gens qui m’ont mis dans une situation pour réussir — pour me dire que, oui, les arts, la culture, c’est une route correcte à prendre. C’était de l’encouragement, de la normalisation.
Quelles étaient vos inspirations musicales et quelle place a occupée la chanson francophone dans votre parcours professionnel et personnel?
Le plus de distorsion dans les guitares le mieux! Le hard rock métal, c’était mon truc. Ça l’est encore. J’écoute une immense variété de musique, mais si on me demande s’il y a quelque chose que j’écoute un petit peu plus, c’est ça. Tout ce qui était rock alternatif, ce qui était métal, j’allais là. Force est de remarquer qu’il n’y en avait à peu près pas en français. C’est là que je pense qu’il y a eu le premier déclic, peut-être subconsciemment. Brasse Camarade, forcément, a eu un impact parce que c’était un band rock qui normalisait un peu mes goûts et je me retrouvais dans ma francophonie. Je voyais que j’avais un modèle francophone que je pouvais suivre aussi. Évidemment, à mon époque, En Bref était immense. Je pense aux Hardis Moussaillons aussi. Le line-up de la Nuit sur l’étang de 1996 était magique. C’était peut-être une des rares années où ça s’était passé à l’aréna de Sudbury.
La communauté musicale franco-ontarienne a toujours été très connectée entre les générations. Les vétérans soutiennent les jeunes qui arrivent. Il y a comme un peu une continuité organique qui se passe dans tout ça. J’ai eu un parcours typiquement franco-ontarien. Et c’est vraiment juste un produit de cet écosystème-là, c’est certain.

Vous avez travaillé à Steve’s Music, la chaîne de magasins d’instruments, pendant 25 ans. Comment cette aventure a-t-elle commencé pour vous?
Comme toute chose dans l’industrie, tu fais juste te pointer! J’ai passé 15 ans de ma vie à Montréal. C’est dans ce Steve’s Music que j’ai commencé. C’était un peu la référence. Pendant peut-être deux ou trois semaines, j’allais une fois par semaine. « Hey, avez-vous une ouverture? » Puis vers la troisième semaine, ils m’ont dit « Ah ouais, j’ai quelque chose pour toi. ». Ça a duré 25 ans. Mais quand je suis revenu en 2014 à Ottawa, j’ai juste transféré de magasin parce que c’était une chaîne. Celui de Montréal avait 60 ans. Celui d’Ottawa était le plus jeune, je pense. Puis j’ai géré le magasin d’Ottawa. Il a fermé cet hiver.
Comment comptez-vous naviguer entre cette double casquette de directeur général et d’artiste, membre du groupe Règlement 17?
On va mettre Règlement 17 en veille pendant que je suis directeur général. On a exploré ce qui est faisable, ce qui ne l’est pas, et je pense que quelque part, c’est la meilleure façon de gérer ça. Nous, d’une manière ou d’une autre, après trois albums, on n’a pas fini. Mais je pense que prendre un recul va nous faire du bien. Puis moi, ça va me faire du bien créativement. Avec ma gang, évidemment, on en a parlé. On est vraiment sur la même page. Il n’y a rien qui m’empêche de continuer à composer et de créer. En même temps, ça me permet vraiment juste de focus à 150 % sur le bien collectif de nos membres, de mes collègues. Parce qu’on ne se le cachera pas, ce sont des temps vraiment particuliers.

Alors que vous vous apprêtez à prendre les commandes de l’APCM, quels sont les défis majeurs des artistes francophones de l’Ontario aujourd’hui?
Le plus gros changement, évidemment, c’est l’intelligence artificielle. L’outil en soi n’est pas un problème. C’est l’application de l’outil qui peut être problématique. Puis on le voit déjà avec les Suno de ce monde. On est en train de diluer le bassin d’artistes. L’offre est devenue exponentiellement immense. Ce défi existait déjà, mais la découvrabilité est devenue encore plus compliquée à cause de ça. C’est sûr qu’il va falloir qu’on rentre là-dedans. Qu’est-ce qui est une utilisation acceptable dans notre milieu au niveau des outils créatifs? Je pense que ça varie selon l’artiste. C’est là où ça peut être des conversations très intéressantes.
Comme société, on a dévalué la musique depuis les 25 dernières années. La valeur perçue de la musique pour monsieur et madame tout-le-monde n’est plus ce que c’était. Ça vaut à peu près zéro, malheureusement. Pour moi, il y a un modèle qui doit changer. Puis, il faut le changer de façon holistique. Les médias ont un rôle à jouer. Les organismes ont un rôle à jouer, les artistes ont un rôle à jouer, le secteur privé a un rôle à jouer. C’est un peu vers cette approche-là que je me tourne. Se demander comment est-ce qu’on est capable de redonner une valeur culturelle à la musique qui, je trouve, s’est effritée.

