Du théâtre à la poésie, Lisa L’Heureux fait entendre les silences
[LA RENCONTRE D’ONFR]
OTTAWA – Lauréate du prix Champlain et du prix Trillium de poésie en français pour Haus, Lisa L’Heureux revient sur la genèse de ce recueil consacré à 55 victimes de féminicides. La dramaturge et metteuse en scène franco-ontarienne parle de sa démarche, mais aussi du rôle de l’art pour éveiller les consciences.
« Vous avez remporté le prix Trillium de poésie en français pour Haus, tandis que Sarah Migneron recevait le prix Trillium en français pour Maman bleue. Que représente pour vous cette reconnaissance partagée?
C’était extraordinaire de recevoir ce prix la même soirée que Sarah Migneron et de la voir briller dans cette catégorie. Nous nous connaissons depuis nos études à l’Université d’Ottawa, il y a plus de 20 ans, et nos chemins se sont souvent croisés.
Ce qui est magnifique dans son projet Maman bleue, c’est qu’il se décline en deux volets. Pour les adultes, elle a écrit une pièce devenue un récit qui aborde la dépression post-partum. Pour les enfants, elle a créé Quand maman sourit, avec les mêmes personnages, que j’ai eu la chance de mettre en lecture il y a trois ou quatre ans.
Avoir plongé dans l’univers de cette artiste que j’aime tant, puis recevoir le prix Trillium la même soirée qu’elle, c’est très spécial.

Sarah Migneron et Alex Tétreault étaient également finalistes au prix Champlain, que vous avez remporté pour Haus. Vous avez décidé de les inviter à partager la résidence associée au prix. Comment cette idée est-elle née?
Le prix Champlain est assorti d’une résidence d’écriture à la Maison Fairview. Le soir de la remise des prix, je me suis dit que me retrouver seule pour écrire dans une maison peut-être hantée – du moins, c’est ce que j’imaginais (rires) – n’était pas ce qui me plaisait le plus. J’ai alors regardé Sarah et Alex et je leur ai proposé de venir en résidence avec moi.
Sarah habite dans la région et Alex a accepté de faire le déplacement depuis Sudbury. D’autres personnes ont entendu parler de l’idée et ont décidé de se joindre à nous. J’ai proposé cette résidence collective au REFC (Regroupement des éditeurs franco-canadiens) et à la Maison des arts littéraires, qui ont accepté : « Pourquoi pas? C’est une grande maison. Soyez nombreux. »
Cette décision témoigne-t-elle aussi de votre conception collective de la création?
Je pense que cela témoigne de la force du théâtre. Je connais moins les autres domaines de l’écriture, mais le théâtre est un art collaboratif. Même dans l’écriture, on travaille souvent à plusieurs.
On a ce réflexe de la contamination, du partage de nos chantiers et du regard des autres sur notre travail. Parfois, cela aide à débloquer quelque chose. Entendre des gens prêter leur voix à un texte permet aussi de le sortir un peu de notre tête.
Le théâtre mérite-t-il davantage de place dans le paysage littéraire franco-ontarien?
En Ontario français, je dirais que plusieurs des plumes qui ont brillé ces dernières années participent au théâtre. Je pense à Alex Tétreault, à Marie-Thé Morin, qui écrit aussi des romans, ou encore à Robert Marinier, qui a remporté le prix Champlain il y a quelques années pour Un conte de l’apocalypse.