Ressentez-vous une nostalgie pour l’époque où les artistes créaient sans la pression de l’IA ou des plateformes de streaming?
Je pense que ça serait naïf de romantiser les années 1990. C’est une autre époque. La musique avait un rôle beaucoup plus important au niveau du divertissement parce qu’il n’y avait pas d’énorme industrie du jeu vidéo. Il n’y avait pas de téléphone intelligent. Le monde se divertissait beaucoup plus par la musique parce qu’il y avait moins d’options. En même temps, on peut faire le constat que oui, il y avait peut-être plus d’argent à faire du côté des artistes franco-ontariens. Il y avait une classe moyenne dans les années 1990 qui s’est un peu évaporée.
C’est beaucoup plus difficile d’avoir une carrière de classe moyenne sans nécessairement être une méga vedette. Ça existe encore. Après, on verra si les hologrammes et l’IA prennent la relève! Il y a des artistes qui ne font à peu près pas d’argent, mais qui font de la musique parce qu’ils adorent ça. Pendant les années 1990, il y avait un entre-deux. Je ne dis pas que je veux ramener ça. Mais il y a des leçons à tirer, des comparaisons à faire. Il faut avoir des conditions qui permettent à plus d’artistes de tirer leur épingle du jeu sans nécessairement devenir des vedettes internationales. Ce sont des choix de société qu’on peut faire.

Vous prévoyez une tournée dans la province qui commencera par le Nord. Quels obstacles remarquez-vous pour les artistes francophones de la région?
Je constate une déconnexion entre l’APCM et le milieu artistique du nord de l’Ontario. Je regardais justement nos chiffres de membriété. Il y a très peu de membres de l’APCM qui sont à Sudbury. C’était beaucoup plus bas que je pensais ou que j’anticipais. Même dans notre programmation, l’APCM organise le festival Quand ça nous chante ( un festival de musique scolaire ) chaque année. Depuis la COVID, je n’ai pas vraiment vu d’écoles de Sudbury venir au festival. On va s’entendre, l’école secondaire Macdonald-Cartier ou l’école secondaire catholique Horizon avaient des programmes de musique très à l’image de ce que j’ai appris à faire sur scène. Ce sont des incubateurs incroyables pour la relève artistique.
J’ai quand même envie d’aller dans le Nord pour vraiment faire l’état des lieux. D’aller répondre à ces questions-là. Puis d’aller parler à mes membres qui y sont, mais aussi à mes non-membres. Je parle beaucoup de Sudbury, mais il y a des artistes à Timmins, à North Bay. Il y en a plein. Tout ce monde-là, c’est important. Je dirais que c’est encore plus important qu’à Sudbury parce qu’à Sudbury, il y a quand même des structures, il y a un écosystème. Si tu es à Kapuskasing, tu es loin de tout. On peut faire des Zooms, des choses de ce genre, mais il n’y a rien comme être en personne pour réseauter et bâtir ta carrière.

Quels sont vos espoirs pour votre mandat en tant que nouveau directeur général de l’APCM?
Pour moi, on va commencer par rehausser le sens de communauté dans notre membriété. On l’a un petit peu perdu pendant la COVID. Tout le monde joue au rattrapage. Si on ne fait rien, ça va continuer. Heureusement, il y a beaucoup de gens qui ont de bonnes idées. Il y a un immense travail de concertation à faire. Là, on amène tout le monde à la table pour cet objectif commun.
Comme société franco-ontarienne, on ne peut pas juste être une collection de services gouvernementaux et un système d’éducation. Je suis plus intéressé par le fait d’être une société en santé qui vit dans sa propre langue et qui crée sa propre culture. Évidemment, la musique est une immense partie de ça. Allons prioriser ça parce que ça va créer la demande pour des services. On sera plus visible comme communauté si on a un écosystème culturel en santé. »
LES DATES CLÉS DE DANIEL SAUVÉ
1979 – Naissance à North Bay
1998 – Victoire au concours de La Brunante avec le groupe Contraste.
2009 – Fondation du groupe Règlement 17
2018 – Prise de poste comme directeur général de Steve’s Music Ottawa
2026 – Entrée en fonction à la direction générale de l’APCM
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.