Pourquoi devrait-on davantage lire le théâtre?
Je trouve que le théâtre correspond bien à nos vies, qui sont de plus en plus tirées dans tous les sens et où nous avons peu de temps. Ce sont souvent des histoires dans lesquelles sont condensées des parcelles de vie ou des idées.
On peut s’asseoir et, le temps d’une soirée, lire un livre de théâtre en entier.
Haus porte-t-il l’empreinte de votre pratique théâtrale?
Haus est d’abord né d’un projet de recherche théâtrale expérimentale. C’était un projet davantage axé sur le son, dans lequel je collaborais avec un musicien.
Le dernier texte du recueil est né de cette approche. C’est le seul texte où un personnage prend la parole, dans une voix qui n’est pas la mienne et qui s’éloigne de ce lien intime présent dans le reste du livre.
Vous adoptez la première personne pour évoquer des victimes de féminicides. Quel défi cela représentait-il?
C’était tout un processus. En cours d’écriture, je me demandais : « Pourquoi est-ce que je me suis donné ce projet-là? » En même temps, il me paraissait tellement important de le mener jusqu’au bout. Souvent, je terminais ma journée de travail en petite boule sur le divan, parce que j’avais passé beaucoup de temps à faire de la recherche.
Je me suis donné une certaine distance et une certaine liberté pour que ce soit une œuvre littéraire qui crée un espace, et non une présentation de vies. J’ai fouillé Internet comme une détective. Je ne voulais pas aller à la rencontre des familles, parce que je tenais à conserver cette distance.

Cela a été difficile, parce que c’est fou à quel point nous mettons nos vies en ligne. J’ai trouvé énormément de choses sur ces personnes, autant sur les circonstances de leur mort que sur leur vécu.
On sent surtout la vie qui a été laissée derrière : la vie de ces personnes et l’amour que leur entourage leur témoignait. C’est quelque chose que l’on ne retrouve pas toujours dans les nouvelles. Plonger dans ces vies-là a été très difficile, mais nécessaire.
Que révèlent ces « 55 coups », ces 55 féminicides au cœur de Haus, sur notre société?
Il y a aussi, derrière ces histoires, des personnes marginalisées. Parmi elles, beaucoup de femmes, parce que notre société fait en sorte que la moitié de la population se retrouve directement dans cette catégorie-là.
En suivant certaines de ces histoires, on voit toutes les fois où des demandes d’aide ont été clairement formulées. C’est la conclusion la plus brutale.
Nos vies ont été fragilisées par la pandémie et par ce que nous continuons à vivre six ans plus tard. La crise du logement est toujours là. Il y a moins de ressources pour la santé mentale. Des services essentiels sont sous-financés ou supprimés. Des centres d’accueil pour les femmes victimes de violence ou vivant en situation de précarité n’ont plus les moyens nécessaires pour offrir des soins de base ou accueillir toutes celles qui en ont besoin.
On observe également une augmentation du nombre de femmes en situation d’itinérance. Pourtant, on ne voit pas nos gouvernements accorder suffisamment d’importance à ces enjeux qui sont au cœur de nos vies.
Quel rôle confiez-vous au lecteur lorsque vous l’invitez à « recueillir en toi ce qui a été tu »?
Où est-ce que tout cela vit? Comment peut-on sortir – je ne dis pas que nous sommes indifférents – d’une certaine inertie? Comment peut-on passer à une prochaine étape?
Il faut déjà en parler collectivement et briser ces tabous dans nos milieux et dans les médias. Il faut ensuite interpeller les décideurs et revendiquer. Peut-être que nous ne sommes pas nous-mêmes touchés, mais la personne à côté de nous l’est sans doute.

Le silence occupe une place importante dans Haus. Quelle signification lui donnez-vous?
Je pense que le silence est parfois nécessaire pour recevoir la vie autour de nous, sortir du train-train, changer de regard et prendre le temps de réfléchir, simplement de s’arrêter. La vie bouge beaucoup et nous sommes constamment plongés dans le bruit. Prendre le temps de remarquer ce qui nous entoure, c’est le côté bienfaisant du silence : lorsqu’on est capable de se retrouver, de saisir le regard de quelqu’un d’autre et de s’ouvrir à la vie.
Mais il y a aussi le silence forcé : celui où l’on n’ose pas parler, le silence de la honte et le poids de cette honte. Parfois, prendre position ou parler, c’est se mettre à risque et s’exposer à des conséquences que l’on ne peut pas contrôler. Il peut donc y avoir un certain danger à briser ce silence. »
LES DATES CLÉS DE LISA L’HEUREUX
2012 : Fonde le Théâtre Rouge Écarlate et cofonde le collectif Les Poids Plumes
2016 : Publie Pour l’hiver, Prix Jacques-Poirier
2018 : Elle publie Et si un soir, Prix littéraire Trillium
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones en Ontario et au Canada.